RUY BLAS

De Victor Hugo

Mise en scène Yves Beaunesne

 

Après son sublime et parfaitement maîtrisé « Le Cid », Yves Beausnene s’affronte à un autre sommet de la chaîne himalayenne des classiques en alexandrin : Ruy Blas. Le fait-il avec autant de réussite ? Voyons cela de plus près.

     Il conserve la même grille scénographique, d’accompagnements et intermèdes musiqués en direct par des instrumentistes et par le chœur des comédiens, les mêmes partis pris de direction d’acteur (parole en action, liberté de jeu et rigueur presque classique). La simplicité du dispositif scénique, un plateau incliné symbolisant bien l’ascension possible et la chute certaine, la modularité du sol qui suggère les chausses trappes de Salluste, et le terrain mouvant sous les pas de Ruy Blas, font merveille. La musique par contre intervient trop souvent sur le texte des comédiens, couvrant trop leur voix, ou soulignant trop leur émotion (dernier monologue de Ruy Blas) comme l’on fait au cinéma. Le jeu des comédiens est plein d’énergie et souvent très puissant. Le franchement hugolien Jean-Christophe Quenon est un Don Cesar leonin, picaresque dans ses envolées, comme une bourrasque anarchiste soufflant sur la scène. Thierry Bosc est un Don Salluste sachant feindre l’insignifiance et la médiocrité pour mieux, dans l’ombre, activer la machinerie géniale de sa vengeance. Celui qui incarne sur scène Ruy Blas, le pendant de Don Cesar, son double inversé (homme du peuple accédant à la noblesse, idéaliste face au cynique de chair et de sang), ne lui est pas vraiment assorti. Hugo a voulu une sorte de gémellité oxymorique entre ces deux là, qui pousse Don Salluste à l’illumination machiavélique de les interchanger. Cette relation, tant physiquement que spirituellement, n’est pas flagrante. Cela affaiblit le rouage premier du quiproquo. François Deblock, Ruy Blas, ne brûle peut-être pas assez de cette incandescence interne, cette noblesse innée qui transcende sa condition. La complémentarité Ruy Blas/Don Cesar, comme il y a une complémentarité Christian/Cyrano, aurait pu être plus développée.

© Guy Delahaye

     Il est très difficile de monter un Hernani, ou un Ruy Blas. Il faut jongler avec le haut, avec le bas. On y trouve dans le même vers de l’âme et du grivois. Il faut être alchimiste, dompter l’oxymore comme on dompte un lion, fut-il superbe et généreux. Faire respirer dans le même corps le valet et le noble. Et alors « les deux électricités opposées de la comédie et de la tragédie se rencontrent et l’étincelle qui en jaillit, c’est le drame.» Victor Hugo (Préface à Ruy Blas). Ces deux types d’électricité circulent-ils toujours dans les bons canaux ? Noémie Gantier (la Reine) est une comédienne au talent comique certain. Fallait-il le laisser s’exprimer au travers de cette reine, écrite toute en pureté cristalline par Hugo, personnage sans l’ombre d’un second degré ? La Reine est en position de spectatrice (empêchée d’agir, regard sans corps dans le « réduit obscur »…). Or un spectateur ne fait jamais rire. Peut-être faut-il seulement suivre le texte, en aveugle, et laisser Hugo nous mener sur ce grand-huit émotionnel.

Mais la critique est peut-être sévère. Si elle l’est c’est qu’il faut attendre beaucoup d’un metteur en scène aussi doué qu’Yves Beausnene, et son travail n’en reste pas moins apprécié par une salle conquise, aux applaudissements nourris, et aux rappels nombreux. Un Ruy Blas qui fera la joie du plus grand nombre.

 

De Victor Hugo

Mise en scène Yves Beaunesne

Dramaturgie Marion Bernède
Scénographie Damien Caille-Perret
Costumes Jean-Daniel Vuillermoz

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