Avez-vous déjà déjà été confronté à la juridiction française ou européenne ? Si oui vous devez alors savoir que le droit est un jeu verbal et corporel-cruel et parfois cathartique à l’image du théâtre. Affaires Familiales d’Emilie Rousset explore avec acuité cette dimension agonistique de l’exercice juridique. Car c’est à un combat auquel nous assistons dans la reconstitution d’affaires intimes et douloureuses qui ont pour cadre la famille et qui se faisant sont aussi liées au politique. Dans ce théâtre imprégné de l’univers du documentaire, la parole des avocats et celle des justiciables croisent celles de celles et ceux que questionnent le fonctionnement d’une justice que l’évolution sociétale rend obsolète et toujours en décalage avec les attentes des justiciables. La famille, emblème des sociétés conservatrices, apparaît comme l’épicentre des luttes LGBT ou l’incarnation de la violence faite aux femmes et aux enfants. A travers un dispositif scénique signé Nadia Lauro- un plateau bi-frontal, une allée blanche, des propos d’avocats rigoureusement rendus en italien, en portugais ou en espagnol puis traduits, des extraits video, se met en place un espace dédié à la parole à la fois démultipliée et déconstruite de ceux et celles qui luttent pour un droit en contradiction avec le monde. On y suit les histoires bouleversantes d’hommes et de femmes d’aujourd’hui en quête d’une justice en adéquation avec le réel. C’est de cet écart entre le droit tel qu’il est écrit et la justice telle qu’ on la conçoit aujourd’hui, entre la parole documentaire et l’art scénique qu’Affaires Familiales joue. Entre performance et exhibition de la parole, ce spectacle fait résonner la cruauté et l’illégitimité d’un droit très largement patriarcal en vigueur en Europe et particulièrement en France. Il est construit à partir de paroles féminines bafouées, persécutées, inaudibles dans le grand théâtre du monde- celles des victimes comme celles des défenderesses, puisque comme le souligne la metteuse en scène, les avocats du droit des familles sont le plus souvent des femmes du fait de la faible rémunération de ce secteur du droit. Entre cri de guerre et hommage au théâtre engagé, Affaires Familiales vient nous rappeler que le théâtre ne se conçoit qu’au cœur de la cité.
Du 9 au 17 juillet 2025 : Festival d’Avignon ( Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon)- Création
Du 19 septembre au 3 octobre 2025 : Théâtre de la Bastille Paris (Festival d’automne)
Jeu et conception: Fred Robbe et Felipe Magana
Dramaturgie, mise en scène et scénographie: Kristtian Frédric
Vous aimez la cuisine ? M. Bertrand, cuisinier médaillé et son assistant(e) Guacamole vous refilent en ligne les meilleures astuces pour gagner du temps.
Variation moderne du fameux duo du clown blanc et de l’Auguste, cuisiné avec d’autres ingrédients, ce tandem du web nous accroche au premier coup d’oeil, promettant rires et sourires aux catastrophiques dérèglements de cette relation toujours un poil sado-masochiste entre la tête et les jambes.
L’alternance entre le quotidien chaotique de nos deux malheureux héros et leurs rendez-vous médiatiques en direct raconte notre modernité en ligne où perfection et bonheur ont force de loi. La musique lénifiante de l’émission (celle de l’insouciante, heureuse et triomphante société de consommation des années 50 aux Etats-Unis, années 60 en France) associée à l’excellente création sonore d’Etienne Bluteau, diffuse une ambiance à la Tati dans Playtime (1967), où, monsieur Hulot, en clown mutique déambule, dans un labyrinthe aseptisé et rationnel jusqu’à l’absurde derrière les souriantes façades. M. Bertrand et Guacamole réinterprètent le classique clown blanc et l’Auguste comme le web d’aujourd’hui redonne du souffle à l’enthousiasme puéril des années glorieuses de la société de consommation.
