COLORIS VITALIS

Calenture N°1 de l’Hypogée – Pour clown « blanc » et explosions de couleurs

Catherine Lefeuvre & Jean Lambert-wild

Une éclatante traversée du chaos par Jean Lambert-Wild

Le théâtre est un art de l’incarnation et du geste, un combat contre la matière qui s’obstine à l’inerte. Avec « Coloris Vitalis », Jean Lambert-Wild nous offre non pas une représentation, mais une véritable cérémonie des couleurs, une « œuvre au Blanc » qui se rit de l’académisme pour mieux atteindre le pathos le plus essentiel : celui de la vie même, dans sa furieuse et fragile éphémérité.

On retrouve dans cette nouvelle proposition le clown blanc emblématique, figure de l’artiste confronté à la finitude, ce miroir renversé dont l’acuité tragique n’a plus besoin d’exégèse pour nous saisir. En lever de rideau sur Ionesco, et son  Roi se meurt joué dans la foulée, on sent l’urgence de la confession, la nécessité d’un nouvel inventaire des éclats du monde interne.

Loin des mises en scène prudentes, Lambert-Wild orchestre un chamboule-tout baroque, une cosmogonie foraine où le rire, comme une larme désaltérante, vient soulager la conscience éveillée. La scénographie, si elle pouvait être décrite comme telle, est un chaos ordonné en un seul point central, un escabotage qui s’anime d’une vie propre, faisant du plateau une paillasse de laboratoire pour l’exploration de l’âme. Paillasse de d’alchimiste de l’âme certes. Mais paillasse rayée de bleu et de blanc dont se vêt originellement le clown mise à nu tel un Job sans Dieu. Raies bleues et blanches des matelas, des pyjamas par extension métonymique, des tenues de déportés par extermination systématique. Du sommeil sans rêve, au rêve sans sommeil, jusqu’au cauchemar éveillé.

DR Tristan Jeanne Valès

Le geste est tout, le verbe est volubile. L’acteur-auteur expérimente avec une intensité physique soutenue. Il y a dans cette performance quelque chose de l’ordre de la calenture, cette fièvre qui fait voir l’eau là où n’est que le désert, transformant la peur en une acceptation joyeuse et mordante. La vie est une maladie. Longue maladie qu’il faut espérer joyeuse.

Il faut se souvenir de la parole de Figaro (Clown blanc déguisé en Auguste) dans  Le Barbier de Séville : « Ma foi, monsieur, les hommes n’ayant guère à choisir qu’entre la sottise et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du plaisir ; et vive la joie ! Qui sait si le monde durera encore trois semaines ?

DR Tristan Jeanne Valès

La vie n’est ici qu’une succession de miracles du quotidien : « Tu respires. Tu ne penses jamais que tu respires. Penses-y. C’est un miracle. » Le spectacle est ce miracle, ce temps suspendu où, par la magie du clownesque, notre déni s’efface devant l’évidence : il faut contempler et s’émerveiller, tant que cela nous sera possible.

On pourrait reprocher à cet art son excès, sa générosité débordante. Mais c’est précisément dans cette absence de retenue, dans cette pulsion de vie jetée sans calcul, que réside la vérité de « Coloris Vitalis ». C’est un théâtre qui assume sa beauté bancale, son lyrisme désarticulé, ses interactions approximatives avec le public, pour nous rappeler que la grandeur ne réside pas dans l’épure, mais dans la manière d’affronter, avec une dignité dérisoire, les tempêtes intérieures.

Jean Lambert-Wild, tel un Gnomon, trace sur le cadran solaire de la scène l’avancée inexorable du temps tragique, mais il le fait à l’encre des couleurs les plus vives. Il est le colporteur d’une vitalité qui refuse de s’éteindre, faisant du théâtre le seul lieu où le Roi peut mourir en riant. Nec vitalis ultra !

Autrice Catherine Lefeuvre

Direction Catherine Lefeuvre et Jean Lambert-wild

Avec Jean Lambert-wild et la participation de Aimée Lambert-wild

Musique Hiroko Tanakawa

Création lumières Alicya Karsenty

Régie son et lumière Maël Baudet

Costumes Annick Serret-Amirat

Maquillages Christine Ducouret

Production La coopérative 326

COLORIS VITALIS

LE ROI SE MEURT

Auteur Eugène Ionesco
Direction Jean Lambert-wild

La Mort m’a tuer.

