RUY BLAS

Texte de Victor Hugo

Mise en scène Julie Duclos

Comédie-Française (Salle Richelieu)

« Quelque chose d’étrange, d’insensé,d’horrible et d’inouï. »

Il est des soirs où le théâtre de répertoire retrouve, sous le dôme centenaire de la salle Richelieu retrouvée, la pulsation exacte de sa jeunesse insolente. En s’attaquant au monument d’intrigues, d’amour fou et de politique que constitue le Ruy Blas de Victor Hugo, Julie Duclos ne livre pas simplement une lecture épurée du drame romantique : elle en offre une véritable mise à nu, débarrassée des stéréotypes romantiques boursoufflés pour n’en garder que la tragique et féroce humanité.

Dans une scénographie dépouillée d’artifices et décorations, où le béton et le bois composent une architecture mentale aussi majestueuse qu’étouffante, la metteuse en scène fait le pari de la sincérité, du vers, et du mélange des genres. Sous ses hauts murs sans horizon, passant du lyrisme le plus incandescent au comique le plus incisif, elle laisse la troupe du Français déployer la gamme entière de sa virtuosité. Une enveloppe sonore, comme un battement de cœur, agit en véritable personnage souterrain, instillant une tension constante et offrant au plateau des parenthèses d’une poésie suspendue. Comme une pulsation qui serait celle même du drame en gestation. Le paysage sonore accompagne la trajectoire intime des personnages avec un soin d’orfèvre. Il souligne l’isolement de la Reine comme les abîmes haineux de Salluste, agissant comme un révélateur des âmes. Avec une tonalité, légère, mais insistante, d’opéra qui vient teinter toute la mise en scène.

Ruy Blas, salle Richelieu, octobre 2026 © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française
Ruy Blas, salle Richelieu, octobre 2026 © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

La confiance dans les comédiens.

On perçoit combien Julie Duclos n’a pas imposé une direction d’acteur, mais laissé à chaque comédien la liberté suffisante pour laisser sa marque sur son personnage, et laisser libre court à sa créativité (Stoker bien évidemment, mais aussi la scène des ministres qui apparaît comme l’aboutissement d’un travail d’improvisation collective venant s’intégrer à l’œuvre originale). Si le spectacle emporte l’adhésion avec une telle évidence c’est par ce qu’il sert l’œuvre, sans ajout accessoire, qu’il fait confiance dans le texte et l’auteur. C’est qu’il fait confiance aux interprètes, choisis pour ce qu’il sont, et aimés dans leur singularité. Au premier rang desquels il faut saluer :

  • Thierry Hancisse (Don Salluste) et sa noirceur d’encre.

    Dès ses premières apparitions, Thierry Hancisse impose une présence vénéneuse. Son Don Salluste n’est pas un vilain grossier, mais un esprit machiavélique, glacial et calculateur, dont l’orgueil blessé distille un venin mortel. Sa puissance animale, tranchante comme un couperet, donne à chaque alexandrin la froideur d’une sentence, et le feu d’une blessure. Hancisse règne sur le plateau avec une autorité inquiétante, véritable metteur en scène de tout le drame.

  • Sébastien Pouderoux (Don César de Bazan) et l’éclat d’une liberté baroque

    En contrepoint absolu à cette ombre menaçante, Sébastien Pouderoux insuffle à Don César une vitalité solaire. Il traverse le spectacle avec la désinvolture magnifique du poète déchu et du libre-penseur. Désopilant, bondissant, mais traversé de météores mélancoliques, le comédien fait jaillir le comique hugolien avec une modernité et une aisance qui déclenchent dans la salle une ferveur immédiate.

  • Laurent Stocker (Don Guritan) et l’art du ridicule sublime

    Laurent Stocker confirme, s’il en était encore besoin, quel immense comédien de composition il est. Prêtant ses traits au duègne Don Guritan, il compose une figure de cour rocambolesque, aussi grotesque que touchante. Entre rigidité d’étiquette et bouffées d’emportement chevaleresque, le moindre pli de visage chez lui devient une leçon d’acteur. Il nous fait souvenir qu’il n’y a pas de « petits rôles », seulement de « petits comédiens ».

    Ruy Blas, salle Richelieu, octobre 2026 © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française
    Ruy Blas, salle Richelieu, octobre 2026 © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française

Ce trio magistral met hautement en valeur le duo des amants. Stéphane Varupenne donne à Ruy Blas une vérité vibrante et douloureuse, avec toutefois des moments de distanciation d’avec son sentiment amoureux dispensables, tant tout doit être joué ici sans second degré. De son côté Morgane Real offre à la Reine la pureté d’un chant désespéré. Corps et voix, à la fois diaphanes et corsetés dans un « rôle » mortifère, elle offre une belle partition. Même si on l’aimerait plus présente et engagée dans les passages où son cœur doit se fendre et se répandre.

