Mme KLEIN

Texte Nicholas Wright translation François Regnault

Mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman

Brigitte Jacques-Wajeman reprend Mme Klein, vingt cinq ans après la première mouture du théâtre de la Commune en 1993. J’avais eu la chance de voir cette création à l’époque à Aubervilliers. Comment la vision de la pièce, et donc sa retranscription scénique, a-t-elle évolué, une génération plus tard ? Cela questionne bien entendu la « marque » qu’un spectacle laisse sur un spectateur, et le travail de transformation qu’opère l’inconscient. Remarques donc forcément subjectives et fragiles :

– La scénographie était alors très concrète et figurative. Le décor était la reproduction fidèle du bureau de la psychanalyste (murs, portes…). Il ne reste plus que des objets mobiliers ayant tous une fonction symbolique. De lourdes tentures sombres s’ouvrant d’un côté sur une toile sombre peuvent figurer la noirceur du « ça », et de l’autre sur un voile vertical en tulle figurer la possibilité d’une lumière du jour, permettant une sublimation. Un choix vers l’onirique donc, presque de représentation d’un espace qui pourrait être mental, voire inconscient. Retour à Freud peut-être qui théorisa l’importance de cette « Autre scène » (der andere schauplatz), dont le plateau théâtral, comme l’artefact de la séance, sont des expressions fonctionnelles. Ou à Lacan, qui énonça que le fantasme est « le metteur en scène de toute la capture imaginaire ».

– Le jeu me semblait alors plutôt britanniqueSec, précis, mettant à distance l’émotion pure, pour la faire sourdre dans les entre-deux du sens. En 2019 l’interprétation est plus Mitteleuropa, branchée sur l’hystérisation à fleur de peau, la catharsis, plus viscérale, se finissant même en corps à corps à même le sol. Moins dans le « surmoi » donc encore, et plus vers le « ça ».

– Enfin, en 1993, la figure de Melanie Klein paraissait plus en accusation, et sans circonstance atténuante. On s’identifiait plus à sa fille, Melitta, et à son combat pour s’affranchir de sa relation d’emprise maternelle. Les balances semblent plus équilibrées aux Abbesses. Melanie Klein semble toujours aussi monstrueuse, mais sa fragilité est surexposée. A défaut de l’excuser, on peut la plaindre.

Au-delà de ces évolutions, la pièce reste une œuvre unique dans sa réussite, créer une dialectique spectaculaire entre deux univers : le théâtre et la pratique analytique.

Melanie Klein dit : «  On ne parle jamais à deux, il y a toujours un tiers ». Comme au théâtre où nous sommes, nous spectateurs, ce tiers exclu mais opérant comme lieu d’adresse, et machines à s’identifier. Elle lance ensuite à sa fille, qui l’agresse d’une réplique assassine: « Je vois que tu as répété avant de venir ». Faisant allusion à la séance d’analyse dont elle sort, comme lieu où « on répète » ce que l’on pourra agir dans la vraie vie. Et puis il y a la question de l’interprétation, signifiant maître dans les deux pratiques. Le tort de Mme Klein (théoriquement) ne serait-il pas la surinterprétation ? Comme on peut le dire de certains comédiens ? Surtout au regard d’un déficit de jeu. Il y a bien des jouets sur le sol. Mais ce sont des outils de travail. Nous apprenons aussi que faute de pouvoir jouer un rôle de mère auprès de Melitta, elle la psychanalysa, transformant l’espace du jeu entre une mère et sa fille, en espace de travail et de déchiffrement, de violence donc. Or, suivant D.W Winnicot, autre grand psychanalyste, là où le jeu va mal, c’est l’humain qui souffre.

Brigitte Jacques-Wajeman, donne matière à voir, à ressentir, à penser. Non seulement la psychanalyse, mais surtout l’incarnation de la pratique dans des être de chair et de sang.

Spectacle fascinant et monstrueux, comme pourrait être celui dévoilant la créature humaine sous le comédien. Envers possible de « Elvire Jouvet 40 » donc, de la même Brigitte Jacques-Wajeman. Ce faisant, elle nous met pour un moment, en place d’écoutant, en place d’analyste. Rejoignant finalement Mme Klein dans sa dernière phrase : « J’écoute ».

photos pascal Gély

Texte Nicholas Wright

Mise en scène Brigitte Jaques-Wajeman

Avec : Marie-Armelle Deguy, Sarah Le Picard, Clémentine Verdier.

Assistant à La Mise en scène Pascal Bekkar , Scénographie Emmanuel Peduzzi, Costumes Pascale Robin & Emmanuel Peduzzi , Lumières Nicolas Faucheux, Objets De Scène Franck Lagaroje Maquillage & Coiffure Catherine Saint-Sever, Musique Marc-Olivier Dupin, Son Stéphanie Gibert

Publié le
Catégorisé comme Théâtre

Par Pascal Olivier

@Pascal19672410

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