LE CLOWN DES MARAIS

De Jean Lambert-wild Calenture N°225 de l’Hypogée Pour clown « blanc » vaillant et sans espoir

Le Chant des déportés ou Chant des marais est l’adaptation en français du chant allemand Wir sind die Moorsoldaten (« Nous sommes les soldats du marais »)[Note 1] écrit et composé en 1933 par des prisonniers communistes du camp de concentration de Börgermoor.

On sort de « Le clown des marais », Calenture N°225 de l’Hypogée (selon la classification aussi absurde qu’essentielle de l’artiste), avec l’impression d’avoir assisté moins à une représentation qu’à une autopsie de l’âme clownesque pratiquée à vif, au scalpel de la poésie et sous les projecteurs de la mélancolie.

Oui, ce grand habit pyjama, a rayures bleue claire et blanc foncé, c’est aussi la tenue concentrationnaire. Le clown porte aussi cet héritage là : la nuit et le brouillard. Dans sa vêture comme au plus profond de son être. Le portant, il permet la transmigration des âmes, et celle de la mémoire. En passant par le corps. Le corps meurtri et la parole impossible.

Jean Lambert-wild se mue et renaît devant nos yeux en Gramblanc. Il se métamorphose en cette créature : un clown blanc. Cet être vaillant et sans espoir qui arpente une scène transformée en paysage intérieur, une sorte de zone humide de l’esprit, où l’eau croupit et les âmes nous hantent.

Le texte, diffusé par un poste radio d’outre tombe, est une logorrhée de haute volée. Une parole qui se déverse, symptomatique de ce besoin irrépressible de nommer l’innommable, de donner une forme au chaos. Il y a du Beckett dans cette errance et cette solitude. Et ce spectacle dialogue avec cette « dernière bande » que Lambert-Wild joua autrefois. Du Rimbaud aussi dans la bouffonnerie ivre, et du Artaud peut être dans cette confrontation physique, sans fard et avec fard, avec sa propre matière d’acteur.

L’artiste se métamorphose devant nous, il quitte l’homme pour le masque, ou plutôt, il révèle que le masque est l’homme. Le processus est lent, parfois douloureux, toujours fascinant. La scénographie est d’une épure qui sert la saturation des émotions. Tout est contenu, comme un rire retenu, avant l’implosion.

« N’est-ce pas là le propre du clown de toujours faire et montrer par son imaginaire débridé ce que les verrous de la bienséance et les mécanismes sociaux et humains nous commandent d’ignorer et nous interdisent de nommer ? » J. Lambert-Wild.

Lambert-wild est un colporteur de vitalité. Il nous rappelle, avec une dignité dérisoire, que le théâtre est le seul lieu où l’on peut encore faire de son désespoir un feu pour s’éclairer un peu, et se réchauffer un peu. Même s’il a fallu en piocher la tourbe, le combustible, au prix de sa propre vie. « Arbeit macht frei » ? Quoi qu’il en soit le clown lui est un travailleur inlassable, et par suite un homme libre. Il ne s’agit pas d’un spectacle pour les amateurs d’histoires bien ficelées, mais pour ceux qui aiment à se perdre dans les interstices de la parole et du geste. C’est un théâtre qui assume sa beauté bancale pour mieux pointer la nature frelatée du monde extérieur.

On ressort de cette expérience avec les yeux lavés, les tympans saturés, et la certitude que la grandeur ne réside pas dans la puissance, mais dans la manière d’affronter les tourbillons inéluctables.

Auteur Jean Lambert-wild

Avec Jean Lambert-wild et Gwenaël De Boodt

Régie générale et installation sonore Dorian André

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