Josef K.

D’après Le Procès de Franz Kafka
Clément Poirée adaptation et mise en scène

Clément Poirée qui a mis en scène, ici même, La vie est un songe de Calderón de la Barca, sait bien.
Clément Poirée, qui a fait ses premiers pas, ici même, avec le Roi Lear de Shakespeare, sous l’égide de Philippe Adrien, sait bien que : « Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les songes, et notre vie brève est ourlée d’un rêve. » (Shakespeare, La Tempête)
Il sait bien surtout que ce rêve, comme tout rêve, est la porte s’ouvrant sur un cauchemar.
C’est pour ce savoir, mis sur le théâtre, en passant par la porte de Kafka, que ce spectacle impressionne et marque le spectateur.

JOSEF_K._Fanchon_Bilbille

Ce Josef K. est à la fois une petite odyssée, celle du quidam isolé (de l’homme moderne quoi), mais aussi une grande téléportation dans l’univers culturel des grands artistes oniriques, de ces grands dévoileurs de réalités ironiques. Il ne s’agit pas de clins d’œil pour gens cultivés, mais d’une immersion dans l’inconscient culturel collectif. Tout d’abord bien entendu avec Shakespeare. La scène d’ouverture et la scène de fin, qui viennent refermer le cercle sur lui-même, sont des reprises troublantes de la scène de mise à mort de Clarence par les deux assassins dans Richard III. Ici aussi, deux tueurs clownesques tirent un homme de son sommeil pour l’envoyer dans le repos éternel.
L’étoffe de Terry Gilliam ensuite, et de son film Brazil, lui-même tissé dans « Le procès» de Kafka. Avec ses tentatives d’échappées, d’évasion, via un moi idéal tout-puissant (personnage du K. champion du monde de natation, ou du K. voltigeur entre ciel et terre presque capable d’échapper à la gravité et à la mort). Ce double idéalisé qui tente des échappées impossibles contre la pesanteur convoque aussi Harold Lloyd suspendu aux aiguilles de l’horloge du temps, au-dessus du vide vertigineux (Monte là-dessus) ; et Buster Keaton aussi montant sans fin un escalier s’ouvrant finalement sur le ciel (Le cameraman). Le choix d’intégrer le corps et la chorégraphie, étranges et surhumains, d’un artiste circassien est un choix parfaitement pertinent pour incarner cet imaginaire.

JOSEF_K._Fanchon_Bilbille

De même la scénographie, essentiellement constituée de praticables mouvants (portes, cloisons, escaliers, terrasses, fenêtres) et en permanente dérive, est tout aussi pertinente. Elle figure un univers où association et dissociation, vécus labyrinthiques, sont l’expérience même de déréalisation et de schizophrénie du personnage.
Il y a aussi Francis bacon qui s’invite comme un fantôme hantant tout le siècle. Il y a enfin Magritte, et ses silhouettes démultipliées d’hommes en costume noir avec cravate, chapeau, parapluie. Des humains démultipliés à l’infini, identiques, qui ne sont plus des personnages car ils ne sont plus personne.
C’est à ce voyage que Clément Poirée nous invite, un voyage pas toujours agréable évidemment, dans le cauchemar éveillé d’une civilisation.

A voir. Les yeux grands fermés.

 

D’après Le Procès de Franz Kafka
Clément Poirée adaptation et mise en scène

d’après le Procès, de Kafka, le Journal, de Kafka, La Muraille de Chine et autres récits, de Kafka
Elizaviéta Bam, de Daniil Harms, un extrait du poème “Mon amie”, de Daniil Harms.

Avec :

Pascal Cesari – Joseph K , Jeanne Lepers – actrice, ELIZAVIETA BAM , Matthieu Marie – père de K , Riccardo Pedri – circassien , Lauren Pineau-Orcier – Léni, assistante  , Nanténé Traoré – Avocate , Aymeric Trionfo – garde , Julien Villa – garde et bloch.

Technique  : collaboration à la mise en scène Sylvain Dufour scénographie, accessoires Erwan Creff assisté de Caroline Aouin lumières Guillaume Tesson assisté d’Édith Biscaro costumes Hanna Sjödin assistée de Camille Lamy musique, son Stéphanie Gibert assistée de Farid Laroussi maquillage, perruques Pauline Bry-Martin  vidéo Thomas Rathier régie générale Yan Dekel construction du décor Émilie Braun

Du 11/9/2026 au 18/10/2026
Théâtre de La Tempête
La Cartoucherie – Route du Champ de Manœuvre 75012 Paris
Du mardi au samedi à 20 h, dimanche à 16 h – Durée : 2 h15

https://www.la-tempete.fr/josef-k

 

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LA RAISON DU PLUS FOU, Rousseau VS Diderot

De Franck Mercadal
Mise en scène Grégori Baquet

Il y a deux spectacles au moins dans cette « Raison du plus fou ».

