Une pièce de Corinne SAMAMA et Jean-Benoît PATRICOT
Mise en scène Dan JEMMETT
Il y a depuis longtemps au cinéma, et de manière exponentielle depuis quelques années, ce phénomène des biopics (biographic pictures). Des films qui tendent progressivement à remplacer l’histoire, avec des biais de narration fictionnelle et au regard souvent très orientés. Ce genre au théâtre est aussi très ancien. Il ne faut que penser aux pièces historiques de William Shakespeare (Jules César, Richard III…), avec la même oscillation entre respect de l’histoire et réécriture massive à partir d’un point de vue contemporain. Ce genre que l’on pourrait nommer bioplay, n’a jamais totalement cessé (Sacha Guitry et son Pasteur, Ariane Mnouchkine et son Norodom Sihanouk…). Mais comme au cinéma il connaît une croissance impressionnante sur nos scènes de théâtre.
Étrangement deux mes dernières critiques concernent ce type de pièces. J’y listais trois écueils inhérents à ce type d’exercice :
-Comment donner corps, voix, intériorité… à une figure iconique de l’histoire ? Avec le risque de verser dans le cliché, dans la trop grande révérence, d’être écrasé par l’idéal ou de trop le ramener à soi ou vers le commun. Avec Suzanne Valadon, nous n’avons pas affaire à une figure iconique surreprésentée culturellement, mais plutôt à une personne assez méconnue (au regard des Monet, Renoir, Van Gogh …). Elle laisse donc tout loisir aux auteurs Corinne Samama et Jean-Benoît Japricot, au metteur en scène Dan Jemmett, aux spectateurs, et surtout à Catherine Hiegel d’y loger de l’imaginaire.

– C’est sans doute le point essentiel de ce spectacle. Il figure un double autoportrait saisissant, beau, étrange, et touchant : le portrait de Suzanne Valadon par Catherine Hiegel, en même temps que le portrait de Catherine Hiegel par Suzanne Valadon. Il semblerait que chaque mot chaque phrase, le tempo même du texte, a été pensé pour rendre la vérité de l’une comme de l’autre. Il suffirait de remplacer les mots «peindre» et «dessiner» par «jouer» pour avoir un spectacle qui s’intitulerait « CATHERINE ». Car c’est bien à cela que nous avons assisté hier, à la mise à nue pudique du cœur même de celle que je considère comme la plus grande comédienne actuelle, Catherine Hiegel. Mais pour autant, ils n’oublient, ni ne sous-traitent, le personnage de Suzanne Valadon qui reste omniprésent dans cette superposition. Je ne ferais aucune description du jeu de Catherine Hiegel. Il faut aller la voir, c’est tout. Le théâtre est un art vivant, Catherine est mortelle, donc Catherine est le théâtre. Mais pas pour toujours. Allez la voir.
-Comment faire tenir ensemble contextualisation historique rigoureuse d’une part, et intrigue subjective et relationnelle d’autre part ? (Le tout sur moins d‘une heure quinze). Et ce sans aucun des deux aspects prenne le dessus sur l’autre. A nouveau, il faut constater que les deux auteurs ont tissé ces deux étoffes d’une manière suffisamment subtile pour que l’on n’ait jamais l’impression d’assister à un cours sur l’histoire de la peinture, et que les deux personnages centraux demeurent de vrais personnages de théâtre.

– Troisième écueil : L’utilisation d’une figure historique datée pour servir une thèse actuelle. La défense d’une «thèse» au théâtre ne finit-elle pas systématiquement par restreindre, clore, l’espace du théâtre, qui n’est grand que quand il est ouvert, indécidable et paradoxal ? Force est de constater que le Suzanne de Samama et Japricot négocie plutôt très bien aussi ce troisième écueil.
Louons encore la subtilité des auteurs dramatiques qui n’oublient pas de souligner le parcours singulier d’une femme artiste pour ne pas être écrasée par la société, et par ses pairs, mais sans en faire un discours moralisateur et normatif asséné. Ce qui reste central c’est la relation paradoxale et assez monstrueuse d’une mère avec son fils, c’est-à-dire d’une créatrice avec son œuvre, de deux peintres écartelés entre leur souffrance de vivre et la seule «ouverture» qui leur est possible, le seul cadre pour s’élever et s’échapper, la fenêtre de leurs tableaux. L’art comme seul remède, seule «perspective» pour s’élever et survivre.
Il faut aller voir Suzanne pour cela, et pour le stupéfiant, inoubliable, et éblouissant final scénographique, qu’il m’est impossible de décrire ici sans vous en gâcher le bonheur. Cinq minutes pour lesquels j’exprime toute ma gratitude de spectateur. Spectateur si souvent déçu par des débauches stériles de scénographie, et qui rejoint trop souvent la pensée de Rousseau dans sa « Lettre sur les spectacles » : « Il me semble que nos auteurs font, pour épouvanter, un fracas de décorations sans effet. Sur la Scène même il ne faut pas tout dire à la vue; mais ébranler l’imagination ».
Avec Catherine HIEGEL, Christophe PAOU et Marc PRIN
Figuration Laurette LALANDE
Une pièce de Corinne SAMAMA et Jean-Benoît PATRICOT
Mise en scène Dan JEMMETT
Scénographie Dick BIRD
Costumes Sylvie MARTIN-HYSZKA assistée de Sonia BOSC
Lumières Arnaud JUNG
Depuis le vendredi 25 septembre 2026
Soirées : Mercredi et jeudi à 21h / Vendredi et samedi à 19h
Matinées : Dimanche à 17h
https://www.theatremontparnasse.com/spectacle/suzanne/
