TROÏLUS ET CRESSIDA

Texte de William Shakespeare

Mise en scène Jean Marzouk

Jean-Luc Jeener en son Théâtre du Nord-Ouest lance un nouveau cycle consacré à l’un des géants du théâtre. Cette fois si William Shakespeare.

J’ai souhaité tourner mon attention sur l’une des pièces « antiques » de Shakespeare, parmi les moins connues et représentées, « Troïlus et Cressida », mise en scène par Jean Marzouk.

Avec elle, Shakespeare s’attaque à deux places fortes, n’en formant qu’une : Troie et son mythe mais aussi « L’Iliade » d’Homère. Il les attaque de côté, comme faisaient les trières grecques, éperonnant les vaisseaux ennemis sur leur flanc. Il ne prend pas le récit à son apogée martiale, mais après sept années de siège. L’histoire est enlisée, les batailles sont stériles, Achille fait la grève sous sa tente. Il ne met pas sur la scène cet Achille, ni Hector, ni Hélène ou Paris, mais un obscur frère du troyen, Troïlus, et la fille de Calchas, Cressida. Il faut noter l’intelligence de cette approche qui utilise ces deux protagonistes secondaires, comme chevaux de Troie pour entrer dans la légende mythologique et littéraire.

L’histoire :

Cressida est la fille du devin grec Calchas et tombe amoureuse de Troïlus, le benjamin du roi Priam, à qui elle jure fidélité. Lorsqu’elle est rendue aux grecs lors d’un échange d’otages, elle a une liaison avec le guerrier grec Diomède…

Shakespeare produit certes un récit épique, mais, se détournant des héros intouchables, il investit des seconds rôles auxquels il peut donner chair, humanité, nuance. Il écrit finalement moins une pièce sur le siège d’une cité que sur le siège éternel des femmes par les hommes. La métaphore sexuelle de la conquête de Troie équivalent à la conquête d’un corps de femme, spirituellement mais surtout charnellement parlant, est omniprésente, et bien rendue dans la mise en scène. Le constat de Shakespeare est féministe, si cela a un sens au 17 ème siècle. Il prend parti pour Cressida, qui doit farouchement refuser de se rendre, car se rendre c’est être ravalée au rang d’un butin, pillé, puis délaissé, par l’être aimé comme par son ravisseur.

Jean Marzouk attaque, à son tour, l’œuvre par le côté. Il fait de nombreuses coupes dans le texte original, pour livrer une heure trente de spectacle, tendue au cordeau. Bernard Sobel, dans sa magnifique mise en scène il y a quinze ans à Gennevilliers, dépassait les trois heures ! Également, Jean Marzouk fait un pari audacieux : il place la focale sur Pandare. Pandare l’oncle de Troïlus, qui veille sur son neveu comme un père, veille sur ses amours et bientôt sur le couple, qu’il unit de ses mains. Pandare qui apparaît comme le conteur, le chantre, de ce récit où L’Histoire écrase l’histoire. Pandare qui semble Shakespeare lui même, s’interposant sur scène en l’horreur guerrière et l’amour, mais qui en rédige la fin fatale. C’est un choix gagnant car il permet de voir l’œuvre sous un jour nouveau et dynamique. C’est un choix gagnant car sur le plateau du Nord-Ouest Pandare est joué par Guy Vareilhes dont le jeu rayonne d’humanité et de douceur, de tristesse aussi et d’élégance de sentiment.