Le premier : Le spectacle qui est. Le second : Le spectacle qui aurait pu être, si le premier ne l’empêchait pas d’exister. Dans le premier, l’auteur, Franck Mercadal, « Ayant à plaire au public, a consulté le goût le plus général » , comme l’écrivait Rousseau dans sa lettre à d’Alembert sur les spectacles. Le face à face y est sans cesse interrompu par des digressions de jeu et de texte : complicités rigolardes avec le public, explications pédagogiques, blagues et clins-d’œil avec l’actualité la plus triviale (imitation de Cyril Hanouna, allusions aux commentaires sur Billetreduc …). Ces interactions et ce ravalement de l’intrigue principale, et des personnages en jeu, plaisent terriblement à bon nombres de spectateurs, certes, et il faut en convenir. Mais,  « Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable? » (Rousseau encore). Car, qui peut disconvenir que ce théâtre là fait passer, au moins second plan, ce qui devrait concentrer toute notre attention : le personnage. « Mais voilà par où le désir de faire rire aux dépens du personnage, l’a forcé de le dégrader. » (Rousseau toujours, parlant certes du Misanthrope de Molière, mais en une maxime qui se décline avec justesse.)

© Zugaj

Oui le véritable affrontement dont il est question ici, et qui doit nous faire réfléchir, en tant que spectateurs et citoyens, est moins celui entre Diderot et Rousseau, qu’entre deux visions opposées : doit on considérer autrui, le théâtre, et quoi que l’on fasse en ce monde, comme un moyen ou comme une fin ? Dans ce combat c’est Diderot qui l’emporte, avec cette forme distanciée (Diderot précurseur de Brecht ! ) choisie par l’auteur et le metteur en scène (Grégori Baquet). Il n’y faut pas se vouer à « incarner » un personnage, mais ne l’utiliser que comme un prétexte pour dire autre chose, en rappelant surtout constamment qu’il ne faut pas y croire et casser sans cesse le premier degré de « l’illusion théâtrale ».

© Zugaj

Et pourtant, le second spectacle ne demande qu’à vivre, et tente de renaître à chaque fois, après chaque parenthèse. On vit un peu la même difficulté subie au visionnage d’un film, saucissonné de tranches de publicité. Las. Après trop de gags pour nous vanter un paquet de chips, de musiques magnifiant le dernier smartphone, notre désir d’identification, d’immersion, dans les personnages et l’histoire est lassé, dégoûté.

Et pourtant, Franck Mercadal a parfaitement serré cette intrigue autour de l’amitié/rejet de ces deux êtres d’exception. L’idée de la médiatisation par la partie d’échec, qui au préalable semble un peu lourde, fonctionne à merveille. Véritable intelligence du texte qui prend appui sur ce support pour faire apparaître et comprendre à la fois les points rhétoriques opposés, mais aussi le dialogue de deux êtres dans leur humanité simple et contradictoire (les querelles sur les pièces « posées » ou « tombées » sont tellement savoureuses !).

Et pourtant, Franck Mercadal est un Rousseau très crédible, au jeu clair. Et pourtant, Grégori Baquet est un merveilleux Diderot. Comme toujours c’est un bonheur de le voir jouer avec cet engagement total, cette concentration qui se marrie si bien à sa jubilation de comédien. Jubilation du texte, du rôle, de son partenaire, d’être sur scène simplement.

Quand des choix dramaturgiques ou de mise scène font obstacle à l’excellence d’un spectacle, on en dédouane naturellement les comédiens, qui n’en peuvent mais. La situation est ici très schizophrénique puisque l’un et l’autre sont justement… l’un et l’autre.

On comprend mal que le choix le plus exaltant – nous faire prendre intérêt pour ces deux philosophes, en faisant confiance à la force de ces caractères, en même temps qu’à la force du théâtre – n’ait pas été fait. Le motif ? Pour privilégier le succès d’un divertissement – qui ne se dément pas au fil des années – plutôt que l’angoisse d’un pari un peu fou ?

De Franck Mercadal
Mise en scène Grégori Baquet
Avec Grégori Baquet et Franck Mercadal

Musique Michel Korb
Lumières Stéphane Baquet

Production / Diffusion Compagnie Vive

LA RAISON DU PLUS FOU, Rousseau VS Diderot

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Freud, dernier combat

Texte Aude de Tocqueville et Jean-Marie de Sinety

Mise en scène Hervé Dubourjal

L’intrigue : 1934, Freud est gangrené par un cancer, l’Europe aussi. À travers un échange aussi tendre que parricide avec sa fille Anna, Freud mène son dernier combat, sous la forme d’une « analyse sauvage » avec cette dernière. Analyse qui tient certes plus aux auteurs qu’à la réalité historique. Il réexamine donc son passé et la genèse de l’un de ses concepts princeps : le complexe d’Œdipe. Et si ce concept n’était au fond que le refoulement de sa première théorie (la Neurotica), et de la réalité des abus sexuels, au profit du fantasme oedipien comme cause des symptômes névrotiques ? Et s’il avait voulu par là cacher la vraie nature de son propre père, Jacob, et refouler son agressivité latente envers celui-ci ?

