MAITRES ANCIENS

Texte de Thomas Bernhard.
Mise en scène et Adaptation de Gerold Schumann d’après la traduction de Gilberte Lambrichs.

« Depuis plus de trente ans, Reger, musicologue de renom et véritable détestateur du monde, fréquente le Musée d’art ancien de Vienne où il s’assied, un matin sur deux, sur la banquette de la salle Bordone pour contempler L’Homme à la barbe blanche du Tintoret. »

Comme Schopenhauer, dont « seules quelques lignes » sauvèrent Reger de l’anéantissement après la mort de l’être aimé, mais aussi comme Guy Debord, et l’Alceste de Molière, Reger/ Bernhard est un misanthrope. Même vomissement de l’hypocrisie, de la médiocrité et de la compromission. Même haine des hommes. Même fuite au désert (ici l’espace mental d’une salle du Kunsthistorischesmuseum de Vienne). Même manière d’aimer, destructrice et suicidaire.

Alceste,  Le Misanthrope acte II : « Plus on aime quelqu’un moins il faut qu’on le flatte. À ne rien pardonner le pur amour éclate. »

C’est cet amour qu’expose Maîtres anciens. Un amour qui, sans relâche, désidéalise, critique et cherche la faille. Amour qui rejette toute fascination, amour qui brise l’idolâtrie pour révéler peut-être un « fragment » de réelle perfection. Rien ne mériterait d’être aimé qui ne résisterait pas à une totale mise à nu des semblants. Bernhard écrit là son dernier texte. Il a perdu depuis peu celle qu’il appelait « La Tante », son être vital de trente-cinq ans son aînée. Celle qu’il agonisait continuellement de ses sarcasmes amoureux. Bernhard est Reger, et Reger devient peu à peu ce vieillard à la barbe blanche qui attend la mort dans le tableau.
Thomas Bernhard s’appuie sur un triptyque mis en abîme. La trinité Bernhard/Reger/Vieillard à la barbe s’inscrit dans une autre : Reger (héros combattant), « le porte-voix » Irsigler (le gardien de musée stupide mais fidèle), et « l’auditeur » Atzbacher. Dans sa mise en scène, Gerold Schumann ajoute un niveau supplémentaire dans la mise en abîme : l’auditoire (le public), le porte-voix François Clavier, et Thomas Bernhard à la fois toujours présent et toujours absent.

 

®PascaleStih

François Clavier doit donc interpréter tous ces niveaux, toutes ces nuances. Il n’a pas cette forme d’incarnation qu’avait Serge Merlin (un maître ancien désormais ?). Merlin produisait le texte, le débitait, le forgeait dans sa bouche brûlante. Martelant les mots avec sa langue. Il n’a pas non plus cette pesanteur agile  d’ours féroce d’un André Marcon (Le faiseur de théâtre il y a quelque temps et Avant la retraite en reprise prochainement). François Clavier opte pour la distinction. Il cisèle le texte avec une certaine distanciation, qui a tendance à renforcer la dimension comique. Il parle le texte sans le déclamer, assez vite d’ailleurs (au risque de fourcher à plusieurs reprises) comme pour ne pas insister. Parti pris de la distinction et de l’élégance. Il atteint dans la dernière partie une tonalité extrêmement touchante à l’évocation de la mort de sa femme et de la confrontation avec le néant
Le décor, comme il se doit, est minimaliste. Deux panneaux blancs encadrent la scène, un troisième ferme le fond. Ersatz de rideau de théâtre, évocation de la page blanche qui se remplit de la parole, tableaux à fantasmer (dans son livre Bernhard ne s’encombre d’aucune illustration ou description). Ces panneaux figurent parfaitement cet espace mental où penser et créer devient possible, loin du tumulte social. Seul regret, la diffusion en musique de fond de la musique de Fanny Mendelssohn. Elle apparaît comme un contresens, là où le texte évoque explicitement le dégoût de la kitshification de la musique en musique d’accompagnement (restaurants, ascenseurs, magasins…). Ravalement d’un objet artistique au niveau d’une ambiance. Mais cette illustration sonore déconcertante ne gâche pas le plaisir du spectateur.

     François Clavier et Gerold Schumann nous livre 1h10 d’intelligence de jeu et de texte, ils nous transmettent une épure cinglante et rafraîchissante en ces temps tièdes où le consensus vide et la soi-disante bienveillance sont nos «maîtres nouveaux».

 

Texte de Thomas Bernhard.
Mise en scène et Adaptation de Gerold Schumann

Jeu  François Clavier
Musique  Fanny Mendelssohn
Voix Thomas Segouin
Scénographie, costumes Pascale Stih
Lumières Philippe Lacombe
Construction décors Jean-Paul Dewynter
Ingénieur son Didier Henry

Théâtre Les Déchargeurs, 3 Rue des Déchargeurs, 75001 Paris
Dates et horaires : du 5 au 29 janvier, du mercredi au samedi à 19h
Durée : 1h10

Maîtres anciens – comédie

Publié le
Catégorisé comme Théâtre

Par Pascal Olivier

@Pascal19672410

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