Dormez je le veux ! / Mais n’te promène donc pas toute nue !

Texte de Georges Feydeau

Mise en scène  Gilles Bouillon

Le très actif théâtre de Châtillon nous gratifie d’une double création en ce mois de novembre. Deux Feydeau sinon rien !

La première, « Dormez je le veux ! », est la moins intéressante du lot. Pochade d’une quarantaine de minutes, elle montre à quel point Feydeau était branché sur les évènements de son temps pour en faire théâtre. Il y intègre les expérience sur l’influence magnétique de Mesmer, et l’utilisation de l’hypnose curative par Charcot, qui défrayent la chronique. Un serviteur indélicat, Justin, hypnotise ses maîtres en une tentative révolutionnaire de renversement des pouvoirs. Nous sommes en 1897 et le terrorisme anarchiste lance ses bombes depuis cinq ans en France. On le voit Feydeau souvent taxé de pur auteur de divertissement, aborde à sa manière son temps, sa sociologie et sa psychologie. Las, malgré ce menu alléchant, la pièce déçoit. Ce n’est qu’une pochade, où le ressort comique essentiel réside dans le fait de voir le maître sous contrôle : faire le singe, débiter des horreurs… La troupe n’y est pour rien qui se démène sans compter. Ce « dormez… » est un opus très mineur, à l’exemple d’un « Monsieur nounou », parmi tant de chefs-d’œuvre.

photo Pascal Gély

 

La seconde, « Mais ne te promène donc pas … », est bien plus réussie ! Et tant mieux car elle représente la majeure partie du spectacle. Autre genre, c’est une comédie conjugalo-politique. Mais toujours ancrée dans la réalité politique du moment, 1911, les instabilités ministérielles de la Troisième République. Clemenceau y est même un personnage actif ! Nous suivons une trame reprise exactement sur « On purge bébé » monté un an plus tôt. Tout d’abord une longue scène d’affrontement de couple, dans une veine absurde que l’on aurait tord de ne pas reconnaître comme précurseure du théâtre de l’absurde à venir (Ionesco, Beckett). Puis la tension accumulée dans ce face à face explose avec l’arrivée d’un troisième personnage, important pour la carrière du mari… Les comédiens se régalent, et le public avec eux, de cette joute oratoire entre une femme prenant tout au pied de la lettre et d’une naïveté sublime et son époux, digne représentant de la raison et de l’ordre, public et familial. A l’arrivée des autres personnages c’est un véritable feu d’artifice de situations burlesques où Feydeau, par son outrance jubilatoire, nous montre que la troupe du splendid, ou les frères Farrelly (« Marie à tout prix »), non rien inventé dans  l’humour transgressif.

C’est pour cette heure de vrai rire qu’il faut aller se promener, habillé !, à Châtillon jusqu’au 26 novembre !

Texte de Georges Feydeau

Mise en scène  Gilles Bouillon

Avec

Frederic Cherboeuf

Nine de Montal

Mathias Maréchal

Iris Pucciarelli

Vincent Chappet

Paul Toucang

Dramaturgie : Bernard Pico

Scénographie, costumes : Nathalie Holt

Régie générale : Nicolas Guellier

Lumières : Alexandre Barthelemy

Musiques et son : Alain Bruel

Théâtre de Châtillon du 22 au au 26 novembre

https://www.theatreachatillon.com/lagenda/dormez-je-le-veux–mais-nte-promene-pas-toute-nue

La tournée : 31 représentations de novembre 2019 à mars 2020 :

22/11 au 26/11/2019 – Châtillon (92) | 06/12/2019 – Nogent le Rotrou (28) | 10/12 au 15/12/2019 – Antibes (06) | 17/12/2019 – Roquefort Les Pins (06) | 14/01/2020 – Théâtre de Cognières (78) | 21/01/2020 – Théâtre de Saint Germain en Laye (78) | 04/02/2020 – Charleville Mézières (08) | 06/02/2020 – Le Grand Quevilly (76) | 18/02/2020 – Le Bouscat (33) | 20/02/2020 – Villeneuve sur Lot (47 ) | 06/03/2020 – Domaine de Bayssan/ Béziers (34) | 17/03/2020 – Epernay (51) | 26/03/2020 – Langon (33)