Cette pièce affronte courageusement plusieurs écueils souvent rédhibitoires au théâtre :

– Comment donner corps, voix, intériorité… à une figure iconique de l’histoire ? Risque d’être dans le cliché, dans la trop grande révérence, d’être écrasé par l’idéal ou de trop le ramener à soi ou vers le commun. Freud, son image, ses citations (le plus souvent mal employées et mal comprises), ses concepts (passés à la moulinette de la conversation sociale)… tout cela nous met à distance de Freud. L’Hyper visibilité étant la meilleure forme d’invisibilisation. Ce premier écueil est surmonté haut la main par le magnifique Hervé Dubourjal qui, mystérieusement, impose la présence, physique comme spirituelle, de Sigmund Freud. Justement en n’en faisant pas un acte trop volontaire, mais plutôt par petite touches, par des silences, des postures corporelles qui sonnent toujours juste à l’oeil. « Ah oui, il croiserait les bras comme cela, oui il tournerait le dos comme ceci… », ne cesse-t-on de se dire. Le spectacle vaut beaucoup pour cette simple présence, cette incarnation. Hervé Dubourjal qui signe aussi la belle mise en scène, sobre et très efficace. Mise en scène parfaitement servie par la subtile création lumière de Jean-Marie Prouvèze (malgré les projecteurs placés un peu haut et d’aplomb au Studio Hébertot), qui joue sur des claires obscurs latéraux judicieux.

Pascal Gely

– Deuxième écueil : Comment faire tenir ensemble didactisme scientifique, contextualisation historique, et intrigue subjective et relationnelle (le tout sur moins d‘une heure quinze), sans tomber dans la quadrature du triangle ? Ici la pièce est moins convaincante. Tout d’abord parce que le but du théâtre n’est pas de transmettre un savoir, une réalité (il y a pour cela d’excellents documentaires et ouvrages écrits que le théâtre ne peut concurrencer). Si on apprend au théâtre c’est de surcroît, et le public n’y va pas chercher leçon. Les passages pédagogiques, avec cortège de noms explicités (en mode wikipédia express), font perdre le fil de l’identification aux personnages sur le plateau. La magie, pourtant bien présente, est alors rompue, parasitée.

– Troisième écueil : La défense d’une « thèse » au théâtre ne finit-elle pas systématiquement par restreindre, clore, l’espace du théâtre, qui n’est grand que quand il est ouvert, indécidable et paradoxal ? D’ailleurs toute thèse est simplificatrice par essence. Celle-ci : Freud renonce à sa Neurotica pour ne pas admettre la réalité des incestes intrafamiliaux, et protéger ainsi la figure sombre de son propre père, n’échappe pas à la règle. Elle pourrait être contredite par une autre thèse tout autant étayée d’arguments. Entre autres : ce renoncement est fait par Freud car la Neurotica impliquait une causalité générale. Il faudrait admettre que «TOUS les pères» (dixit Freud) soient incestueux. Difficile de ne pas reculer. Mais aussi : renoncer à une causalité systémique d’actes réels ne signifie pas renoncer à l’existence de ce type de crime. Enfin : comment penser que celui qui théorise le concept du « mythe du meurtre du père de la horde primitive », n’ait pas un peu réfléchi à la question du père dans le transgénérationnel ? On pourrait donner d’autres arguments. Mais, au fond, thèse ou contre thèse, quel rapport avec le théâtre ? Sur une thématique proche, la pièce « Mélanie Klein » (dans les deux mises en scène de Brigitte Jacques), se centrait presque exclusivement sur la relation impossible mère/fille de ces deux psychanalystes, et ne passait pas pour autant à côté de la question de la psychanalyse justement.

Pascal Gely

Je préfère me projeter dans les volutes de fumée du cigare de Freud. Elles semblent émaner des cerveaux mêmes des personnages, merveilleusement traversées par une lumière qui leur donne une force inouïe. Il y a plus de théâtre dans ses masses changeantes, menaçantes, envoûtantes, planant au dessus des personnages comme le poids de leur propre inconscient. Poids de la menace nazi qui pèse et préfigure les fumées des chambres à gaz. Poids aussi du corps de l’acteur, pris souvent dans des silences gonflés de fatalité, silences superbes. Pas un mot, tellement de contenu. Plus de théâtre que dans le texte qui parfois réduit en explicitant.

De Aude de Tocqueville et Jean-Marie de Sinety
Mis en scène par Hervé Dubourjal
Avec Moana Ferré et Hervé Dubourjal
Décors : Emmanuelle Verani
Costumes : Sandrine Weill
Lumières : Jean-Marie Prouvèze
Vidéo : Jean Allevato
Son : Abdellah Souni
Production : Compagnie TRANSFERT

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