- Tout avait pourtant si paisiblement débuté. Une belle et longiligne chanteuse au profil de déesse kazakhe: deux longues nattes glissant d’une tiare endiamantée, sortie tout droit de Star Wars (c’est précisément d’Asie centrale que les costumiers du film ont tiré leur inspiration). Lovée dans une robe fourreau jusqu’aux chevilles, la dame en noir nous servait une mélopée envoûtante, accompagnée de musiciens punks aux yeux cernés de noir et collier à clous.
Bien sûr quelque chose clochait…
Car pour ARTiShok, la troupe indépendante d’Almaty, Vladimir Maïakovski, c’est du proto punk. Musique, poésie et provocations sont au menu de ce cabaret déjanté prenant pour fil conducteur « Le nuage en pantalon », long poème fondateur, à la fois lyrique, révolutionnaire et provocateur, où Maïakovski se révèle comme poète de la modernité, du désespoir amoureux et de la colère politique. Le poète déclare bien son amour à une femme, mais de manière violente, désespérée et profondément subversive. C’est une explosion d’amour blessé, un cri qui mêle passion, rage et rejet du monde. L’œuvre est célèbre pour son esprit de rébellion. Maïakowski vomit l’art académique, il défie Dieu.
Le public est donc bousculé : par le hurleur de poèmes, par les surprises et menaces surgissant de ses acolytes, et des spectateurs, appelés à participer. Un aimable foutoir mais un foutoir délicat. Beaucoup d’humour, visuel, car les artistes, très clownesques, s’expriment en langue russe, rarement en français (quelques phrases apprises phonétiquement et dont on comprend deux mots sur trois) et tant mieux, c’est plus drôle ! Les différents niveaux de compréhension du public (car les russophones sont là, qui à certains endroits, interpellent le comédien ou lui répondent en vers) ajoutent à la joyeuse cacophonie, comme dans les bons spectacles pour enfants. Mais on devine tout, en fait, et la traductrice réquisitionnée pour l’occasion n’a besoin de traduire que l’essentiel. Du jeu, du jeu pur et deux mots (d’anglais) et la situation est comprise, le gag fait mouche !
Idem pour les poèmes : une projection au mur affiche quelques phrases déclinant les intentions, l’humeur du poète ( « Maïakowski veut », « Maïakowski exige », « il parle à Dieu »). Pourquoi traduire ? Et quelle traduction choisir ?… Inutile d’aligner les phrases ; ce qui prend le public, ce sont les mots russes du poète, les sonorités et intonations que l’interprète extirpe de son corps, qu’il mâche et fait sonner. Contorsions, roulements d’yeux, déhanchements, tout son corps est poème.
On se comprend au-delà du langage. Quel message d’espoir !

Equipe artistique :

Avignon OFF 2025
du 5 au 14 juillet (relâche le 8 juillet) à 22h45
Durée : 1h20
ATYPIK THÉÂTRE -84 000 Avignon


Photo : Barbara Buchmann