CHER MARCEL

Théâtre de la Luna du 7 au 26 juillet 2025

Pour les amoureux du grand Marcel ou les néophytes, Cher Marcel interprété par Olivier Dutaillis part à la recherche de la genèse d’une oeuvre monumentale, à qui certains idolâtres vouent un véritable culte. Comme ce jeune homme qui voit sa vie changer après le vol du premier volume d’À la Recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann. Dans un décor tapissé de livres, Olivier Dutaillis évoque ainsi en conteur ému et passionné la passion que suscite l’oeuvre en même temps que la quête d’écriture du narrateur de la Recherche. Le récit tisse les paradoxes d’un être qui se sait écrivain- son père le sait aussi, sa mère aussi bien sûr et même son professeur de Lettres qui lui fait lire ses devoirs devant la classe, et qui pourtant n’écrit que laborieusement d’abord. La vie mondaine semble accaparer Marcel, à qui la fortune paternelle a ôté la nécessité de gagner sa vie. Mais là est le ferment profond de son écriture puisque c’est en entomologiste que Marcel Proust observe les aristocrates, les snobs dont il est ou les homosexuels. C’est là peut être que réside la véritable valeur du spectacle qui à l’aide de la vidéo, discrètement présente met à jour à travers les vicissitudes de la vie de l’écrivain, les jalons qui vont faire émerger une oeuvre-monde. Du goût de l’auteur pour la bière, commandée bien fraîche au Ritz en pleine guerre de 14 ou encore pour le café au lait et les croissants qui font l’essentiel de son alimentation, à la révélation du téléphone qui nous feront relire les belles pages consacrées à cette invention moderne qui offrent à Marcel un horizon nouveau, la vie de ce Cher Marcel dit l’intimité d’un être qui a fait de sa vie une oeuvre. Les amoureux de Proust et ceux qui le découvriront auront plaisir à entendre ou à apprendre que le jeune Marcel avait pour professeur d’anglais l’illustre Stéphane Mallarmé ou à réécouter l’histoire d’Odette et de Swann, le personnage le plus aimé des lecteurs. C’est donc une histoire d’amour que raconte le spectacle, celle des lecteurs et des futurs lecteurs de Proust pour ce très cher Marcel.

Joëlle Seranne – Mise en scène
Olivier Dutaillis – Interprétation
Yann Struillou – Création lumière
Antoine Dutaillis – Musique
Lola Perez-Guettier – Vidéo
Valérian Béhar-Bonnet – Collaboration artistique

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NOMBRIL

 

A l’heure où les drones russes s’abattent sur la capitale ukrainienne, où les populistes règnent en maîtres en Europe centrale, qui se souvient de Jan Palach, de Ryszard Siwiec ou de Sándor Bauer ? Dusan Hégli donne à entendre au début et à la fin du dernier opus de sa trilogie Nombril, la voix de la mère du héros sacrificiel hongrois Sándor Bauer, rapportant ses intentions et ses derniers mots suite à son immolation par le feu. Quel sens donner à ce sacrifice ? Après Fine Tuning, consacré aux violences conjugales et Barbaro à la censure, le chorégraphe y répond en interrogeant cette fois l’identité centre européenne, notion évanescente et pourtant si cruciale. Fragment certainement le plus extravagant de sa trilogie, Nombril exhibe à la fois l’identité et la différence. Pas sur le mode de la négation de l’autre des nationalistes ou des populistes mais de la différence salvatrice. Dans le travail du chorégraphe et metteur en scène Dusan Hégli, la danse traditionnelle tisse des liens avec la modernité. Loin d’être reléguée au rang de vestige du passé- témoin cette danseuse que d’autres revêtent sur scène de ses atours traditionnels, la danse folklorique tisse des liens sans cesse renouvelés avec le présent- elle se danse en combinaison décolorée, en écho à la peau défigurée par les flammes de Jan Palach et s’allie avec le pop rock des Pink Floyd. N’est-ce pas là la définition même de la culture, ce recommencement perpétuel issu de racines toujours vivaces ? Il n’est sûrement pas anodin que ce soit le fils du chorégraphe Bence Hégli à qui est dévolu la narration de Un occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale (1983). Comme un lien culturel qui relie père et fils. Élément essentiel de ce fragment de danse-musique-théâtre, le texte de Kundera questionne la singularité de l’identité culturelle des petites nations- tchèque, slovaque, hongroise entre autres face à l’ogre russe. Bence Hégli donne voix à la parole dense de Kundera qui nous retrace l’entreprise d’uniformisation des Russes sous la bannière du communisme. À cette voix éminemment et noblement politique, répondent alternativement la musique de Bartók ou de Chostakovitch, les corps des danseurs ou ces figures qu’affectionne Dusan Hégli comme ce bouc symbole de l’enlèvement d’Europe qui caresse délicatement le visage d’un danseur. Pièce extravagante voire baroque, Nombril ne consacre pas le narcissisme des cultures de l’Europe centrale mais seulement leur volonté d’être ce qu’elles sont au grand damne de ceux qui prétendent incarner à eux seuls l’autre moitié de l’Europe, la Russie pour ne pas la nommer. Le baroque n’est-il pas dans son essence le refus de la ligne droite, du lisse et du poli ? Les Praguois ou les Slovaques sont slaves comme les Russes mais ils ne sont pas russes. Réduire l’identité, nier la différence, voilà le grand crime des Russes qui se sont si bien accaparés cette partie du monde jusqu’à vouloir la faire sienne. La voix de Jan Palach en écho à celle de Kundera, c’est celle de la singularité, de la revendication à être autre dans l’apparente identité. Parce que ce simple droit à être ce que l’on est, lorsqu’il est nié, conduit à toutes les tragédies. Entendre chanter dans Nombril Russians go home, apparaît alors comme hautement cathartique à l’image de l’univers de ce singulier théâtre Ifjú Szivek.