LODKA

LODKA

(Festival Russe – Théâtre Toursky International)

Une création du Théâtre Semianyki
Mise en scène Sergey Byzgu

La Russie, grand pays dirigé d’une poigne de fer par le même autocrate depuis bientôt vingt années, peut-il laisser s’exprimer des artistes au sein d’un théâtre populaire inventif et libre ? La réponse est oui. Les clowns du célèbre Teatr Licedei de St Pétersbourg, qui n’ont plus rien de commun avec ceux qui tentent de survivre piteusement dans les cirques traditionnels, en sont la preuve plus que vivante. Certes, leur dernier spectacle (vu dans le cadre du festival russe organisé depuis 24 ans par le théâtre Toursky à Marseille) n’exprime en rien une quelconque critique du pouvoir (si ce n’est celle du metteur en scène) mais détonne quand même dans ces terres soviétiques que l’on devine parfois peu propices à la folie créative.
Que raconte ce « Lodka » (petit bateau en langue slave) ? Ni plus ni moins que la vie d’une troupe de théâtre à travers la création tourmentée d’un spectacle. Qui connaît la troupe des Semianyki sait qu’elle mise tout sur le visuel et ne nous assène nullement des dialogues rébarbatifs et du psychologique à tout va. C’est plutôt une fête des corps, du son et de la lumière. Un véritable opéra fellinien (la scénographie est somptueuse) qui voit cinq protagonistes bricoler sur un mode burlesque et poétique un spectacle délirant.
Le metteur en scène tyrannique règne en maître sur sa petite troupe. Amoureux de sa comédienne principale à qui il passe tous les caprices, il ne se gêne pas pour martyriser et passer ses nerfs sur la bien enveloppée et enrhumée comédienne rivale de la première, mais aussi sur l’autrice qui écrit et réécrit constamment l’histoire. Seul le régisseur, âgé et courbé, emblématique de l’envers immuable du décor semble échapper au joug du tout puissant créateur. Quant à l’acteur star, recruté sous contrat au dernier moment pour redonner un coup de fouet créatif, il finira par quitter le navire pour un mariage.
On l’aura compris, le spectacle tangue autant que le bateau, constamment à la dérive. Mais nul besoin d’appuyer la métaphore. Il s’agit surtout d’offrir un écrin à la folle inventivité des dynamiques artistes en passant par plusieurs tableaux, tous plastiquement splendides, mais d’intérêt inégal. Que ce soient les maquillages, la gestuelle, les décors, les bruitages (on entend même un extrait du film « Le loup de Wall Street » de Martin Scorcese), on soulignera encore une fois l’immense travail et le perfectionnisme de ces artistes et techniciens qui mettent en abyme les conventions du spectacle avec extravagance et frénésie. L’illusion théâtrale à vue, les coulisses, et le sens du bricolage (le figurant en costume de crocodile, le comédien star grimé en Superman qui secoue sa cape pour mimer le vent, les projecteurs qui chutent au sol…) renvoient à une forme de magie et d’humanité qui tend à disparaître face au rouleau compresseur de la technologie.
Traversé de moments de grâce poétique, « Lodka » imprime le cœur et la rétine et, malgré quelques baisses de rythme, un trait caricatural parfois trop forcé et l’absence d’un vrai discours critique, on n’oubliera pas de sitôt le tableau où, l’autrice, en pleine écriture automatique, parasitée par les interventions de l’intraitable metteur en scène, flotte dans les nuages vaporeux de l’inspiration avec les mots qui apparaissent sur sa robe.
Belle manière de ponctuer le choix des Semianyki de s’affranchir du texte et de s’appuyer sur les sens pour replacer l’humain au cœur du monde car, finalement, nous sommes tous sur le même bateau.