Texte de William Shakespeare

Mise en scène Jean Marzouk

Avec : Fanny Heurguier, Raphaël Boukobza, Robin Bolland, Christophe Rouillon, Rémi Deswarte, Alfred Luciani et Guy Vareilhes

https://theatredunordouest.com/maintenant

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ON PURGE BEBE

Texte Georges Feydeau

Mise en scène : Émeline Bayart

 

L’histoire :

Fabricant de porcelaine, Follavoine aide sa femme à purger leur fils, Toto, souffrant d’une constipation récalcitrante. Mais, le même jour, il a invité à déjeuner Chouilloux, fonctionnaire influent du Ministère des armées qui doit statuer sur l’acquisition de pots de chambre incassables destinés aux soldats. Croyant bien faire, Follavoine a également invité madame Chouilloux, et son amant, Truchet…

Le spectacle :

N’y allons pas par quatre chemins : Emelyne Bayart signe une totale réussite comique et burlesque. Elle met parfaitement en mouvement la partition feydaldienne, tant en cheffe d’orchestre qu’en comédienne principale. La mise en scène est épurée, ne veut rien ajouter à la mécanique déjà parfaite de Feydeau. Le jeu est d’une grande qualité, plein de rythme et de l’énergie indispensable dans ce registre. E. Bayart est aussi musicienne, elle sait commencer andante, enchaîner vivace, et finir vivacissimo. Elle sait également la nécessité du crescendo, et elle amène ses comédiens jusqu’à l’apoplexie, l’éclatement, l’ivresse, le débordement (même au niveau scatologique dont Feydeau use en transgresseur hilare). Ce n’est pas par hasard si les cinq minutes de scène d’exposition consistent à trouver Hébrides dans le dictionnaire. Pas un hasard, si notre couple antagoniste s’acharne à vouloir le trouver entre ÉBRÉCHÉ et ÉBRIÉTÉ ! Le diable est dans les détails, et Feydeau est diabolique ! L’ébréché tournera à l’éclatement : du vase, des couples, de l’autorité paternelle… à l’avènement de l’anarchie ou du matriarcat (selon l’optique où l‘on se place). L’ébriété tournera au delirium tremens d’un Chouilloux, d’un Follavoine..

Photo C° C. Moreau

Il faut absolument souligner la performance jubilatoire d’Emelyne Bayart. Elle joue l’excès avec un naturel confondant. Célérité, finesse, capacité de rupture, maîtrise vocale et corporelle, sont magistrales chez elle. Il ne peut y avoir de Julie Follavoine plus belle que celle là !

Dans un autre registre Manuel Le Lièvre régale le spectateur. Tout à la fois sûr de lui et ahuri, son niveau d’imprégnation de ce qu’il se passe sur le plateau est tel que même son jeu sans texte impressionne de drôlerie et de vérité ludique.

Comédienne et chanteuse (son précédent spectacle chanté « Si j’ose dire» avec enchanté l’Opéra Comique), E. Bayart a choisi d’intégrer des chansons humoristiques et de mœurs au spectacle. Parfaitement interprétées, elles donnent à rire et à penser sur l’arrière pensée, justement, des protagonistes. Le procédé fonctionne. Il était d’ailleurs fréquent, Labiche le pratiquait couramment, de prévoir des couplets de transition à l’époque du vaudeville. Deux chansons sont néanmoins peut être de trop : celle arrivant au moment d’ébullition de l’intrigue, qui coupe le spectateur dans sa montée vers la jouissance zygomatique au point d’achèvement ; l’autre arrivant après la dernière réplique, venant rajouter un temps qui n’apporte plus rien à un spectacle qui n’attend que les applaudissements mérités du public.

Texte Georges Feydeau

Mise en scène : Émeline Bayart

Avec : Émeline Bayart , Éric Prat, Manuel Le Lièvre, Valentine Alaqui, Thomas Ribière, Delphine Lacheteau

Dramaturgie : Violaine Heyraud

Scénographie et costumes : Charlotte Villermet

Lumières : Joël Fabing

Arrangements musicaux et piano : Manuel Peskine

 

Théâtre de l’Atelier
1 place Charles Dullin
75018 Paris

à partir du 17 octobre à de nouveaux horaires compatibles avec le couvre feux sanitaire de 21h00 !

https://www.theatre-atelier.com/on-purge-bebe-lo2925.html

 

 