Interprètes : Norbert Sándor Bacsa , Barbara Brusznyai Gyenes, Erik Brusznyai, Zsófi
Kata Czelleng , Gergely Fekete, Gergely Dávid Hegedűs, Máté Hegedűs, Bence Hégli,
Miklós Király, Tamás Király, András Lantos, Tamara Makó, Anna Vermes
Texte inspiré par les écrits de Milan Kundera
Costumes : Edit Szűcs
Création lumière et scénographie : DHC
Dramaturgie : Bence Hégli
Chorégraphie : Dusan Hégli
Musique : Gergely Dávid Hegedűs, Máté Hegedűs, Janáček Leoš, Miklós Király, Dmitri
Shostakovich, Igor Stravinsky, Czeslaw Niemen, Tamás Király, Aktual, Roger Waters,
Béla Bartók
Mise en scène : Dusan Hégli, Bence Hégli

Théâtre La Luna, 1 rue Séverine – Avignon
du 5 au 15 juillet  2025 à 21h37

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LE REVIZOR

Auteur Nikolaï GOGOL

Théo Riera – Mise en scène

Nicolas Gogol se prête souvent aux relectures audacieuses, et la vision de Théo Riera pour « Le Révizor », vue récemment au Théâtre de Belleville, et bientôt en Avignon, ne déroge pas à la règle. « La Compagnie les Loubards » nous offre une farce menée à bride abattue, oscillant entre le rire franc et un cynisme mordant. Loin d’une approche poussiéreuse, cette adaptation se veut un « concentré » de l’œuvre originale, propulsant le spectateur dans un tourbillon frénétique qui, s’il n’atteint pas toujours la perfection, a le mérite de résonner avec une acuité dérangeante.

La première force de cette mise en scène réside sans conteste dans son rythme. Riera ne laisse aucun répit, imprimant une cadence effrénée aux « micro-tragédies » de cette galerie de personnages. Le plateau, un espace noir et dépouillé, devient le terrain de jeu idéal pour cette course à l’abîme. Un unique élément de décor : tour à tour haut bureau, banquette ou canapé, suffit à dessiner les espaces de cette province russe où l’arrivisme crasse et la vénalité règnent en maîtres. Ce minimalisme scénographique, dans une simple boite noire, se révèle une force, accentuant le côté atemporel et universel.

DR INDIA LANGE

Les costumes, contemporains et atemporels, adoptent une esthétique clownesque du plus bel effet. Le noir dominant, rehaussé de paillettes argentées, confère aux personnages une allure de pantins désarticulés, magnifiée par ces visages blanchis qui renforcent l’aspect caricatural et grinçant. Les tenues des actrices, particulièrement réussies, ajoutent à cette joyeuse déliquescence visuelle. On est quelque part entre Brecht, le slapstick, Lagerfeld, et même, pourquoi pas, Antonin Artaud. Tant les costumes que le parti pris de jeu, très expressionniste, sont assumés totalement. Cette esthétique n’est pourtant pas un choix qui facilite la tache de la troupe. Jouer une comédie dans cette tonalité là, en ajoutant les éclairages choisis très blafards, revient un peu à nager à contre courant. Mais arracher le rire à tout prix n’est pas forcément ici l’objectif primordial recherché.

La troupe, composée de neuf jeunes comédiens endossant parfois plusieurs rôles, déploie une énergie considérable. La direction d’acteurs de Théo Riera est globalement pertinente, permettant aux scènes de s’enchaîner avec fluidité. On loue l’engagement de chacun à donner corps à ces figures grotesques, même si l’on regrette par instants une diction approximative et des montées sonores qui, à force, desservent la finesse du texte. C’est le revers de cette médaille de l’urgence et de l’emballement énergétique. On mettra en avant deux comédiennes qui rayonnent particulièrement. Emmanuelle Rebeix donne à son Ossip une profondeur, une étrangeté enfantine, extrêmement touchante et juste. Dans le registre inverse de la grande folie comique, Sophie Ellaouzi tire un feu d’artifice comique où éclate son inventivité, sa précision de jeu et un grain de dinguerie jouissive.

DR INDIA LANGE

Cette version du « Révizor » est un spectacle intelligent et vivant qui parvient à captiver et à faire mouche. La mise en scène déborde d’inventivité, offrant une relecture vive et drôle, parfois grinçante, mais toujours juste. Une belle démonstration que les classiques ont encore beaucoup à nous dire, surtout lorsqu’ils sont portés par une vision aussi singulière et engagée. Un excellent moment de théâtre, à ne pas manquer.

Auteur Nicolas Gogol
Théo Riera – Mise en scène

Interprétation
Sophie Ellaouzi
Edgar Gougeon
Corentin Jaouen
Geneviève Mahé
Emmanuelle Rebeix
Théo Riera
Blanche Rivière

https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/5612-le-revizor

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