LA DERNIERE BANDE

Texte Samuel Beckett

Mise en scène Jacques Osinski

C’est peu dire que dire que « La dernière bande » n’est pas du théâtre de divertissement. Des bribes arrachées à la vie plutôt, à la nuit, à l’ennui. Krapp est-il l’archiviste ou l’artiste de son existence? Et quelle est notre propre position existentielle? S’agit-il d’un ressaisissement infini, un ressac « de haut en bas et de gauche à droite », l’écho vide d’un « clapot »? Ou d’un travail d’épure, sans cesse remis sur le métier, pour en dégager la quintessence ? Krapp est-il un pauvre fou délirant seul, en rond, ou l’artiste ultime?

Le propos est sec. Telle est l’interprétation de Denis Lavant. La pièce commence par… Est-ce que ça commence? Krapp apparait, dans le halo d’une lampe surplombant son bureau. Assis, immobile, comme minéralisé. Il fixe le vide, le passé, le public. Une minute…cinq minutes… dix minutes? Sans ciller.  C’est le plus beau moment de théâtre du spectacle. Une traversée, au temps présent, d’un espace et d’une durée. Nous sommes alors tous krappisés, pris dans la toile. Car la répétition sans fin de Krapp c’est aussi celle du comédien, soir après soir, pièces après pièce. Et quand Krapp se moque en grimaçant de celui qu’il était, et se remémore avec un certain dégout, le rôle est hanté du Denis Lavant de vingt ans, trente, quarante… C’est éprouvant et cela lave, cela érode. Lavant ne va pas tant vers le clown comme Jacques Weber. Il ne se présente pas non plus comme une écorce écorchée, qu’était Serge Merlin, ce grand Beckettien. Il donne une interprétation de géomètre, d’arpenteur de la parole et du geste, aussi précise qu’indécidable. Il livre au final une représentation totalement dure et nécessaire.

Texte Samuel Beckett

Mise en scène Jacques Osinski

Avec Denis Lavant

Lumière Catherine Verheyde

Scénographie Christophe Ouvrard

Costumes Hélène Kritikos

Dramaturgie Marie Potonet

Durée : 1h20

Athénée-Théâtre Louis Jouvet, Paris

du 7 au 30 novembre

LE COMTE DE MONTE CRISTO

D’après Alexandre Dumas

Mis en scène par Richard Arselin

Très tôt dans l’histoire du cinéma, les réalisateurs absorbèrent la matière romanesque des grandes œuvres littéraires du 19ème. Et c’est principalement dans les salles obscures que la popularité de ces romans, publiés en feuilleton dans la presse, passa dans le siècle suivant. Ces œuvres populaires appartiennent au patrimoine audiovisuel autant que littéraire nous rappelle la mise en scène de Richard Arselin. Les éclairages, tout en clair obscur, convoquent ainsi l’esthétique du film noir. Quant à la création sonore, il n’est pas exagéré de parler de bande-son ; elle est en tous cas, diffusée avec la même intensité que dans une salle de cinéma.

Pendant des années, du fond de son cachot, Edmond Dantès, l’homme qui apprit à voir dans le noir, a ruminé son œuvre de vengeance. Pour resserer le lien entre passé et présent, entre le moteur psychologique de l’action et la réalisation de la vengeance, les nombreuses péripéties de l’évadé de l’île d’If imaginées par Alexandre Dumas, avant d’atteindre au châtiment, sont éludées. A la manière d’un scénario, l’histoire suit le fil d’une série de flash-back sur le prisonnier d’autrefois ainsi que des scènes récurrentes sur son retour en visiteur, nostalgique du camarade de cellule à la figure de père qui l’a sauvé, formé et éclairé sur son destin.

Sur le plateau nu, les comédiens glissent d’une scène à l’autre, profitant des ombres. Ils dansent et virevoltent enveloppés d’amples costume. A trois, ils interprètent tous les personnages, mêlant à l’esthétique du cinéma les ressources propres de l’art théâtral, particulièrement du théâtre corporel quand en deux secondes, il faut camper un caractère. Ils composent une silhouette en jouant des replis du costume ; d’un geste, ils marquent un caractère: une main sur la gorge pour le juge arrogant, les jambes étalées du bon bourgeois, etc. Quelle énergie ! Quel souffle ! Le souffle épique du roman servi sur un plateau.

C:

Mise en scène et Lumières : Richard Arselin
Interprètes: Véronique Boutonnet, Franck Etenna, Luca Lomazzi
Travail sonore : Franck Etenna
Costumes : Les Vertugadins