Au cœur de l’Acte III Julie Duclos opère un choix théâtral audacieux. À la place du célèbre monologue des ministres (« Bon appétit, messieurs ! »), la metteuse en scène y substitue le grand discours de Victor Hugo sur les États-Unis d’Europe.

Portée par un Stéphane Varupenne, cette greffe textuelle sonne avec une actualité saisissante. En faisant bifurquer l’adresse de Ruy Blas sur la corruption de la cour d’Espagne vers un idéal d’union, de fraternité et de paix. Le spectacle fait brusquement effraction dans notre présent. Le cri de Ruy Blas dénonçant les massacres de population en cours, et se poursuivant dans l’indifférence du monde, nous frappe au ventre et nous réveille.

Julie Duclos signe une création d’une tenue exemplaire, dépourvue de toute afféterie. Le tragique s’y mêle au grotesque dans un équilibre souverain. Un grand moment de théâtre, vibrant et habité, qui rappelle que Hugo est un des géants de la culture française.

Texte de Victor Hugo

Mise en scène Julie Duclos

Scénographie : Matthieu Sampeur
Costumes : Caroline Tavernier
Lumière : Dominique Bruguière
Son : Samuel Chabert

Jeu
Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Alain Lenglet, Laurent Stocker, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Danièle Lebrun, Noam Morgensztern, Yoann Gasiorowski, Sefa Yeboah, Jordan Rezgui, Morgane Real, Charlie Fabert, Myrthe Vermeulen.

Saison 2026 – 2027 .  Du 15 octobre au 27 janvier

https://www.comedie-francaise.fr/2026-2027/ruy-blas

La Folle Journée ou Le Mariage de Figaro

De Beaumarchais
Mise en scène Alain Françon

On l’oublie souvent, mais le Mariage de Figaro s’inscrit dans un triptyque.

Avant lui, le très réussi et très comique Barbier de Séville, qui se donne toujours (et actuellement sur la scène parisienne) pour la plus grande joie du public. Après lui, le plutôt raté et trop mélodramatique Mère coupable, qui ne se donne plus du tout, pour la plus grande joie du public. Il est très utile d’avoir vu le premier opus, et d’avoir au moins lu le dernier pour véritablement comprendre le projet de Beaumarchais et l’évolution de ses personnages.

Quelle est l’histoire du Mariage ? Disons simplement que ceux qui la connaissent déjà n’ont pas besoin de se la voir rappeler, et que ceux qui la méconnaissent ne souhaitent pas qu’on leur divulgue. Alors passons directement à cette nouvelle mise en scène que nous offre Alain Françon à la Porte Saint Martin.

Si l’on en croit Beaumarchais, en France tout finit toujours en chanson. Cela sied parfaitement à Françon pour qui tout commence avec une partition, celle du texte. Beaumarchais, en plus d’avoir inventé en tant qu’horloger le premier système permettant de donner l’heure exacte à tout moment de la journée, d’avoir armé suffisamment de navires  – et la cause des insurgés américains auprès du Roi – pour être un acteur majeur dans la création des États-Unis d’Amérique, d’avoir créé le principe et l’effectivité des droits d’auteur, servi d’espion et d’ambassadeur royal, fait fortune en partant d’assez bas, et d’avoir jeté sur les planches du théâtre et aux yeux du public les premières flammes de la révolution française… était aussi un excellent musicien (maître de musique des filles du roi). Il y a donc beaucoup de musicalité dans son style, et aussi de musiques dans son théâtre (qui flirte toujours avec le vaudeville et l’opéra bouffe).

DR JL Fernandez

Le fils Caron et Alain Françon ne font donc pas  que rimer ensemble, ils vont aussi de concert.

Peut-être plus que dans d’autres de ses mises en scène, les parties chantées ou l’intervention d’instrumentistes (un violon noble, et un accordéon populaire qui viennent rejouer le duo de Figaro et d’Almaviva) structurent la représentation. Il faut également y ajouter la chorégraphie. Essentiellement supportée par le jeu de Suzanne (Ana Blagojevic) véritable comédienne/danseuse, mais aussi par plusieurs mouvements dansés en groupe. À une exception près, il ressort d’ailleurs de la réception que j’ai de ce spectacle une impression d’ensemble, très réussie, plutôt que des performances d’acteurs isolées. Comme presque toujours, Alain Françon est partout présent, et toujours invisible.

