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De Howard Barker
Mise en scène par Jacques Vincey

Un monologue glaçant qui se découpe en strates, ruptures, discontinuités, partant d’une idée simple, presque Beckettienne, celle d’une femme qui attend un homme. Mais quel homme ? Un amant ? Un bourreau ? De qui celui qui doit arriver, mais tarde à venir, est-il l’incarnation ou le nom ? Ces questions, Howard Barker, le dramaturge, inventeur du « Théâtre de la catastrophe », ne les résoudra pas. Ce qui l’intéresse, c’est la cruauté de la société et des individus qui la composent.

Seule sur scène, l’ex-soprano Nathalie Dessay, juchée sur un tabouret et vêtue d’une robe rouge sang mais distinguée. Suspendu aux cintres, un immense lustre fait de rectangles de glace, dont les gouttelettes explosent au sol avec une agaçante régularité, façonnant une ambiance déliquescente. Ce spectacle déconcertant de prime abord voit son décor s’autodétruire progressivement avec la chute aléatoire des pains de glace.

Prodigieuse, la comédienne qui passe par de multiples stades émotionnels, est avant tout une voix qui vibre, tressaute, mais qui sait se poser pour résonner dans l’espace. Aristocrate juive, ses mots, ses phrases cisaillent l’atmosphère comme des couperets. L’Holocauste, cette tragédie ultime, hante le texte, sans jamais être explicitement nommé. Des aphorismes cinglants règlent le compte à une certaine classe sociale outrageusement vaniteuse. « Le propre de l’aristocratie est d’ériger en loi ses appétits criminels ! » ou bien « Le suicide, la vérité parfaite de l’aristocratie.» sont scandés dans ce monologue déroutant, parfois drôle, souvent violent.

Expérience sensorielle, où les brusques sons de cloche et de coups sur la porte annoncent l’autre et surprennent par leur soudaineté, la comédienne quasi immobile, semble vouloir à tout prix rester droite et digne dans cet univers apocalyptique dont la fin est imminente. Fondus par la chaleur brute des éclairages, les blocs de glace s’effondrent avec fracas au sol, brisant la douce quiétude du clapotis des gouttelettes.

C’est peut-être la fin d’une existence qui nous est contée, l’écoulement du temps exprimé par les gouttes d’eau, les bruits brutaux et soudains signalant la présence et le souffle glacé de la mort. Travaillant sur les sens, l’écriture de Barker est un outil au service d’une voix à la tessiture étendue, que Nathalie Dessay s’approprie magistralement avec toute la musicalité et la modulation nécessaire, accompagnée par le musicien Alexandre Meyer qui forge une musique caverneuse où quelques pincements de corde fusionnent avec d’inquiétantes basses.

Au cœur d’une catastrophe en devenir, la comédienne au corps comme enfermé dans un carcan, entre en résistance face à l’inéluctable et nous interpelle, nous ramène progressivement à la lucidité que nous esquivons lâchement dans notre piètre quotidien. Et nous prenons petit à petit conscience de cette vie, pourtant précieuse, que nous laissons filer de nos doigts et qui se désagrège et n’épargne personne, quelle que soit sa classe ou son identité.

© Photographies : Christophe Raynaud de Lage

Mise en scène : Jacques Vincey

Texte : Howard Barker

Interprétation : Nathalie Dessay, Alexandre Meyer

Scénographie : Mathieu Lorry-Dupuy

Lumières : Pauline Guyonnet

Musique et sons : Alexandre Meyer

Costumes : Virginie Gervaise

Vu le mardi 30 mai au Théâtre du Gymnase à Marseille. Prochaines dates à venir

Par David Simon

@david19700129

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