Calderon nous disait : « La vie est un songe ».  Ionesco termine : « Et la mort est une réalité ». Même si nous en refoulons tous furieusement l’idée, vivant comme des immortels, clowns dérisoires.

Une pièce sur l’extinction. Au delà de l’extinction d’un être, fusse-t-il le point focus de tout l’univers, ce que nous sommes tous, c’est une pièce sur l’extinction. L’extinction généralisée. Gramblanc nous accompagne donc vers les ténèbres, le Gramdnoir. La pièce est d’ailleurs peut-être plus actuelle à notre époque qu’à celle de Ionesco. Toutes les références textuelles explicites à la destruction des rivières, la disparition des forêts, jusqu’à l’effondrement des montagnes elles-mêmes… Extinction d’une civilisation européenne aussi, qui n’en finit plus d’agoniser et de se rétracter comme un trou noir. Il n’y a guère que l’amour que l’auteur fait survivre, mais il ne sert à rien.

©TonyGuillou

Au centre de cette piste aux étoiles mortes il y a Bérenger 1er, ou Gramblanc, ou Jean Lambert-Wild. Choisissez. Pas de jeu clownesque, grandiloquent ou d’une exubérance burlesque. Tout est dans la retenue, la nuance, l’intériorité. Une précision du geste chorégraphié fascinante et hypnotique. Sous de petits gestes, comme un recroquevillement, une maladresse hésitante en approchant l’abîme. Magnifique prélude silencieux, où l’homme marche suivi de l’ombre indétachable de sa mort. Final déchirant d’un corps suspendu entre ciel et terre, où chaque partie, membre, se détache, meurt, comme les membres d’une marionnette dont on couperait les fils un à un. Une force d’émotion toujours juste à laquelle on s’identifie avec beaucoup de douleur. C’est l’approche de notre mort qu’il nous fait vivre ce Paillasse. L’acteur trouve en lui les notes de l’enfance comme de la vieillardise, et toute la mauvaise fois des mauvais perdants que nous sommes quand c’est notre vie qu’il s’agit de perdre. Un grand numéro de tragédie intime.

©TonyGuillou

Il y a certes quelques longueurs rajoutées, des improvisations avec le public dispensables, des accessoires accessoires, qui étirent inutilement le temps là où il devrait se rétracter et se hâter à mesure que s’approche le terme fatal. Quinze minutes peut être qui font sentir le temps long, alors qu’il devrait s’échapper et filer entre nos doigts comme un fluide précieux. Une abondance d’ajouts, contradictoire avec ce chemin de croix, presque christique, vers la disparition.

Qu’importe cette mise en scène du  » Roi se meurt » par Lambert-Wild et sa troupe de la Coopérative  326 n’en est pas moins  poignante et superbe,  à voir donc absolument.

 

Auteur Eugène Ionesco
Direction Jean Lambert-wild
Collaboration artistique Catherine Lefeuvre
Assistance à la mise en scène Aimée Lambert-wild
Scénographie Jean Lambert-wild, Gaël Lefeuvre
Avec Vincent Abalain, Vincent Desprez, Nina Fabiani, Aimée Lambert-wild, Jean Lambert-wild, Odile Sankara, et le petit cochon Pompon
Lumières Marc Laperrouze
Costumes Pierre-Yves Loup-Forest

LE ROI SE MEURT

La Folle journée ou Le Mariage de Figaro

Signé Figaro !

Texte Beaumarchais
Mise en scène Léna Bréban 

Un vent révolutionnaire, souffle avec une vigueur contemporaine sur les planches du Théâtre de la Scala à Paris. « La Folle Journée », ce n’est pas seulement le prétitre d’une œuvre majeure, c’est aussi l’essence même de sa réincarnation par la troupe de Léna Bréban, avec un Philippe Torreton incarnant un Figaro d’une densité saisissante.