DR JL Fernandez

Le travail de lecture pour rendre intelligible un texte et une intrigue (assez emberlificotée et souvent mal explicitée), c’est lui.   La spatialisation des acteurs, qui sont toujours là où il faut pour s’adresser au partenaire et au spectateur (et systématiquement dans des tableaux d’ensemble qu’on ne retrouve que chez les grands peintres), c’est lui. La cohérence des moyens scéniques (scénographie, costumes, lumières, sons et musiques…) c’est encore lui.

Je disais « à une exception près », car si Vincent de Dedienne ne démérite pas (montant en puissance au fur et à mesure du spectacle) dans son Figaro, c’est une fois de plus Micha Lescot qui se rend maître de nos sens et de notre raison. Il exécute un Almaviva tout à fait inédit et surprenant, tout en restant totalement juste et s’inscrivant parfaitement comme une vision possible de l’auteur. Il joue la mesquinerie avec grandeur, la bêtise des fats avec intelligence. Il a une manière de chorégraphier sa parole, et de parler avec son corps, qui n’appartiennent qu’à lui et sont un régal permanent, une jouissance de spectateur. Ce n’est pas une surprise après son merveilleux Richard II, ou sa performance dans La Collection d’Harold Pinter, mais toujours un étonnement ravi. Avec sa grande carcasse d’un Charles de Gaulle qui aurait rencontré Jacques Tati, il fait assoner d’une manière nouvelle ce dernier acte qui est bien celui des « grands marauds niais » !

Et comme il faut toujours saluer les seconds rôles quand ils parviennent à faire de chacune de leurs apparitions des contrepoints enchantés, ajoutons un couplet pour Brid’oison interprété par Éric Berger (connu du grand public pour son rôle de Tanguy au cinéma !) et Le Jardinier joué par Rodolphe Congé, qui illuminent le plateau à chaque fois.

 

De Beaumarchais
Mise en scène Alain Françon

Avec Vincent Dedienne, Micha Lescot, Noémie Lvovsky, Alix Poisson, Axel Auriant/ Nemo Schiffman (en alternance), Eric Berger, Ana Blagojević, Guillaume Lévêque, Tommy Luminet, Rodolphe Congé.

Et les apprenti·e·s du Studio Esca Lucie Baumann, Loup Cousteil-Prouveze, Maé Delegrange, Bilal El Mehia, Iliana Ferroudj, Bérénice Mchaik, Adam Plas Gragnoli
Musiciennes Floriane Bonanni* (violoniste) et Julia Sinoimeri* (accordéoniste)
*En alternance avec Noémie Schindler et Selmaccord

Dramaturgie Nicolas Doutey
Assistante mise en scène Marion Lévêque
Scénographie Jacques Gabel
Lumières Jean-Pascal Pracht
Costumes Pétronille Salomé 
Créatrice maquillage/coiffure Cécile Kretschmar
Musique Marie-Jeanne Serero
Chorégraphie Caroline Marcadé
Chant Sylvie Deguy

https://www.portestmartin.com/le-mariage-de-figaro

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Catégorisé comme Théâtre

SUZANNE

Une pièce de Corinne SAMAMA et Jean-Benoît PATRICOT
Mise en scène
Dan JEMMETT

Il y a depuis longtemps au cinéma, et de manière exponentielle depuis quelques années, ce phénomène des biopics (biographic pictures). Des films qui tendent progressivement à remplacer l’histoire, avec des biais de narration fictionnelle et au regard souvent très orientés. Ce genre au théâtre est aussi très ancien. Il ne faut que penser aux pièces historiques de William Shakespeare (Jules César, Richard III…), avec la même oscillation entre respect de l’histoire et réécriture massive à partir d’un point de vue contemporain. Ce genre que l’on pourrait nommer bioplay, n’a jamais totalement cessé (Sacha Guitry et son Pasteur, Ariane Mnouchkine et son Norodom Sihanouk…). Mais comme au cinéma il connaît une croissance impressionnante sur nos scènes de théâtre.