De cette époque, encore, remontent éclater dans le spectacle quelques bulles de ce monde suranné, tel l’épisode mythique du duel entre Poulidor et Anquetil sous la neige du Puy de Dôme (tour de France 1964) rêvé par M. Bertrand. Les deux clowns, portés par des intimes oniriques singuliers, se percutent pour notre plaisir, dans une cascade de maladresses (aggravées par des tours de magie qui ne s’annoncent pas comme tels) ; l’esprit d’escalier les dégradant d’une scène gagesque à l’autre. Tout prétexte est bon pour chuter : un son, un objet vu autrement (le chariot roulant, devient tout à coup féroce taureau face à un Guacamole intrépide en toréador comique).
Les mimes sont réussis, quand les deux comédiens produisent, en plus, les effets sonores avec leur bouche (il est bien question d’un métier de bouche!). C’est parfaitement rythmé, les répétitions de gags sont efficaces par des comédiens généreux pour un spectacle frais joyeux, jouissif et régressif ; les légumes giclent pour le meilleur du fun ! Un régal pour amateurs de clowns et les autres.
Interprètes: Fred Robbe et Felipe Magana
Artiste visuelle : Soo Lee
Création sonore : Etienne Bluteau
Création lumière: Yannick Anché
Magie nouvelle, fabrication d’objets et accessoires: Fabrice Provansal, Nicolas Bastian, Felipe Magana, Oriane Poncet
Costume: Marie-Hélène Repetto
Maquillage: Cécilia Lucero
Avignon OFF
Du 5 au 26 juillet 2025 à 16h45 au Théâtre Les 3S (relâche les 7, 14, 21 juillet)
Durée : 1h
Quand on ne sait pas comment dire du mal d’un spectacle totalement réussi, ne cédant pas à un pseudo avant-gardisme, d’aucuns ont cette formule qu’ils pensent lapidaire : « Oui, enfin c’est monté très classique ». Cela signifie alors que les comédiens ne parlent pas dans des micros sur pied, qu’il n’y a pas une avalanche de vidéos projetées, que le texte original n’a pas été « revisité » ni « dépoussiéré », que le metteur en scène ne prévaut pas (jusque sur l’affiche) sur l’auteur, etc. Cette formule est donc souvent pour moi la meilleure accroches publicitaire . Cela me dit : il va s’agir de théâtre et de comédiens, de texte enfin.
Alors commençons par cela. Ce spectacle est très classique ! Ce qui ne l’empêche jamais, bien au contraire,d’être créatif, mais dans la subtilité, inventif, mais dans le respect de l’œuvre traitée.
Choderlos de Laclos, auteur du siècle des Lumières, montre la décadence des milieux aristocratiques libertins à la veille de la révolution française. Le crépuscule d’un ordre oppressif et déviant.
Comment résumer les Liaisons dangereuses ? Ce roman raconte les machinations tramées par deux héros libertins, le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil. Tout au long de l’œuvre, les deux personnages, qui ont été amants dans le passé, se racontent par lettres interposées leurs exploits libertins. Le Vicomte de Valmont vit son libertinage ouvertement et se plaît à séduire puis déshonorer les femmes qu’il rencontre. La Marquise de Merteuil dissimule son libertinage en société mais a déclaré la guerre aux hommes et souhaite « venger son sexe ».
La Marquise de Merteuil, vexée d’avoir été éconduite par un de ses amants, le Comte de Gercourt qui s’apprête à épouser la jeune Cécile de Volanges, demande à Valmont de séduire et déshonorer la jeune Cécile avant son mariage. La Marquise de Merteuil promet à Valmont de s’offrir à lui en rétribution. Le Pacte est scellé…
DR Cédric Vasnier
Quand on parle des « Liaisons Dangereuses », on se souvient autant de nos classes lycéennes que du magnifique film de Stephen Frears : J. Malkovich ! G. Close ! M. Pfeiffer ! K. Reeves et U. Thurman ! Difficile de naviguer dans ce sillage prestigieux sans sombrer.
