De Franck Mercadal
Mise en scène Grégori Baquet
Il y a deux spectacles au moins dans cette « Raison du plus fou ».
Le premier : Le spectacle qui est. Le second : Le spectacle qui aurait pu être, si le premier ne l’empêchait pas d’exister. Dans le premier, l’auteur, Franck Mercadal, « Ayant à plaire au public, a consulté le goût le plus général » , comme l’écrivait Rousseau dans sa lettre à d’Alembert sur les spectacles. Le face à face y est sans cesse interrompu par des digressions de jeu et de texte : complicités rigolardes avec le public, explications pédagogiques, blagues et clins-d’œil avec l’actualité la plus triviale (imitation de Cyril Hanouna, allusions aux commentaires sur Billetreduc …). Ces interactions et ce ravalement de l’intrigue principale, et des personnages en jeu, plaisent terriblement à bon nombres de spectateurs, certes, et il faut en convenir. Mais, « Si la plaisanterie est excellente, en est-elle moins punissable? » (Rousseau encore). Car, qui peut disconvenir que ce théâtre là fait passer, au moins second plan, ce qui devrait concentrer toute notre attention : le personnage. « Mais voilà par où le désir de faire rire aux dépens du personnage, l’a forcé de le dégrader. » (Rousseau toujours, parlant certes du Misanthrope de Molière, mais en une maxime qui se décline là avec justesse.)

Oui le véritable affrontement dont il est question ici, et qui doit nous faire réfléchir, en tant que spectateurs et citoyens, est moins celui entre Diderot et Rousseau, qu’entre deux visions opposées : doit on considérer autrui, le théâtre, et quoi que l’on fasse en ce monde, comme un moyen ou comme une fin ? Dans ce combat c’est Diderot qui l’emporte, avec cette forme distanciée (Diderot précurseur de Brecht ! ) choisie par l’auteur et le metteur en scène (Grégori Baquet). Il n’y faut pas se vouer à « incarner » un personnage, mais ne l’utiliser que comme un prétexte pour dire autre chose, en rappelant surtout constamment qu’il ne faut pas y croire et casser sans cesse le premier degré de « l’illusion théâtrale ».

Et pourtant, le second spectacle ne demande qu’à vivre, et tente de renaître à chaque fois, après chaque parenthèse. On vit un peu la même difficulté subie au visionnage d’un film, saucissonné de tranches de publicité. Las. Après trop de gags pour nous vanter un paquet de chips, de musiques magnifiant le dernier smartphone, notre désir d’identification, d’immersion, dans les personnages et l’histoire est lassé, dégoûté.
Et pourtant, Franck Mercadal a parfaitement serré cette intrigue autour de l’amitié/rejet de ces deux êtres d’exception. L’idée de la médiatisation par la partie d’échec, qui au préalable semble un peu lourde, fonctionne à merveille. Véritable intelligence du texte qui prend appui sur ce support pour faire apparaître et comprendre à la fois les points rhétoriques opposés, mais aussi le dialogue de deux êtres dans leur humanité simple et contradictoire (les querelles sur les pièces « posées » ou « tombées » sont tellement savoureuses !).
Et pourtant, Franck Mercadal est un Rousseau très crédible, au jeu clair. Et pourtant, Grégori Baquet est un merveilleux Diderot. Comme toujours c’est un bonheur de le voir jouer avec cet engagement total, cette concentration qui se marrie si bien à sa jubilation de comédien. Jubilation du texte, du rôle, de son partenaire, d’être sur scène simplement.
Quand des choix dramaturgiques ou de mise scène font obstacle à l’excellence d’un spectacle, on en dédouane naturellement les comédiens, qui n’en peuvent mais. La situation est ici très schizophrénique puisque l’un et l’autre sont justement… l’un et l’autre.
On comprend mal que le choix le plus exaltant – nous faire prendre intérêt pour ces deux philosophes, en faisant confiance à la force de ces caractères, en même temps qu’à la force du théâtre – n’ait pas été fait. Le motif ? Pour privilégier le succès d’un divertissement – qui ne se dément pas au fil des années – plutôt que l’angoisse d’un pari un peu fou ?
De Franck Mercadal
Mise en scène Grégori Baquet
Avec Grégori Baquet et Franck Mercadal
Musique Michel Korb
Lumières Stéphane Baquet
Production / Diffusion Compagnie Vive