Léna Bréban n’a pas cherché à travestir Beaumarchais. Elle a fait bien mieux : elle a su en faire entendre la modernité, l’acuité d’une critique sociale et féministe dont les échos résonnent encore avec une troublante actualité. Il est toujours bon de se souvenir que les causes, dont nous pensons être les fiers pionniers, ont été initiés par d’autres, des éclaireurs, bien avant nous. Ils nous ont illuminé le chemin, et nous ne faisons que le suivre. Pour revenir à la matière théâtrale : La mise en scène, à la fois épurée et inventive, concentre l’attention sur deux axes essentiels : le texte et l’énergie.

Ce choix est d’une intelligence rare, car il permet de laisser éclater la fulgurance d’un dialogue ciselé, le verbe acéré, et la profondeur des idées du sieur Caron de Beaumarchais, sans en faire une tribune triste. La folie, l’amour, l’injustice, la liberté… tout y est, sans jamais verser dans la lourdeur didactique. C’est une leçon d’humilité pour ceux qui pensent que le théâtre a besoin d’artifices ou d’un surlignage pédagogique pour toucher l’âme et l’intelligence du spectateur. La vivacité spirituelle, et toujours frondeuse de Beaumarchais/Figaro, est inséparable du mouvement opposé à la rigidité des pouvoirs en place. L’esprit y est esprit de contradiction des contrats dictés par les privilèges. Dans les tribunaux, les relations de classes et de couples, les cours de justices, car toutes ces « scènes » s’entremêle dans le « Mariage ». Dans sa préface drolatique au « Barbier de Séville « l’auteur dépeignait son comédien idéal comme un danseur. Danseur surprenant, imprévisible, virevoltant et virtuose dans l’art du contrepied. Le bouillonnement permanant imprimé aux comédiens par Léna Bréban est donc bien celui que voulait Beaumarchais.

Philippe Torreton est ce danseur désiré par l’auteur, un Figaro du peuple, incandescent et vibrionnant.

Et au milieu de ce tumulte orchestré, un homme. Non, une force vive. Philippe Torreton. Il est l’âme ardente de la pièce. Son Figaro n’est pas le simple valet futé que l’on attend. Il est l’incarnation de la ruse populaire, de l’intelligence qui s’affranchit des chaînes, mais aussi d’une blessure intime. C’est un homme du peuple, révolté mais vibrant d’une humanité complexe. La puissance de son jeu n’a d’égal que la subtilité de ses silences. Chaque geste, chaque regard, chaque inflexion est d’une justesse confondante. On sent qu’il a pétri le texte, qu’il l’a fait sien jusqu’à l’os. Il est la preuve que le théâtre n’est pas une simple récitation, mais une véritable transfusion de vie. Les autres comédiens, portés par cette flamme, offrent un ensemble d’une belle cohésion, chacun trouvant sa place dans cette mécanique de précision. on aurait certes aimé plus de cohérence dans les costumes, et moins de facilités pour certains ressorts comiques ajoutés (Francis Cabrel, ou Santa Barbara), mais cela est anecdotique et ne nuit pas réellement à l’ensemble.

Le rideau est tombé, mais l’écho de la sagesse facétieuse de Figaro résonnent encore. La Folle Journée est une réussite éclatante, qui éclaire nos esprits, et nous confirme que les classiques, lorsqu’ils sont servis avec intelligence et passion, demeurent des phares pour notre époque.

Texte Beaumarchais
Mise en scène Léna Bréban 

Adaptation Léna Bréban 

Avec Philippe Torreton, Marie Vialle, Éric Bougnon en alternance avec Pascal Vannson, Grétel Delattre, Salomé Dienis Meulien, Annie Mercier, Jean-Jacques Moreau, Grégoire Œstermann, Antoine Prud’homme de La Boussinière, Jean Yves Roan
Assistante mise en scène Ambre Reynaud 
Scénographie Emmanuelle Roy 
Costumes Alice Touvet 
Lumières Denis Koransky 
Compositeur Victor Belin 
Perruque Julie Poulain  
Création sonore Victor Belin et Raphael Aucler  

https://lascala-paris.fr/programmation/le-mariage-de-figaro/