Oui, Arnaud Denis, dont on connaît la finesse et l’intelligence de mise en scène, s’attelle ici à un monument : Un immense roman épistolaire, mais aussi un très grand film. Un double défi donc. Et bien, le défi est parfaitement relevé, non sans panache. Arnaud Denis a su insuffler une vie frémissante à ces échanges épistolaires, transformant la lecture en un théâtre de l’intime, où chaque missive devient un acte en scène, chaque mot une arme. La scène, épurée décorée essentiellement de toiles en trompe l’œil, se fait le réceptacle de ces stratégies amoureuses et guerrières, où les où les mots mettent les corps et les cœurs en esclavage, où les regards s’entrecroisent, chargés de promesses fallacieuses et de désirs inavoués.
La direction d’acteurs est d’une justesse implacable. Delphine Depardieu incarne une Marquise de Merteuil à la hauteur de sa réputation sulfureuse. Son phrasé, d’une acuité cinglante, sculpte une femme d’une intelligence redoutable, dont la froideur calculatrice masque à peine une fêlure secrète. Elle est la tisseuse de cette toile mortifère, l’architecte de ces destins brisés. Merteuil est une femme devenue pure comédienne/metteuse en scène, qui vit retranchée derrière son masque. Delphine Depardieu sait autant jouer la fêlure cachée que la comédienne rouée. Il faut, quitte à parler encore de classicisme, saluer bien bas sa technique de comédie justement. Sa maîtrise de l’outil vocal est celle d’une instrumentiste, sa gestuelle celle d’une chorégraphe, son jeu de visage relève autant du mime que du théâtre baroque. Bravo et merci pour cette rare et puissante performance !
DR Cédric Vasnier
Face à elle, Valentin de Carbonnières campe un Vicomte de Valmont d’une élégance vénéneuse. Son jeu, d’une subtilité rare, rend palpable la jouissance perverse qu’il tire de ses conquêtes, mais aussi cette lassitude intrinsèque, cette mélancolie autodestructrice qui affleure sous le vernis de la désinvolture.
Les seconds rôles, loin d’être de simples faire-valoir, contribuent à l’éclat de ce tableau immoral. Ne citons pour exemple que la délicieuse Raphaëline Goupilleau en Madame Rosemonde. Ces apparitions sont attendues, et dégustées avec une gourmandise d’amoureux de théâtre. Elle apporte un contrepoint essentiel à toute la pièce par sa distance, sa vis comica. Elle donne du volume, de la chair à un personnage souvent joué plat et raisonneur. Elle mériterait à elle seul l’achat du billet !
La mise en scène d’Arnaud Denis est un véritable travail d’orfèvre. Il ne s’agit pas de « jouer » des lettres, mais de les faire « vivre », de les incarner dans la chair et l’esprit des personnages. Les jeux de lumière, tantôt froids et distanciés, tantôt enveloppants et complices, soulignent les méandres psychologiques et les changements d’alliances. La musique, discrète mais pertinente, agit comme un contrepoint émotionnel, soulignant la tragédie latente qui se noue sous les oripeaux de la bienséance.
En somme, Arnaud Denis nous offre une relecture des « Liaisons dangereuses » qui, loin de se contenter de l’esthétisme d’époque, plonge au cœur de l’âme humaine, explorant ses bassesses et ses grandeurs éphémères. C’est un spectacle intelligent, ciselé, qui laisse le spectateur à la fois fasciné et troublé, confronté à l’éternel questionnement sur la nature du désir, de la puissance et de la rédemption. Une réussite éclatante qui confirme, s’il en était besoin, le talent d’un metteur en scène qui sait donner à voir l’invisible et à entendre le froissement des âmes.
D’après CHODERLOS DE LACLOS
Adaptation et Mise en scène d’Arnaud DENIS Distribution : Delphine DEPARDIEU, Valentin de CARBONNIERES, Salomé VILLIERS, Raphaëline Groupilleau, Alexandre de Shotten, Marjorie DUBUS et Jéremie Lutz
Collaboration artistique Georges VAURAZ