CRISE DE NERFS

Texte d’Anton Tchekhov

Mise en scène Peter Stein

     « Le chant du cygne », « Les méfaits du tabac », « Une demande en mariage », trois pièces en un acte réunies sous le titre « Crise de nerfs » au Théâtre de l’Atelier. Ce sont les textes que Peter Stein a personnellement choisis pour poursuivre son compagnonnage avec Jacques Weber, commencé en 2013 avec « Le prix Martin de Labiche ».                                                                                                                         

     « Le chant du cygne » ouvre ce triptyque. Ce n’est pas forcément le meilleur choix, tant dans la forme que sur le fond. Cette longue interrogation mélancolique d’un acteur vieillissant sur la vanité et le merveilleux de son art, la livre de chair vivante qu’il doit céder en choisissant la voie du comédien plutôt que celle du quotidien, n’est pas le meilleur texte dramatique de Tchekhov. Trop de plainte et d’apitoiement sur soi-même, trop peu de folie et de grincements. Malgré la grande qualité du comédien à insuffler sa propre humanité et à faire résonner son propre statut de monument du théâtre français en superposition au texte du personnage, on peine à s’enthousiasmer. Sur le même thème, « Le faiseur de théâtre » de Thomas Bernhard, donné il y a quelque temps avec André Marcon, était autrement caustique et prenant.

     Le spectacle est véritablement lancé avec « Les méfaits du tabac ». Texte merveilleux d’étrangeté, de folie, d’intense solitude. Jacques Weber ne joue pas comme une farce ce point de non-retour d’un homme qui ne peut plus rêver qu’à devenir un pylône, un épouvantail au bout de la route comme seul échappatoire. Il a bien raison, et Peter Stein avec lui. Son Nioukhine est magnifiquement pitoyable et touchant. Ce texte est difficile à jouer, déroutant par ses ruptures, ses déraillements, ce mélange de divagations, de confidences, de grandiloquence et de petitesses. Jacques Weber se coule dans cette difficulté avec gourmandise. Comme pour Nioukhine, on peut en dire qu’il « s’y est comporté avec dignité » !

Photos M.L. Piantoni

     Pour ce qui est de Peter Stein, son positionnement éthique reste inchangé : servir l’œuvre et non pas s’en servir. Il se dit incapable de comprendre une œuvre de théâtre qui ne lui serait pas transmise par le comédien. Il diffère certes en cela du courant principal, qui charrie des metteurs en scène stars, pour qui le comédien est un instrument, et l’auteur un buste de plâtre à dépoussiérer, au mieux. Non, Peter Stein s’entête dans l’humilité. Cette humilité va par exemple jusqu’à respecter scrupuleusement la moindre didascalie de jeu apposée par Anton Tchekhov sur le texte. Il faut savoir profiter d’une telle humilité.

     Le troisième temps, « une demande en mariage », termine le spectacle par un feu d’artifice burlesque, une véritable crise de nerfs sur scène ! Nous passons du monologue au trio, mais le personnage masculin n’en est pas moins seul. Enfermé dans sa névrose, incapable de franchir le pas et dire « je vous aime », il devient la proie de l’incommunicabilité, de la parole comme désaccord, comme guerre civile. Les comédiens y prennent un plaisir jouissif et communicatif. La crise de nerfs et la crise de rire sont totales !

Nous avions commencé avec un vieil acteur à moitié saoul, poursuivi avec un conférencier sevré de vodka, nous finissons avec un champagne généreusement partagé ! Na Zdrovie !

Crise de nerfs – 3 farces d’Anton P. Tchekhov
Le chant du cygne
Les méfaits du tabac
Une demande en mariage

Mise en scène : Peter Stein

Avec
Jacques Weber
Manon Combes et Loïc Mobihan

Théâtre de l’Atelier
1 place Charles Dullin
75018 Paris

À partir du mardi 22 septembre 2020

https://www.theatre-atelier.com/crise-de-nerfs-3-farces-d-anton-p-tchekhov-lo2881.html

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