d’Eugène Ionesco
Mise en scène : Christophe Lidon
C’est l’heure de la mort, celle du roi, entraînant avec lui la fin du royaume bâti depuis des siècles et dans lequel ce monarque démiurge, quasi divin, a tout inventé. Béranger 1er, en souverain qui ne tient plus son pouvoir du divin mais est lui-même d’essence divine a créé le territoire et les institutions, construit les routes et percé les montagnes, fait couler les rivières, planté les forêts, décidé du soleil et de la pluie ; il a même influencé le cours du temps. Un pouvoir absolu.
Aujourd’hui, le suivant dans la mort le royaume s’effondre : désordre cosmique à la mort annoncée du roi (« encore 45 minutes » égrène le médecin-bourreau) : séismes, inondations, perturbations climatiques ; les frontières reculent, des morceaux du royaume tombent, Les murs craquent : dans la salle du trône une fissure s’élargit du premier à l’ultime moment de la pièce.
Comment ne pas percevoir, aujourd’hui, un parallèle entre ce roi vainqueur du monde, présenté aussi comme autoritaire et cruel, autrefois, et le destin de l’Homme qui dans ces tout derniers siècles, affranchi de la tutelle divine et se plaçant au centre du monde, s’est lancé dans une entreprise d’asujetissement de la terre et d’oppression de tous les vivants.
Les signes de l’imminente catastrophe sont là, dans cette scénographie grise et terne, et le roi presque nu : ce n’est pas un roi déchu que nous montre Christophe Lidon, mais un homme, vieillard hirsute, mal fichu dans un pyjama qu’il habite ; plus un roi mais un Linus van Pelt, le comparse de Snoopy, celui qui traîne constamment sa couverture avec lui, comme un fétiche protecteur. Ici, c’est son sceptre que le royal geignard réclame incessamment (Vincent Lorimy, royal en homme malade et de minute en minute affaibli). Autour de lui, les personnes lucides, emmenés par la reine Marguerite, sa première femme, et l’autre, un genre de « négationniste », que Béranger 1er écoute jusqu’aux ultimes instants: sa jeune et insouciante seconde épouse qui l’a bercé dans les plaisirs de la vie, niant la réalité annoncée.
Du grand art au théâtre des Gémeaux pour ce festival OFF 2025 : une mise en scène ciselée, des comédiens impeccables (alors qu’ils n’en sont qu’aux premières représentations de cette création en Avignon) et surtout le rythme, nécessaire à l’humour pince sans rire du théâtre de l’absurde marqué par les annonces du garde (Armand Eloi, éclatant de rigidité), maître de cérémonies, tout en pompe et solennité.
Photo : Barbara Buchmann

Photo : Barbara Buchmann


