UN VISITEUR INATTENDU

Texte de AGATHA CHRISTIE

mise en scène
Frédérique Lazarini

L’histoire :

 

En 1958, poussée par son producteur Peter Saunders, Agatha Christie écrit la pièce originale Le Visiteur inattendu en quatre semaines seulement. La première a lieu le 12 août 1958 au Duchess Theatre de Londres sous la direction d’Hubert Gregg. La pièce est un succès critique si bien que la reine Élisabeth II assiste à une représentation en février 1959.

 

« Le Visiteur inattendu » est une pièce de théâtre policière originale qui fait partie des quelques pièces écrites par Agatha Christie en 1958 plutôt connue pour ses romans et ses nouvelles.

Comme un polar, la pièce débute pratiquement sur le crime. Un homme en fauteuil roulant est mort, sa femme (Sarah BIASINI) tient un pistolet encore braqué sur lui.

Un inconnu (Cédric COLAS) pénètre alors dans la demeure, il vient pour demander de l’aide. Devant la charmante et fragile Laura Warwick, c’est lui qui en propose.

Très tôt, on apprend à connaître la victime : méchant, alcoolique, homicide, son sort nous laisse assez indifférent. Il mériterait même ce qui lui arrive et on en viendrait presque à ne pas vouloir que le mystère soit résolu pour préserver le coupable. D’ailleurs, l’inspecteur Thomas (Stéphane FIÉVET) le « Hercule Poirot » de la pièce a bien du mal à élucider cette affaire.

Il aimerait en savoir un peu plus sur l’entourage de la victime : sa femme, son frère (Pablo CHERREY-ITURRALDE), sa mère (Françoise PAVY), son infirmière (Emmanuelle GALABRU) ou son garde malade (Antoine COURTRAY) . Tous de potentiels coupables…

DR Marion Duhamel

Meurtre, mensonge, adultère, et humour british : tous les ingrédients de la « Reine du Crime »  sont présents pour concocter ce cocktail théâtral.

Les comédiens n’épargnent pas leur voix pour servir ce spectacle! Mentions spéciales à Pablo CHERREY-ITURRALDE et Cédric COLAS qui ont construit des personnages très réalistes dans des styles très différents. Le premier parvient à interpréter un adolescent psychotique, et à tenir la performance sur la durée, de manière très convaincante. Il est le centre émotionnel du spectacle et sa performance est convaincante. Le second, dessine en ligne claire un personnage de méchant veule qui semble sorti d’un album de Blake et Mortimer.

A la mise en scène, Frédérique Lazarini a choisi de mêler un décor volontairement désuet : fausse bibliothèque, tapis en peau de panthère, porte cachée dans le mur, a une scénographie presque cinématographique : des vidéos omniprésentes, projetées sur les rideaux ou les murs, des effets de lumières soulignant chaque moment fort, ou des effets sonores qui soulignent des pics de suspens ou émotionnels. Elle fait partie de ces metteurs en scène qui produisent un théâtre hybride, semblant en transition vers un cinéma de chair et d’os. D’ailleurs, au moment des saluts l’attention du spectateur et partagée entre les acteurs et un générique final en noir et blanc de vieux films hollywoodiens, projeté sur le côté du plateau

Frédérique Lazarini, sur les pas d’Agatha Christie, sait nous intriguer dès le début : pour qui est cette chaise laissée vide dans le public ? Serait-ce pour la reine Élisabeth II qui viendrait assister une nouvelle fois à représentation après être venue à une des premières en 1959 ? Chut! …Pour le savoir, il faut voir la pièce !

Texte de AGATHA CHRISTIE

mise en scène
Frédérique Lazarini

version française
Sylvie Perez et Gérald Sibleyras

scénographie et lumières François Cabanat
costumes Dominique Bourde
vidéo Hugo Givort et Vardden
son Henri Coueignoux

avec:
Sarah BIASINILaura Warwick
Pablo CHERREY-ITURRALDEJean Warwick
Cédric COLASMichael Stocker
Antoine COURTRAYHenry Gove
Stéphane FIÉVETL’inspecteur Thomas
Emmanuelle GALABRUMlle Bennett
Françoise PAVYMme Warwick
Robert PLAGNOLJulian Farrar

Lundi 24 janvier > Dimanche 3 avril
Mardi à 20h
Mercredi et jeudi à 19h
Vendredi et samedi à 20h30
Samedi et dimanche à 17h

Durée 1h35

Artistic Théâtre
45 bis rue Richard Lenoir
75011 Paris
Métro L.9 Voltaire
Réservation
01 43 56 38 32

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AVANT LA RETRAITE

De Thomas Bernhard

Mise en scène Alain Françon

 

Rudolf, ancien officier nazi et commandant adjoint de camp d’extermination reconverti en respectable président de tribunal, s’apprête à prendre sa retraite au terme d’une carrière exemplaire au service du droit et de la justice. La pièce se déroule le 7 octobre, jour de la naissance de Himmler, que Rudolf et sa sœur aimante Véra, en présence de leur cadette Carla (« la victime », paraplégique et mutique), s’apprêtent à fêter comme il se doit.