Étrangement deux mes dernières critiques concernent ce type de pièces. J’y listais trois écueils inhérents à ce type d’exercice :

-Comment donner corps, voix, intériorité… à une figure iconique de l’histoire ? Avec le risque de verser dans le cliché, dans la trop grande révérence, d’être écrasé par l’idéal ou de trop le ramener à soi ou vers le commun. Avec Suzanne Valadon, nous n’avons pas affaire à une figure iconique surreprésentée culturellement, mais plutôt à une personne assez méconnue (au regard des Monet, Renoir, Van Gogh …). Elle laisse donc tout loisir aux auteurs Corinne Samama et Jean-Benoît Japricot, au metteur en scène Dan Jemmett, aux spectateurs, et surtout à Catherine Hiegel d’y loger de l’imaginaire.

suzanne hiegel jemmett
®jeanlouisfernandez

– C’est sans doute le point essentiel de ce spectacle. Il figure un double autoportrait saisissant, beau, étrange, et touchant : le portrait de Suzanne Valadon par Catherine Hiegel, en même temps que le portrait de Catherine Hiegel par Suzanne Valadon. Il semblerait que chaque mot chaque phrase, le tempo même du texte, a été pensé pour rendre la vérité de l’une comme de l’autre. Il suffirait de remplacer les mots «peindre» et «dessiner» par «jouer» pour avoir un spectacle qui  s’intitulerait « CATHERINE ». Car c’est bien à cela que nous avons assisté hier, à la mise à nue pudique du cœur même de celle que je considère comme la plus grande comédienne actuelle, Catherine Hiegel. Mais pour autant, ils n’oublient, ni  ne sous-traitent, le personnage de Suzanne Valadon qui reste omniprésent dans cette superposition. Je ne ferais aucune description du jeu de Catherine Hiegel. Il faut aller la voir, c’est tout. Le théâtre est un art vivant, Catherine est mortelle, donc Catherine est le théâtre. Mais pas pour toujours. Allez la voir.

-Comment faire tenir ensemble contextualisation historique rigoureuse d’une part, et intrigue subjective et relationnelle d’autre part ? (Le tout sur moins d‘une heure quinze). Et ce sans aucun des deux aspects prenne le dessus sur l’autre. A nouveau, il faut constater que les deux auteurs ont tissé ces deux étoffes d’une manière suffisamment subtile pour que l’on n’ait jamais l’impression d’assister à un cours sur l’histoire de la peinture, et que les deux personnages centraux demeurent de vrais personnages de théâtre.

suzanne hiegel jemmett
®jeanlouisfernandez

– Troisième écueil : L’utilisation d’une figure historique datée pour servir une thèse actuelle. La défense d’une «thèse» au théâtre ne finit-elle pas systématiquement par restreindre, clore, l’espace du théâtre, qui n’est grand que quand il est ouvert, indécidable et paradoxal ? Force est de constater que le Suzanne de Samama et Japricot négocie plutôt très bien aussi ce troisième écueil.

Louons encore la subtilité des auteurs dramatiques qui n’oublient pas de souligner le parcours singulier d’une femme artiste pour ne pas être écrasée par la société, et par ses pairs, mais sans en faire un discours moralisateur et normatif asséné. Ce qui reste central c’est la relation paradoxale et assez monstrueuse d’une mère avec son fils, c’est-à-dire d’une créatrice avec son œuvre, de deux peintres écartelés entre leur souffrance de vivre et la seule «ouverture» qui leur est possible, le seul cadre pour s’élever et s’échapper, la fenêtre de leurs tableaux. L’art comme seul remède, seule «perspective» pour s’élever et survivre.

Il faut aller voir Suzanne pour cela, et pour le stupéfiant, inoubliable, et éblouissant final scénographique, qu’il m’est impossible de décrire ici sans vous en gâcher le bonheur. Cinq minutes pour lesquels j’exprime toute ma gratitude de spectateur. Spectateur si souvent déçu par des débauches stériles de scénographie, et qui rejoint trop souvent la pensée de Rousseau dans sa « Lettre sur les spectacles » : « Il me semble que nos auteurs font, pour épouvanter, un fracas de décorations sans effet. Sur la Scène même il ne faut pas tout dire à la vue; mais ébranler l’imagination ».

Avec Catherine HIEGEL, Christophe PAOU et Marc PRIN
Figuration Laurette LALANDE

Une pièce de Corinne SAMAMA et Jean-Benoît PATRICOT
Mise en scène
Dan JEMMETT

Scénographie Dick BIRD
Costumes Sylvie MARTIN-HYSZKA assistée de Sonia BOSC
Lumières Arnaud JUNG

Depuis le vendredi 25 septembre 2026
Soirées : Mercredi et jeudi à 21h / Vendredi et samedi à 19h
Matinées : Dimanche à 17h

https://www.theatremontparnasse.com/spectacle/suzanne/