Photos Maria Mitrofanova

Mise en scène : Sergey Byzgu

Création et interprétation : Olga Eliseeva, Alexander Gusarov, Yulia Sergeeva, Marina Makhaeva
Et avec la participation exceptionnelle de Natalia Parashkina

Scénographie : Boris Petrushanskij

Lumière : Egor Bubnov

Son : Sergey Ivanov

Théâtre Toursky
16 Prom. Léo Ferré, 13003 Marseille

Vu dans le cadre du 24ème Festival Russe du samedi 9 mars au vendredi 22 mars 2019

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Catégorisé comme Comédie

L’ECOLE DES FEMMES

Texte Molière,

Mise en scène Nicolas Rigas

           La nouvelle mouture de « L’école des femmes », proposée par Nicolas Rigas n’est certes pas avant-gardiste, et ne répond pas à une volonté de modernisation de l’œuvre. Cela n’est pas très grave car celle-ci n’en à pas besoin, et le parti pris spectaculaire et d’efficacité comique touche sa cible, le public. L’idée de camper l’intrigue fin 19ème, outre l’ajout de la légèreté d’Offenbach, fait résonner le texte, et ses ressorts comiques, avec un autre registre : le vaudeville. Avec des pièces comme « Georges Dandin » ou cette « École des femmes », Molière est bien le précurseur d’un Feydeau. Maris cocus, stratagèmes amoureux virant à la farce, quiproquos… Tout est déjà là deux siècles plus tôt. La mise en scène fait sonner cela à plein, et le cocu, magnifique de bêtise confite, finira en dindon de la farce. Le couple de serviteurs, idiot et cupide, joue dans un registre burlesque que l’on voit rarement à ce niveau d’excellence. Acrobates, acteurs et cascadeurs, Romain Canonne et Jean Adrien rappellent que Molière n’est jamais très loin de la commedia del arte, du corps agile du saltimbanque italien. Ils font le grand écart, au sens propre comme figuré, avec le slapstick des premiers temps du muet. Mack Sennett, Keaton, qui auraient fait un détour par le temple Shaolin ! Leur performance de haut vol est mémorable. Pour ce qui est de la modernité, le texte seul, plus un simple voile religieux encageant le visage, suffisent à soutenir l’actualité de la pièce. Molière a toujours été féministe, insolemment, à contre courant de son siècle et des précédents. Contre le patriarcat, le pouvoir lourd des hommes, les prétextes religieux. Il risque même un début d’apologie du consentement à l’adultère vers la fin, comme philosophie du bonheur conjugal ! Tout cela est accompagné à merveille par un trio violon, violoncelle et flûte, comme l’on faisait autrefois quand le cinéma n’avait besoin que d’images. Si l’on a préféré que les airs d’Offenbach s’insèrent à l’action, plutôt qu’ils n’interviennent en intermèdes, ils sont toujours bienvenus. Voilà donc un spectacle total et généreux qui ravira l’amoureux de Molière comme le béotien en la matière. Un spectacle à partager en famille durant ces fêtes de fin d’année, où même le plus vegan ne verra pas malice à délaisser la dinde au profit du dindon.

Crédit photo  © Théâtre du Petit Monde

Texte de MOLIÈRE

Mise en scène Nicolas Rigas

Musique OFFENBACH, LES CONTES D’HOFFMANN
Avec
Nicolas Rigas                                Arnolphe
Martin Loizillon                          Horace
Antonine Bacquet                       Agnès
Amélie Tatti                                  Agnès
Romain Canonne                        Alain
Jean Adrien                                   Georgette
Salvaore Ingoglia                        Chrysalde
Philippe Ermelier                       Oronte
Raphaël Schwob                          Oronte

Musiciens
Jacques Gandard ou Karen Jeauffreau, Violon
Robin Defives, Violoncelle
Emma Landarrabilco, Flûte
Création Lumière                    Jessy Piedfort
Direction Musicale                  Jacques Gandard
Costume et Décors                  Théâtre du Petit Monde
Production Théâtre du Petit Monde

Du 1er au 31 décembre au Théâtre déjazet, 41, boulevard du Temple 75003 Paris