Comédie-Française (Salle Richelieu)
« Quelque chose d’étrange, d’insensé,d’horrible et d’inouï. »
Il est des soirs où le théâtre de répertoire retrouve, sous le dôme centenaire de la salle Richelieu retrouvée, la pulsation exacte de sa jeunesse insolente. En s’attaquant au monument d’intrigues, d’amour fou et de politique que constitue le Ruy Blas de Victor Hugo, Julie Duclos ne livre pas simplement une lecture épurée du drame romantique : elle en offre une véritable mise à nu, débarrassée des stéréotypes romantiques boursoufflés pour n’en garder que la tragique et féroce humanité.
Dans une scénographie dépouillée d’artifices et décorations, où le béton et le bois composent une architecture mentale aussi majestueuse qu’étouffante, la metteuse en scène fait le pari de la sincérité, du vers, et du mélange des genres. Sous ses hauts murs sans horizon, passant du lyrisme le plus incandescent au comique le plus incisif, elle laisse la troupe du Français déployer la gamme entière de sa virtuosité. Une enveloppe sonore, comme un battement de cœur, agit en véritable personnage souterrain, instillant une tension constante et offrant au plateau des parenthèses d’une poésie suspendue. Comme une pulsation qui serait celle même du drame en gestation. Le paysage sonore accompagne la trajectoire intime des personnages avec un soin d’orfèvre. Il souligne l’isolement de la Reine comme les abîmes haineux de Salluste, agissant comme un révélateur des âmes. Avec une tonalité, légère, mais insistante, d’opéra qui vient teinter toute la mise en scène.

La confiance dans les comédiens.
On perçoit combien Julie Duclos n’a pas imposé une direction d’acteur, mais laissé à chaque comédien la liberté suffisante pour laisser sa marque sur son personnage, et laisser libre court à sa créativité (Stoker bien évidemment, mais aussi la scène des ministres qui apparaît comme l’aboutissement d’un travail d’improvisation collective venant s’intégrer à l’œuvre originale). Si le spectacle emporte l’adhésion avec une telle évidence c’est par ce qu’il sert l’œuvre, sans ajout accessoire, qu’il fait confiance dans le texte et l’auteur. C’est qu’il fait confiance aux interprètes, choisis pour ce qu’il sont, et aimés dans leur singularité. Au premier rang desquels il faut saluer :
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Thierry Hancisse (Don Salluste) et sa noirceur d’encre.
Dès ses premières apparitions, Thierry Hancisse impose une présence vénéneuse. Son Don Salluste n’est pas un vilain grossier, mais un esprit machiavélique, glacial et calculateur, dont l’orgueil blessé distille un venin mortel. Sa puissance animale, tranchante comme un couperet, donne à chaque alexandrin la froideur d’une sentence, et le feu d’une blessure. Hancisse règne sur le plateau avec une autorité inquiétante, véritable metteur en scène de tout le drame.
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Sébastien Pouderoux (Don César de Bazan) et l’éclat d’une liberté baroque
En contrepoint absolu à cette ombre menaçante, Sébastien Pouderoux insuffle à Don César une vitalité solaire. Il traverse le spectacle avec la désinvolture magnifique du poète déchu et du libre-penseur. Désopilant, bondissant, mais traversé de météores mélancoliques, le comédien fait jaillir le comique hugolien avec une modernité et une aisance qui déclenchent dans la salle une ferveur immédiate.
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Laurent Stocker (Don Guritan) et l’art du ridicule sublime
Laurent Stocker confirme, s’il en était encore besoin, quel immense comédien de composition il est. Prêtant ses traits au duègne Don Guritan, il compose une figure de cour rocambolesque, aussi grotesque que touchante. Entre rigidité d’étiquette et bouffées d’emportement chevaleresque, le moindre pli de visage chez lui devient une leçon d’acteur. Il nous fait souvenir qu’il n’y a pas de « petits rôles », seulement de « petits comédiens ».

Ruy Blas, salle Richelieu, octobre 2026 © Christophe Raynaud de Lage, coll. Comédie-Française
Ce trio magistral met hautement en valeur le duo des amants. Stéphane Varupenne donne à Ruy Blas une vérité vibrante et douloureuse, avec toutefois des moments de distanciation d’avec son sentiment amoureux dispensables, tant tout doit être joué ici sans second degré. De son côté Morgane Real offre à la Reine la pureté d’un chant désespéré. Corps et voix, à la fois diaphanes et corsetés dans un « rôle » mortifère, elle offre une belle partition. Même si on l’aimerait plus présente et engagée dans les passages où son cœur doit se fendre et se répandre.
Au cœur de l’Acte III Julie Duclos opère un choix théâtral audacieux. À la place du célèbre monologue des ministres (« Bon appétit, messieurs ! »), la metteuse en scène y substitue le grand discours de Victor Hugo sur les États-Unis d’Europe.
Portée par un Stéphane Varupenne, cette greffe textuelle sonne avec une actualité saisissante. En faisant bifurquer l’adresse de Ruy Blas sur la corruption de la cour d’Espagne vers un idéal d’union, de fraternité et de paix. Le spectacle fait brusquement effraction dans notre présent. Le cri de Ruy Blas dénonçant les massacres de population en cours, et se poursuivant dans l’indifférence du monde, nous frappe au ventre et nous réveille.
Julie Duclos signe une création d’une tenue exemplaire, dépourvue de toute afféterie. Le tragique s’y mêle au grotesque dans un équilibre souverain. Un grand moment de théâtre, vibrant et habité, qui rappelle que Hugo est un des géants de la culture française.
Texte de Victor Hugo
Scénographie : Matthieu Sampeur
Costumes : Caroline Tavernier
Lumière : Dominique Bruguière
Son : Samuel Chabert
Jeu
Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Alain Lenglet, Laurent Stocker, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Danièle Lebrun, Noam Morgensztern, Yoann Gasiorowski, Sefa Yeboah, Jordan Rezgui, Morgane Real, Charlie Fabert, Myrthe Vermeulen.
Saison 2026 – 2027 . Du 15 octobre au 27 janvier
https://www.comedie-francaise.fr/2026-2027/ruy-blas
