MARIE TUDOR – GOD SAVE THE QUEEN

De Victor Hugo
Mise en scène et adaptation : Ema Zampa

 

Un spectateur sans-gêne qui refuse d’éteindre son téléphone portable et qui derechef invective l’annonceur, descendant hirsute et  braillard au plateau, flanqué de ses acolytes: trois punks à chien (mais sans les chiens tout de même!). Insultes, crachats, parkas et jeans  à trous sur fond de guitare punk et décor trash: un vieux matelas jeté au sol, une bâche en plastique taguée d’obscenités, tel est le royal squat de cette « Marie Tudor »...

Mais le public, bon prince -Victor aussi certainement, son œuvre est suffisamment  puissante- supporte vaillamment les outrages punks.

Hugo dépoussiéré à l’acide !… La metteuse en scène, Ema Zampa, s’empare de la prose, hugolienne pour la servir à un public d’aujourd’hui avec l’ambition de l’ouvrir aussi  à ceux qui, intimidés par la forme et le style d’une époque, gardent habituellement leur distance.

Elle n’hésite pas, ici, à « bâcler » (débit rapide et sans jeu de la comédienne) une (re)scène d’exposition qu’on pourrait de nos jours -et à juste titre- juger un peu longue. Narquoise, encore, elle prend, là, quelques « distances » brechtiennes avec le spectacle (commentaires verbaux et gestuels des comédiens, accessoires saugrenus, etc.)

Bref, une insolence punk qui plaira d’un côté, défrisera de l’autre.

Interprètes: Jonathan Arrial, Cédric Chemir, Aurélien Lejeune, Clémence Tenou, Ema Zampa
Création musicale : Maxime Iko
Régie: Katell Paugam

 

Festival d’Avignon OFF
Jusqu’au 21 juillet 2024 (Relâches les mardis)
Théâtre des Corps Saints. 76, place des corps saints 84800 Avignon

 

 

 

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LA PEUR

Librement adapté de Stefan Zweig par Élodie Menant

Mise en scène Élodie Menant

Quand au théâtre, un spectacle semble simple, évident, c’est toujours le fruit de beaucoup d’intelligence et de travail. « La peur » fait partie de ces spectacles.

L’intrigue ? N’en parlons pas, il faut la découvrir. Disons seulement qu’elle est tirée, comme on tire le vin d’une vigne, d’une nouvelle de Stefan Zweig. Zweig, l’ami de Freud qui intégra à ses romans et nouvelles les concepts psychanalytiques : le refoulement, le surmoi, le sentiment de culpabilité… et surtout l’ »inquiétante étrangeté ». Ce vécu de l’étrange qui apparaît dans le fait le plus quotidien… comme une relation maritale… et vient rendre tout angoissant, suspicieux.

Tout cela est au cœur de « La peur ». Vous y verrez Élodie Menant et Arnaud Denissel, d’une relation anodine, presque ennuyeuse, passer à l’extrême, presque à une folie à deux.

Leur jeu monte, curseur par curseur, tout au long de ces soixante quinze minutes, jusqu’à l’insupportable. Jusqu’à la catharsis.

Du quotidien d’un couple bourgeois (à la limite du vaudeville) à la tragédie antique !

DR O. Brajon

Si cette pièce est une réussite totale, il faut aussi en remercier l’adaptation d’Élodie Menant qui opère un vrai travail de dramaturge. La nouvelle est presque sans dialogue et peu théâtrale. Il y a donc bien création d’une œuvre seconde, propre.

Il faut enfin souligner la cohérence formelle du spectacle. Si rare, devant la débauche technique et scénographique générale ailleurs, souvent fille de confusion et de tape à l’œil ailleurs.

Le décor modulable, sur roulette, utilisé jusqu’au bout de ses capacités, est un véritable représentant de l’évolution psychique et des enjeux des deux personnages.

La lumière, avec très peu de projecteurs utilisés, mais ayant chacun un rôle, une raison d’être, à chaque moment. Une petite leçon, mine de rien, de théâtre.

Allez donc à la Scala, vous le pouvez… sans peur.

Librement adapté de Stefan Zweig par Élodie Menant

Mise en scène Élodie Menant

Avec :

Hélène Degy en alternance avec Élodie Menant, Aliocha Itovich en alternance avec Arnaud Denissel, Ophélie Marsaud

https://lascala-paris.fr/programmation/la-peur/

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LES CRABES

De Roland Dubillard

Mise en scène Frank Hoffmann

De Roland Dubillard

54 ans après la création au théâtre de l’Epée de bois, 29 ans après les représentations au théâtre Bastille, Maria Machado rejoue « les crabes » de son conjoint décédé en 2011, Roland Dubillard. Elle est rejointe par son petit-fils (Samuel Mercer) dans le rôle du propriétaire. Denis Lavant est également là, accompagné de sa fille (Nèle Lavant). Fidélité et filiation sont donc au centre du spectacle. Bien sûr il y a la persistance d’un désir, la transmission intergénérationnelles, mais surtout la fidélité à une œuvre singulière.

Ainsi Denis Lavant s’engage toujours plus avant dans des choix de théâtre où la poésie semble prendre la plus belle part dans ce duo plusieurs fois millénaire : la poésie dramatique.

dr Maya Mercer

L’histoire ? À la fois secondaire et centrale. Irracontable est très simple. Un couple de propriétaires aux prises avec la fuite. Fuite d’eau, fuite d’argent, fuite impossible face à la vie et ses tracas dérisoires et accablants. Un deuxième couple de locataires qui fuient. Fuite en avant, sans échappatoire, vers la mort et la destruction.
Fuite impossible à arrêter du sens, du malentendu, du coq à l’âne, et du kal à chnikov…
Mais comment trouver un sens à l’existence, atteindre un but, quand tout marche de travers… en crabe.

dr Maya Mercer

Cela peut être drôle, d’un rire grinçant et noir, désespéré. Le plus souvent mélancolique.
Denis Lavant, une fois de plus, créé sur le plateau un phénomène astrophysique de modification de l’espace-temps. Là où il est, bouge, respire, parle… l’espace et le temps sont comme densifiés. Pas simple pour les autres acteurs de se hisser à ce niveau là.
Étonnant phénomène de puissance vitale et joueuse, pour servir un propos aussi sombre et nihiliste.

L’enfer c’est les hôtes, et nous sommes tous l’hôte de quelque chose ou de quelqu’un.
Dubillard transforme le plateau du théâtre en plateau de fruits de mer, et la vie en un plateau de fruits amers.

 

Mise en scène Frank Hoffmann

Avec

Denis Lavant, Maria Machado, Samuel Mercer et Nele Lavant

Scénographie Christoph Rasche

Visuels & Costumes Maya Mercer

Lumières Daniel Sestak

Musique René Nuss