1.2.3. TCHEKHOV !

D’Anton Tchekhov

Mise en scène : Jean-Christophe Barbaud

Au Théâtre de l’Épée de Bois, dans l’écrin boisé de la salle Studio, véritable petite datcha, Jean-Christophe Barbaud orchestre un triptyque tchékhovien d’une finesse rare. Entre rire jaune et mélancolie hivernale, Gérard Rouzier et Frédéric Schmitt donnent vie à ces « humains trop humains» qui, à force de rater leur vie, finissent par réussir leur théâtre.

Il est des lieux où l’âme du théâtre semble imprégner les murs avant même que le premier mot ne soit prononcé. La Cartoucherie est de ceux-là, et l’Épée de Bois, avec ses pierres apparentes , ses poutres de chêne, et son retrait forestier et sacré, offre à Anton Tchekhov un refuge idéal. Ici, point d’artifice inutile. Jean-Christophe Barbaud a choisi l’épure — et c’est bien le moins que l’on puisse exiger devant un tel monument de la littérature russe.

Le spectacle s’ouvre sur Le Chant du cygne. Un vieux comédien, Vassili Vassilitch, se réveille ivre dans un théâtre désert, comme atteint d’une gueule de bois existentielle, à  68 ans, après une vie d’illusion , mais une vie de théâtre. C’est Gérard Rouzier, magnifique et vrai comédien de théâtre, qui prête sa carcasse et sa voix d’outre-tombe à ce fantôme des planches. Il y a une musicalité poignante dans son jeu, une manière de faire vibrer les silences entre deux tirades shakespeariennes qui dit tout de la solitude de l’artiste. La voix est puissante, le corps embrasse la nuit avec force. Avec peut-être un peu trop de force d’ailleurs, là où plus de fragilité et de déraillement aurait ajouté une dimension supplémentaire.

P. Olivier DR

Puis, le rythme s’accélère avec Tragédien malgré lui. Ici, nous quittons les dorures fanées pour le calvaire du quotidien. Frédéric Schmitt virtuose  y incarne un fonctionnaire souffrant, un mari écrasé sous le poids des commissions domestiques, transformé en bête de somme par une famille vorace. C’est le Tchekhov du burlesque, celui qui sait que le tragique n’est souvent qu’une accumulation de détails triviaux, que l’absurde c’est la vie quand on la regarde à la loupe. Le comédien joue de toutes les touches du clavier, de l’exaspération contenue jusqu’à l’explosion hystérique, avec une fluidité qui ravit. Le geste chorégraphié enchante, le masque facial est un théâtre à lui seul, et la générosité radicale du jeu nous porte ce petit texte à un sommet d’interprétation.

P. Olivier DR

Le triptyque se referme sur une adaptation de la nouvelle Duel. Deux hommes que tout sépare — un scientifique froid et pétri de certitudes et un fonctionnaire idéaliste rongé par un romantisme couard — s’affrontent dans une joute qui dépasse la simple querelle d’honneur. C’est une guerre entre deux vision de l’homme. Caustique et dure jusqu’au rire grinçant, mais avec le regard humaniste de l’auteur qui ne valide ni le dogme ni la faiblesse. On ne sait plus si l’on doit rire  ou pleurer. Moins spectaculaire et pyrotechnique, ce troisième morceaux est joué dans le ton le plus juste, et le plus nuancé par les deux comédiens. A peine, pour pinailler, pourrait-il y avoir, sur la fin, moins d’emphase, le texte et ces constats se suffisant alors d’être simplement dits.

P. Olivier DR

La mise en scène de Jean-Christophe Barbaud est une réussite de laconisme. Elle ne cherche pas à « expliquer » Tchekhov, mais à le laisser respirer. On sent une volonté constante de privilégier l’interprétation, de laisser aux comédiens la liberté de faire de ce spectacle un pur moment de théâtre. La création lumière est une réussite également, et le plateau presque nu nous offre les comédiens sans aucun parasitage. Un seul regret toutefois : l’utilisation un peu systématique du premier tiers du plateau, et beaucoup d’avant-scène. Pour exemple : le duel au pistolet, qui gagnerait à être sur une belle diagonale, vers le lointain.

Changeant de pièce en pièce, mais toujours dans une grande cohérence de jeu et d’écoute, le duo Rouzier-Schmitt fonctionne comme un instrument de précision, alternant les tempos avec une aisance apparente qui cache un travail d’orfèvre sur le texte.

C’est bien là le génie de cette proposition : transformer l’échec en spectacle jubilatoire. Ces personnages qui s’effondrent avec panache nous ressemblent étrangement. Ils sont risibles, certes, mais terriblement humains. Un rendez-vous à ne pas manquer pour tous ceux qui aiment le théâtre lorsqu’il se fait le miroir, sans complaisance mais avec tendresse, de nos propres renoncements.

D’Anton Tchekhov

Mise en scène : Jean-Christophe Barbaud

Avec : Gérard Rouzier et Frédéric Schmitt

Théâtre de l’Épée de Bois – Salle Studio (Cartoucherie)

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