AUDIENCE

Audience compagnie Libre d'esprit

Texte: Vacla Havel
Mise en scène: Nikson Pitaqaj

 

Une scénographie simple et efficace: un bureau, deux chaises, une caisse de bières, une pancarte en cours d’installation avec un slogan publicitaire, un tantinet absurde, presque une devise de vie: « Où la bière se brasse, rien de mal ne se passe. »

Un brasseur sous pression incite un ouvrier, écrivain “politique” sous surveillance à se dénoncer, quitte à se créer des crimes imaginaires, pour satisfaire les caciques du régime.
Vaclav Havel dans cette pièce allégorique à l’humour grinçant se prête au jeu d’inversion des statuts: la brute imbécile fait la leçon à l’humble instruit. Loin de la caricature c’est néanmoins un théâtre de personnes aux traits tranchés qui s’affrontent dans ce bureau qui cristallise les affres de la sournoiserie d’un système. Il y a quelque chose qui frise le duo de clowns entre ce patron et cet employé “modèle”: Le gros et le petit, comme des Laurel et Hardy, s’évaluant dans un jeu de miroir déformé. Un paillase colère, envieux maltraitant avec la menace qui se loge aussi bien dans le silence que dans l’éructation. Un clown blanc résigné qui garde une ligne de conduite irréprochable pour au moins sauver sa dignité dans cette histoire de dupe.

Une mise en scène sobre, précise, intense, sans fioriture où les péchés capitaux suffisent à faire la part belle au spectacle : l’orgueil, l’avarice, la luxure, l’envie, la gourmandise, la colère, la paresse tournoient dans un bal de paroles ivres. Un travail organique des acteurs qui fuit la caricature et permet au spectateur d’accéder à la complexité psychologique de ces êtres plongés dans la tourmente d’une situation qui les dépasse.

On vous convoque pour vous écouter mais vous n’avez rien à dire de particulier. Votre empathie vous pousse assez naturellement à vous identifier à Vanek, l’ouvrier poète, et vous devenez le spectateur de celui qui vous a convié. Vous guettez ce qu’on vous reproche , mais ce qu’on vous reproche principalement, c’est qu’on a rien à vous reprocher …

Vous n’aimez pas la bière, n’est ce pas déjà une faute ?

Votre dossier est sans remous. N’est ce pas aussi vraiment une faute ?

Mais comment rendre compte d’une pièce qui tient le public en haleine, d’un rire tendu, en état de jubilation, en état de réflexion permanente ?

The thrill disent les américains (pour les blockbusters) pourtant ici on est loin de l’Amérique grandiloquente , petite pièce intimiste du bloc soviétique ce serait plutôt “la trouille” le mot juste; la trouille qui gagne les personnages et qui nous gagne nous aussi avec un rire nerveux.

Cette trouille que l’on éprouve pour l’ouvrier Vanek en face de ce patron abusif. Une brute saoulante qui fait peser les silences comme des notes de musique assourdissantes. Car il y a quelque chose de musical dans cette mise en scène de Nikson Pitaqaj. La musique de la colère et de l’apaisement. Un opéra de chambre où les drames intérieurs explosent à répétition , des envolées lyriques de haine et de mépris où la mémoire éthylique du brasseur tournoie dans une spirale qui cherche sa cible, jusqu’à l’implosion finale qui délivrera les non dits de leurs secrets. Une partition d’émotions habilement , distillé par Henri Vatin tempéré par les souffles de bonté du compatissant et doux Vanek admirablement tenu par Mirjana Kapor ( la surprise d’une distribution féminine pour ce rôle confère à cette confrontation une inquiétude supplémentaire ouvrant discrètement la réflexion sur la relation homme/femme dans l’espace hiérarchique) .

Deux acteurs intenses qui par leur implication donnent à ce texte doué d’une écriture aux entrelacs complexes, un surplus d’âme jouissif.

« Où la bière se brasse, rien de mal ne se passe. »:

 

 

 

 

 

 

Mise en scène: Nikson Pitaqaj
Création Lumières: Piotr Ninkov
Costumes: Drita Noli

Distribution: Henri Vatin et Mirjana Kapor

Au Théâtre des Barriques, 8 rue Ledru Rollin, 84 000 Avignon du 7 au 31 juillet.
Durée: 1h

Diffusion Sophie Pic : diffusion@libredesprit.net / 06 62 57 71 53

Publié le
Catégorisé comme Théâtre

Par Stephan Ropert

@stephan19

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