C. R. A. S. H.

De Sophie Lewish (d’après ses notes durant le procès de « l’affaire de Tarnac »)

Un accueil surprenant, par les comédiens dans leur rôle de gendarme, attend d’abord les spectateurs. Une gendarmerie affable, à la manoeuvre d’une opération de communication (les gendarmes orientent le public qui s’installe et proposent gentiment des rafraîchissements) loin de ses missions essentielles … Diversion? Quelque chose à cacher derrière les sourires ?… Nous apprendrons, en effet très vite, que les préoccupations des grands corps d’Etat peuvent en certaines circonstances dériver de leurs objectifs premiers. Peu de temps avant « l’affaire de Tarnac », la fusion des services du renseignement avec ceux de la sécurité intérieure (n’en demandez pas les acronymes, ils participent à la confusion et l’absurdité de toute cette histoire) avait conduit leurs dirigeants à faire assaut de démonstrations prouvant leurs compétences… en vue de conserver leurs postes destinés à faire doublon.

Autre surprise : un tribunal privé de cette pompe traditionnelle inspirant la crainte et le respect due à l’institution judiciaire. Des avocats encore en robe, certes, mais qui plaident dans un décor formé de gros cartons de déménagement. Une justice moins solennelle, plus féminine (le juge est une femme comme la grande majorité des, magistrats de nos jours et comme de nombreux offices d’une fonction publique en voie de déclassement et de paupérisation). Les moyens manquent, l’informatique est déficiente, le tribunal en cours de déménagement, etc. Les prévenus en rajoutent au trivial : on grignote pendant les débats, en s’enquierant d’une éventuelle pause-goûter ; lors d’une interruption de séance, deux jeunes des quartiers investissent les lieux pour jouer au juge et au voleur…

Un pannonceau avait affiché la date de fin du procès (18 avril 2018) pour en souligner l’invraisemblable longueur: 10 ans. 10 ans de procédure au bout desquelles les dépositions des parties (prévenus autant que policiers) se dissolvent dans les brumes du souvenir. L’inefficacité et la gabegie du système judiciaire nous donnent l’impression d’un théâtre de l’absurde. Oubliez les plaidoiries édifiantes, le mouvement idéaliste, la tension et le suspense qui enfièvrent les pièces de procès classiques ! Ici le le résultat du procès peut être connu  d’avance: après 10 ans d’enquêtes et de délibérations, les, prévenus ont été relaxés, « le groupe de Tarnac était une fiction » Selon les termes de la juge.

L’affaire, si on veut la comprendre en détail, nous semble complexe et le maquis des procédures n’arrange rien. Plusieurs points de vue externes viennent cependant nous éclairer en même temps qu’ils brisent la monotonie du procès tout en apportant un contrepoint comique. Les jeunes de Villiers-le-Bel, venus en curieux au procès nous introduisent ainsi au personnage  fantasque de Mark Kennedy, policier anglais infiltré dans des groupes écologistes et altermondialistes, qui aurait inventé menaces et complots à seule fin de rester en France pour couvrir ses innombrables infidélités, fables conjugales sur lesquels les services de renseignement français auraient fondé leurs accusations. On nous dévoile le fonctionnement bien peu démocratique de ces services très « spéciaux » qui font usage d’un langage codé pour couvrir leurs pratiques illégales ; les conséquences dramatiques du caractère vaniteux de certains magistrats matamores avides de gloire et d’action, les manoeuvres du pouvoir politique, enfin, pour influencer le cours d’une justice supposée indépendante, ou en tout cas déporter les conséquences négatives d’un jugement défavorable hors du temps politique et médiatique (d’où les 10 ans ainsi que l’occultation d’autres aspects impopulaires de cette affaire tel le transport de déchets nucléaires)

Sous les rouages de cette machinerie insensée: des accusés qui ont bataillé 10 ans ; c’est long quand on a 20 ans, même pour des militants d’extrême gauche rompus à la lutte. Pour les plus sensibles, c’est éprouvant ; le personnage très émouvant de la jeune femme marquée par des crises d’angoisse des années après sa garde à vue est là pour le souligner. Le rire et l’ironie nous sauvent mais tout cela n’est au fond pas bien drôle.

