Auteur Nikolaï GOGOL
Théo Riera – Mise en scène
Nicolas Gogol se prête souvent aux relectures audacieuses, et la vision de Théo Riera pour « Le Révizor », vue récemment au Théâtre de Belleville, et bientôt en Avignon, ne déroge pas à la règle. « La Compagnie les Loubards » nous offre une farce menée à bride abattue, oscillant entre le rire franc et un cynisme mordant. Loin d’une approche poussiéreuse, cette adaptation se veut un « concentré » de l’œuvre originale, propulsant le spectateur dans un tourbillon frénétique qui, s’il n’atteint pas toujours la perfection, a le mérite de résonner avec une acuité dérangeante.
La première force de cette mise en scène réside sans conteste dans son rythme. Riera ne laisse aucun répit, imprimant une cadence effrénée aux « micro-tragédies » de cette galerie de personnages. Le plateau, un espace noir et dépouillé, devient le terrain de jeu idéal pour cette course à l’abîme. Un unique élément de décor : tour à tour haut bureau, banquette ou canapé, suffit à dessiner les espaces de cette province russe où l’arrivisme crasse et la vénalité règnent en maîtres. Ce minimalisme scénographique, dans une simple boite noire, se révèle une force, accentuant le côté atemporel et universel.

Les costumes, contemporains et atemporels, adoptent une esthétique clownesque du plus bel effet. Le noir dominant, rehaussé de paillettes argentées, confère aux personnages une allure de pantins désarticulés, magnifiée par ces visages blanchis qui renforcent l’aspect caricatural et grinçant. Les tenues des actrices, particulièrement réussies, ajoutent à cette joyeuse déliquescence visuelle. On est quelque part entre Brecht, le slapstick, Lagerfeld, et même, pourquoi pas, Antonin Artaud. Tant les costumes que le parti pris de jeu, très expressionniste, sont assumés totalement. Cette esthétique n’est pourtant pas un choix qui facilite la tache de la troupe. Jouer une comédie dans cette tonalité là, en ajoutant les éclairages choisis très blafards, revient un peu à nager à contre courant. Mais arracher le rire à tout prix n’est pas forcément ici l’objectif primordial recherché.
La troupe, composée de neuf jeunes comédiens endossant parfois plusieurs rôles, déploie une énergie considérable. La direction d’acteurs de Théo Riera est globalement pertinente, permettant aux scènes de s’enchaîner avec fluidité. On loue l’engagement de chacun à donner corps à ces figures grotesques, même si l’on regrette par instants une diction approximative et des montées sonores qui, à force, desservent la finesse du texte. C’est le revers de cette médaille de l’urgence et de l’emballement énergétique. On mettra en avant deux comédiennes qui rayonnent particulièrement. Emmanuelle Rebeix donne à son Ossip une profondeur, une étrangeté enfantine, extrêmement touchante et juste. Dans le registre inverse de la grande folie comique, Sophie Ellaouzi tire un feu d’artifice comique où éclate son inventivité, sa précision de jeu et un grain de dinguerie jouissive.

Cette version du « Révizor » est un spectacle intelligent et vivant qui parvient à captiver et à faire mouche. La mise en scène déborde d’inventivité, offrant une relecture vive et drôle, parfois grinçante, mais toujours juste. Une belle démonstration que les classiques ont encore beaucoup à nous dire, surtout lorsqu’ils sont portés par une vision aussi singulière et engagée. Un excellent moment de théâtre, à ne pas manquer.
Auteur Nicolas Gogol
Théo Riera – Mise en scène
Interprétation
Sophie Ellaouzi
Edgar Gougeon
Corentin Jaouen
Geneviève Mahé
Emmanuelle Rebeix
Théo Riera
Blanche Rivière
https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/5612-le-revizor
