LODKA

LODKA

(Festival Russe – Théâtre Toursky International)

Une création du Théâtre Semianyki
Mise en scène Sergey Byzgu

La Russie, grand pays dirigé d’une poigne de fer par le même autocrate depuis bientôt vingt années, peut-il laisser s’exprimer des artistes au sein d’un théâtre populaire inventif et libre ? La réponse est oui. Les clowns du célèbre Teatr Licedei de St Pétersbourg, qui n’ont plus rien de commun avec ceux qui tentent de survivre piteusement dans les cirques traditionnels, en sont la preuve plus que vivante. Certes, leur dernier spectacle (vu dans le cadre du festival russe organisé depuis 24 ans par le théâtre Toursky à Marseille) n’exprime en rien une quelconque critique du pouvoir (si ce n’est celle du metteur en scène) mais détonne quand même dans ces terres soviétiques que l’on devine parfois peu propices à la folie créative.
Que raconte ce « Lodka » (petit bateau en langue slave) ? Ni plus ni moins que la vie d’une troupe de théâtre à travers la création tourmentée d’un spectacle. Qui connaît la troupe des Semianyki sait qu’elle mise tout sur le visuel et ne nous assène nullement des dialogues rébarbatifs et du psychologique à tout va. C’est plutôt une fête des corps, du son et de la lumière. Un véritable opéra fellinien (la scénographie est somptueuse) qui voit cinq protagonistes bricoler sur un mode burlesque et poétique un spectacle délirant.
Le metteur en scène tyrannique règne en maître sur sa petite troupe. Amoureux de sa comédienne principale à qui il passe tous les caprices, il ne se gêne pas pour martyriser et passer ses nerfs sur la bien enveloppée et enrhumée comédienne rivale de la première, mais aussi sur l’autrice qui écrit et réécrit constamment l’histoire. Seul le régisseur, âgé et courbé, emblématique de l’envers immuable du décor semble échapper au joug du tout puissant créateur. Quant à l’acteur star, recruté sous contrat au dernier moment pour redonner un coup de fouet créatif, il finira par quitter le navire pour un mariage.
On l’aura compris, le spectacle tangue autant que le bateau, constamment à la dérive. Mais nul besoin d’appuyer la métaphore. Il s’agit surtout d’offrir un écrin à la folle inventivité des dynamiques artistes en passant par plusieurs tableaux, tous plastiquement splendides, mais d’intérêt inégal. Que ce soient les maquillages, la gestuelle, les décors, les bruitages (on entend même un extrait du film « Le loup de Wall Street » de Martin Scorcese), on soulignera encore une fois l’immense travail et le perfectionnisme de ces artistes et techniciens qui mettent en abyme les conventions du spectacle avec extravagance et frénésie. L’illusion théâtrale à vue, les coulisses, et le sens du bricolage (le figurant en costume de crocodile, le comédien star grimé en Superman qui secoue sa cape pour mimer le vent, les projecteurs qui chutent au sol…) renvoient à une forme de magie et d’humanité qui tend à disparaître face au rouleau compresseur de la technologie.
Traversé de moments de grâce poétique, « Lodka » imprime le cœur et la rétine et, malgré quelques baisses de rythme, un trait caricatural parfois trop forcé et l’absence d’un vrai discours critique, on n’oubliera pas de sitôt le tableau où, l’autrice, en pleine écriture automatique, parasitée par les interventions de l’intraitable metteur en scène, flotte dans les nuages vaporeux de l’inspiration avec les mots qui apparaissent sur sa robe.
Belle manière de ponctuer le choix des Semianyki de s’affranchir du texte et de s’appuyer sur les sens pour replacer l’humain au cœur du monde car, finalement, nous sommes tous sur le même bateau.

Photos Maria Mitrofanova

Mise en scène : Sergey Byzgu

Création et interprétation : Olga Eliseeva, Alexander Gusarov, Yulia Sergeeva, Marina Makhaeva
Et avec la participation exceptionnelle de Natalia Parashkina

Scénographie : Boris Petrushanskij

Lumière : Egor Bubnov

Son : Sergey Ivanov

Théâtre Toursky
16 Prom. Léo Ferré, 13003 Marseille

Vu dans le cadre du 24ème Festival Russe du samedi 9 mars au vendredi 22 mars 2019

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