En cette année 2022 ce n’est pas l’anniversaire d’Himmler qu’André Marcon et Alain Françon fêtent ensemble sur la scène du Théâtre de la porte Saint Martin, mais les cinquante ans de leur première pièce en commun ! (La Farce de Burgos, jouée à Annecy en février 1972). On a les anniversaires qu’on mérite. Pas de ces anniversaires que l’on fête dans la honte des caves de l’histoire, volets fermés, mais au grand jour du « grand théâtre », que ces deux-là servent en faisant notre joie. Ils ont choisi un grand champagne pour l’occasion : Bernhard. Ce grand cru du texte, de l’énonciation, du style, de la musique verbale. Un vin amer cependant qui n’est pas fait pour ravir aisément, qui attaque le palais d’une acidité joyeuse et dévastatrice.

 

Bernhard montre dans « Avant la retraite » le nazisme pour ce qu’il est : une médiocrité habillée en uniforme Hugo Boss. Pas de fascination pour l’esthétique nationale socialiste ici, comme on la trouve trop souvent ailleurs. Comme toujours, Alain Françon n’adapte pas l’œuvre, mais s’adapte à elle. La monstruosité est dans le terne, le banal, du mal. Cela, Anna Arendt l’a théorisé, et Françon le figure. Il n’y a donc aucun coup d’éclat, ni même aucun éclat, dans sa mise en scène. Il y surtout une confiance extrême dans le texte, et la capacité d’interprétation musicale de ses comédiens. Cette horrible médiocrité n’est contredite par rien durant deux heures : ni par le décor, ni par la mise en scène qui est presque plus un constat, un procès-verbal scénique, qu’une monstration.

 

© Jean-Louis Fernandez

Dans la direction d’acteurs, le parti pris est simple et radical : Jouer au premier degré, avec une totale conviction ces personnages. Comme des blocs d’évidence (qui répètent d’ailleurs n’avoir aucun doute ou remord). Pas de mise à distance brechtienne, ni de grand guignol ou de caricature rigolarde. Catherine Hiegel et André Marcon ne cherchent ni à défendre leurs personnages ni à les enfoncer, ils les jouent avec une totale sincérité. On serait presque tenté de dire une totale humanité. Cela culmine lors du passage hallucinant du feuilletage de l’album souvenir. Hiegel et Marcon, fauves de monstruosité quotidienne, jalonnent l’horreur de leurs commentaires triviaux, involontairement comiques, produisant le fou rire sous la forme d’une nausée. Ce passage semble s’étirer sans fin, dans un absurde de plus en plus absurde où l’histoire d’un génocide se réduirait au kitsch d’une soirée diapositive. Il faut voir comment ces deux grands comédiens plongent au fond de cette petite horreur jubilatoire et infantile et nous emportent avec eux dans « ce gouffre où triomphent les vices ».

Ils incarnent jusqu’à l’extrême dans la relation Vera/Rudolf cette confusion entre amour et haine, entre amour et peur, consubstantielle à l’univers nazi. À la fin de la guerre, Hitler par amour du peuple allemand ira jusqu’au vœu final de la destruction du peuple allemand, et les parents Goebbels administreront amoureusement à leurs six enfants une dose mortelle de cyanure en mai 1945. Les comédiens nous font expérimenter cela.  Oui, Marcon est terrifiant, pointant son Luger vers Vera et vociférant « Je pourrais te bousiller », et Hiegel inquiétante en femme terrorisée autant qu’aimante. Un couple inoubliable de théâtre.

Il faut enfin souligner la remarquable et magnifique création lumières de Joël Hourbeigt, lui aussi inséparable de la réussite théâtrale d’Alain Françon depuis tant d’années. Il crée la disparition du soleil en cette fin d’après-midi d’automne, en dégradés imperceptibles, et son remplacement par les lumières sombres et intestines d’un huis-clos familial socialiste. Il figure implacablement, avec les comédiens et leur metteur en scène, non pas un Crépuscule des dieux wagnérien ou viscontien, mais le crépuscule d’un vieux, d’un SS aviné dont la retraite est une débandade.

 

De Thomas Bernhard

Mise en scène Alain Françon

Avec Catherine Hiegel, Noémie Lvovsky et André Marcon

Avec la participation d’Helena Eden

Décors jacques Gabel, assisté de Morgane Baux

Lumières Joël Hourbeigt

Costumes Marie La Rocca

Musique Marie-Jeanne Séréro

 

Théâtre de la Porte Saint-Martin

Du lundi au samedi de 13h à 19h et le dimanche de 13h à 16h.

18, boulevard Saint Martin 75010 Paris

 

https://www.portestmartin.com/spectacle/piece/avant-la-retraite

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MAITRES ANCIENS

Texte de Thomas Bernhard.
Mise en scène et Adaptation de Gerold Schumann d’après la traduction de Gilberte Lambrichs.