LA TEMPETE

Pièce en cinq actes de William Shakespeare
Mise en scène Robert Carsen

Robert Carsen est connu pour ses mises en scène spectaculaires proches de l’Entertainment de Broadway. De « Singing in the rain » au « Buffalo Bill’s Wild West Show » de… Disneyland, il applique son talent à des spectacles sons et lumières (et à gros moyens).  On pouvait craindre, ou espérer,  qu’abordant la « Comédie française », il dévergonde  la vieille dame en la remaquillant aux couleurs du spectaculaire. Craintes et espérances sont ici toutes deux déçues tant il prend tout le monde à rebours. Il applique à la pièce une lecture sévère, et psychologisante, décrétant que l’histoire n’est que le fruit de l’esprit maladif de Prospero. Rien n’arriverait d’autre qu’une « tempête sous un crâne ». Métaphore (un peu simple) de la chambre d’hôpital psychiatrique et d’une boite crânienne, le plateau n’est qu’un vaste cube blanc. Prospero (Michel Vuillermoz) y apparaît dans la première scène. Allongé dans un lit d’hôpital, catatonique, puis débitant sur un ton dépressif son long monologue à sa fille (Georgia Scaliett). Le refus du merveilleux et des effets magiques est radical. Prospero n’est plus un magicien, mais un pauvre hère, imaginant sa puissance et sa vengeance. Faute de pouvoir agir sur le monde, il s’enfuit en lui-même, s’y ensevelit. Pour appuyer son propos, Carsen explique d’ailleurs  le trio Prospero, Caliban, Ariel, comme représentant le Moi, le  ça, le surmoi. Sauf qu’à viser l’épure, la déréalisation, et la démythification, il tire « La Tempête » vers le prosaïsme d’une coquille creuse. Les premières victimes en sont les comédiens, habillés soit de pyjamas blancs, soit de costumes noirs. La distribution rassemble peut être les meilleurs comédiens actuels du Français : Vuillermoz, Hancisse, Corbery, Bagdassarian, Pierre… Las, dans ce théâtre camisolé, ils semblent souvent éteints, manquant d’épaisseur, tels les ombres géantes qu’ils projettent sur les parois pâles. Bien sûr même en cage des fauves restent beaux. Corbery  (Ferdinand) parvient à tracer un personnage d’une grande pureté juvénile, dans un beau duo avec Georgia Scaliett (Miranda), bien sûr Prospero respire parfois un peu de transcendance  (belle tirade finale), bien sûr Hervé Pierre nous emplit de bonheur jubilatoire dans sa composition d’un Trinculo clochard enfantin, céleste et aviné. Mais quels regrets surtout. Si Prospero transforme le normal en merveilleux, Carsen (comme son antithèse) fait tout l’inverse. Faire une analogie entre le metteur en scène et Prospero est d’ailleurs une piste de compréhension de l’œuvre. Dernière pièce  de William Shakespeare, « La Tempête » peut être considérée comme son testament dramaturgique. Il a presque toujours exposé les drames de la verticalité : quels malheurs surviennent quand l’ordre naturel, la hiérarchie Dieu-roi-pères-enfants, est brisée ? Quand un homme renie les lois divines de la transmission de la royauté (Macbeth, richard III), quand des enfants s’opposent aux pouvoirs des pères (Roméo et Juliette, Lear, Jule César)? Shakespeare n’est pas Molière, s’il émeut par les désirs des jeunes écrasés par la férule des anciens, c’est pour mieux en montrer les désastres. Contrairement à la lecture de Carsen, ce théâtre n’est pas celui de l’individualisme, mais de l’inscription du singulier dans l’universel. Il ne s’agit pas d’une pièce clinique sur le psychisme de Prospero, mais d’une fable sur le pouvoir, celui du créateur et celui des puissants. Malgré ses apparences de pièce païenne (esprit, magie, démon…), c’est une pièce chrétienne. Prospero, pour réparer l’injure faite à sa royauté de droit divin, se hisse à la hauteur d’un dieu humain et vise une vengeance impitoyable. Ce faisant il abolit la verticalité et s’exclut de la chrétienté et de l’humanité. « Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi. », « Tu ne tueras point. » prescrit le décalogue. Et pour ce qui est de la vengeance : « Ne vous vengez point vous-mêmes, (…) mais laissez agir la colère; car il est écrit: A moi la vengeance » (Romains 12:19). Robert Carsen, par sa lecture individualiste et psychologisante, abrase totalement l’œuvre, la réduisant à l’errance psychique d’un vieil homme spolié, enfermé à l’intérieur de son « île crânienne». Il y a bien de la folie dans l’œuvre, mais celle d’un démiurge tout puissant qui crée un monde autonome, hors société et hors dieu. Cette parabole ne peut porter qu’à être montrée. Il faut que la magie soit représentée pour que le renoncement final au pouvoir divin de Prospero  soit la moitié de son rachat. Le renoncement à la vengeance en étant la seconde.

La Tempête - Comédie Francaise - LA TEMPETE -

Texte français : Jean-Claude Carrière
Mise en scène : Robert Carsen

Avec la troupe de la Comédie-Française: Thierry Hancisse, Jérôme Pouly, Michel Vuillermoz, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Gilles David, Stéphane Varupenne, Georgia Scalliet, Benjamin Lavernhe, Noam Morgenzstern, Christophe Montenez

Scénographie : Radu Boruzescu
Costumes : Petra Reinhardt
Lumières : Robert Carsen et Peter Van Praet
Vidéo : Will Duke
Son : Léonard Françon
Dramaturgie : Ian Burton

Du 20 février au 21 mai 2018 à la Comédie Française