Ce spectacle nous alerte sur une forme d’enlisement démocratique, sur ce qui pourrait être considéré comme un procès-baillon  (vous gagnez le procès mais à quel  prix!) ; voilà une affaire enterrée dans le temps qui mérite d’être sauvée de l’oubli.

Equipe artistique:

Interprétation: Nadine Bechade en alternance avec Lara Boric,
Emmanuel Bodin, Sophie Lewisch, Florentin Martinez, Charles Pommel
Scénographie: Sylvain Descazot
Costumes: Sandra Besnard, Noémie Laurioux
Lumière: Vincent Carpentier
Collaboration artistique: Charles Pommel

Avignon Off

du 4 au 25 juillet  à  20h15
THÉÂTRE DES CARMES ANDRÉ BENEDETTO
Durée : 1h30
Publié le
Catégorisé comme Théâtre

Bougou Ene : une légende kirghize

D’après Tchinguiz Aïtmatov
Adaptation : Baktygul Assanova
Mise en scène : Adylbek

Une création du Théâtre national de la jeunesse « Uchur » du Kirghizistan pour une première au festival OFF d’Avignon, la ville du théâtre. A l’occasion de l’édition 2026  des Journées de l’Asie centrale, cette troupe de musiciens, danseurs, chanteurs et acteurs à choisi le tremplin du plus grand festival de théâtre au monde pour faire découvrir le théâtre national kirghize et développer les échanges et la coopération culturelle à l’international. 

Pays d’Asie centrale encore peu connu du public français, le Kirghizstan se caractérise par ses vastes paysages de montagnes et par une culture profondément marquée par les traditions et les mythes nomades. Inspiré de la nouvelle « Le Bateau blanc » de Tchinguiz Aïtmatov, « Bougou Ene » s’appuie sur une légende fondatrice liée à la naissance du peuple kirghize. Cette pièce racontant l’histoire de deux enfants sauvés par la Mère-Biche propose ainsi une immersion dans la mythologie et la pensée kirghizes, en abordant la transmission, le lien à la nature et les origines d’un peuple.

Sur scène, le récit est porté par des artistes aux disciplines complémentaires, mêlant jeu, chant, imitations des chants d’oiseaux et musique traditionnelle, notamment le komuz, instrument emblématique du Kirghizistan. Entre narration, musique et présence scénique, la troupe fait découvrir une tradition orale encore vivante, dans une forme accessible à tous les publics. Le jeu muet des comédiens, baignés des très belles lumières et fumées nous transporte d’une manière onirique au pays des steppes chamaniques d’Asie centrale. Un enchantement parfois rompu par la rupture violente du lien avec la nature par l’homme, les tambours et lumières stroboscopiques rouges de la scène résonnant cruellement avec les feux qui embrasent actuellement nos forêts.

Espérons qu’à l’heure caniculaire où l’hubris de l’homme révèle ses conséquences catastrophiques ce message du théâtre kirghize, soufflé des steppes, sur la trahison du pacte avec la nature trouvera la force d’initier une compréhension nouvelle et moderne du respect de la nature.

Avignon OFF
du 14 au 25 juillet à 22h20 (relâche les 15, 22 juillet)
THEATRE de L’ARRACHE-CŒUR
Durée : 50min
Langue principale : non verbal
Public : Tout public à partir de 8 ans

Publié le
Catégorisé comme Théâtre

Louison et monsieur Molière

De et mis en scène par Axelle Masliah
D’après le roman de Marie-Christine Helgerson (publié en 2001)

Dans son roman, Marie-Christine Helgerson s’est inspirée de l’histoire vraie d’une comédienne, la 35ème sociétaire entrée à la comédie française. Fille de comédiens lyonnais, invités par le roi à intégrer la troupe de Molière, la petite Louison rêve d’exercer le métier. Elle se fait remarquer par Molière, un soir que le maître est invité à dîner, en imitant le singe, et lui inspirera le rôle de la petite soeur dans « Le malade imaginaire ». Cependant, la route est encore longue pour la petite ambitieuse mal-aimée de sa marâtre de mère.