« Depuis plus de trente ans, Reger, musicologue de renom et véritable détestateur du monde, fréquente le Musée d’art ancien de Vienne où il s’assied, un matin sur deux, sur la banquette de la salle Bordone pour contempler L’Homme à la barbe blanche du Tintoret. »

Comme Schopenhauer, dont « seules quelques lignes » sauvèrent Reger de l’anéantissement après la mort de l’être aimé, mais aussi comme Guy Debord, et l’Alceste de Molière, Reger/ Bernhard est un misanthrope. Même vomissement de l’hypocrisie, de la médiocrité et de la compromission. Même haine des hommes. Même fuite au désert (ici l’espace mental d’une salle du Kunsthistorischesmuseum de Vienne). Même manière d’aimer, destructrice et suicidaire.

Alceste,  Le Misanthrope acte II : « Plus on aime quelqu’un moins il faut qu’on le flatte. À ne rien pardonner le pur amour éclate. »

C’est cet amour qu’expose Maîtres anciens. Un amour qui, sans relâche, désidéalise, critique et cherche la faille. Amour qui rejette toute fascination, amour qui brise l’idolâtrie pour révéler peut-être un « fragment » de réelle perfection. Rien ne mériterait d’être aimé qui ne résisterait pas à une totale mise à nu des semblants. Bernhard écrit là son dernier texte. Il a perdu depuis peu celle qu’il appelait « La Tante », son être vital de trente-cinq ans son aînée. Celle qu’il agonisait continuellement de ses sarcasmes amoureux. Bernhard est Reger, et Reger devient peu à peu ce vieillard à la barbe blanche qui attend la mort dans le tableau.
Thomas Bernhard s’appuie sur un triptyque mis en abîme. La trinité Bernhard/Reger/Vieillard à la barbe s’inscrit dans une autre : Reger (héros combattant), « le porte-voix » Irsigler (le gardien de musée stupide mais fidèle), et « l’auditeur » Atzbacher. Dans sa mise en scène, Gerold Schumann ajoute un niveau supplémentaire dans la mise en abîme : l’auditoire (le public), le porte-voix François Clavier, et Thomas Bernhard à la fois toujours présent et toujours absent.

 

®PascaleStih

François Clavier doit donc interpréter tous ces niveaux, toutes ces nuances. Il n’a pas cette forme d’incarnation qu’avait Serge Merlin (un maître ancien désormais ?). Merlin produisait le texte, le débitait, le forgeait dans sa bouche brûlante. Martelant les mots avec sa langue. Il n’a pas non plus cette pesanteur agile  d’ours féroce d’un André Marcon (Le faiseur de théâtre il y a quelque temps et Avant la retraite en reprise prochainement). François Clavier opte pour la distinction. Il cisèle le texte avec une certaine distanciation, qui a tendance à renforcer la dimension comique. Il parle le texte sans le déclamer, assez vite d’ailleurs (au risque de fourcher à plusieurs reprises) comme pour ne pas insister. Parti pris de la distinction et de l’élégance. Il atteint dans la dernière partie une tonalité extrêmement touchante à l’évocation de la mort de sa femme et de la confrontation avec le néant
Le décor, comme il se doit, est minimaliste. Deux panneaux blancs encadrent la scène, un troisième ferme le fond. Ersatz de rideau de théâtre, évocation de la page blanche qui se remplit de la parole, tableaux à fantasmer (dans son livre Bernhard ne s’encombre d’aucune illustration ou description). Ces panneaux figurent parfaitement cet espace mental où penser et créer devient possible, loin du tumulte social. Seul regret, la diffusion en musique de fond de la musique de Fanny Mendelssohn. Elle apparaît comme un contresens, là où le texte évoque explicitement le dégoût de la kitshification de la musique en musique d’accompagnement (restaurants, ascenseurs, magasins…). Ravalement d’un objet artistique au niveau d’une ambiance. Mais cette illustration sonore déconcertante ne gâche pas le plaisir du spectateur.

     François Clavier et Gerold Schumann nous livre 1h10 d’intelligence de jeu et de texte, ils nous transmettent une épure cinglante et rafraîchissante en ces temps tièdes où le consensus vide et la soi-disante bienveillance sont nos «maîtres nouveaux».

 

Texte de Thomas Bernhard.
Mise en scène et Adaptation de Gerold Schumann

Jeu  François Clavier
Musique  Fanny Mendelssohn
Voix Thomas Segouin
Scénographie, costumes Pascale Stih
Lumières Philippe Lacombe
Construction décors Jean-Paul Dewynter
Ingénieur son Didier Henry

Théâtre Les Déchargeurs, 3 Rue des Déchargeurs, 75001 Paris
Dates et horaires : du 5 au 29 janvier, du mercredi au samedi à 19h
Durée : 1h10

Maîtres anciens – comédie

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