Marie-Christine Helgerson a fixé le caractère de ses personnages selon des prototypes tirés des contes de fée : méprisée par sa mère qui martyrise également son mari, la petite Louison est un genre de Cendrillon qui trouve réconfort auprès de la bonne fée qui est la servante. Dans cette adaptation, les comédiens interprètent parfaitement ces caractères bien tranchés. Louison Beauval, avantagée par sa frêle silhouette, incarne de façon incroyablement crédible la petite espiègle de 10 ans ; mue par une énergie de 100 000 volts, sa puissance physique lui permet de virevolter, ramper, trépigner sur le plateau tout en conservant son souffle et sa finesse de jeu. Les autres comédiens sont au diapason, tous immédiatement impeccables dans leur rôle ; dès les premiers mots on saisit la nature du personnage: la mère acariâtre, le père débonnaire et soumis, la servante tout en rondeur et compréhension. Les enjeux apparaissent également de façon limpide et l’amalgame de la petite histoire (la petite Cendrillon qui veut devenir comédienne) à la grande (Molière, son théâtre et celui de l’époque) est parfaitement réussi. Une simplicité peut-être inspirée du genre du roman jeunesse et du théâtre de tréteaux (ce spectacle a aussi été joué en plein air) qui rend hommage aux origines du théâtre de Molière dont on sait qu’il fut marqué dans son enfance par celui des Italiens de la Commedia dell Arte.

Et puisqu’il est question d’enfance, la metteuse en scène a convoqué des marionnettes pour jouer les figurants dans quelques scènes ; un cadre faisant office de castelet. L’esprit du théâtre de tréteaux imprègne le décor, massif au premier coup d’oeil, mais apprivoisés par les comédiens qui montent et jouent dessus, y compris sur un piano démesurément long qu’on fera pivoter. Les trouvailles humoristiques qui pimentent le spectacle (avec notamment, les contrepoints comiques du père) trouvent également une déclinaison dans cette scénographie avec la minuscule chambrette de la pauvre Marion, sarcophage malingre planqué sous les tréteaux, qui éclairé tout à coup devient l’émouvant lit de mort de Molière ou encore cet autre cadre qui se transforme en miroir loge quand les ampoules qui le bordent s’illuminent.

Dans cette même veine du théâtre populaire, les comédiens nous amusent de quelques décrochages adressés au public, pris pour les autres candidats à la comédie française, concurrents de Louison devenue demoiselle, ou comme destinataires du tract du spectacle (on est à Avignon et le souci de remplir la salle fait partie du jeu). La vie et l’histoire du théâtre et de ses acteurs sont d’ailleurs bien rendus dans le texte avec des scènes marquantes sur leur rejet par L’Église (la mort de Madeleine obligée de se repentir pour être enterrée chrétiennement et la petite Louison renvoyée de l’école  par les soeurs car fille de comédiens, dans une scène surréaliste rehaussée de voix caverneuses en off). Louison rejetée de partout, l’importance d’apprendre à lire et son parcours jusqu’à la comédie française forment les éléments de ce petit roman de formation, très populaire dans les bibliothèques de collège depuis 2001, date de sa parution. On s’attend donc à un public de trentenaires nostalgiques, mélangé aux enfants, mais pas du tout ; ici au festival d’Avignon, l’âge des spectateurs était celui des habitués du théâtre ; peu d’enfants présents dans la salle comble. Pour ce spectacle résolument tout public, la compagnie peut donc fonder beaucoup d’espoirs pour la suite …

Equipe artistique:

Axelle Masliah – Mise en scène
Géraldine Kannamma – Collaboration artistique
Valérie De Monza, Marjorie Dubus, Damien Jouillerot, Emmanuel Lemire, Axelle Masliah, Louise Rebillaud – Interprétation
Lucien Guêné – Création son
Moïse Hill – Création lumière
Antoine Milian – Scénographie
Maxence Rapetti-Mauss – Costumes

Avignon OFF

 du 4 au 25 juillet à 11h55    (relâche les 9, 16, 23 juillet)
Durée : 1h20
 LE PETIT LOUVRE (Chapelle des Templiers) – Mois Molière