ASTUCES EN CUISINE

Astuces en Cuisine

Jeu et conception: Fred Robbe et Felipe Magana
Dramaturgie, mise en scène et scénographie: Kristtian Frédric

 

Vous aimez la cuisine ? M. Bertrand, cuisinier médaillé et son assistant(e) Guacamole vous refilent en ligne les meilleures astuces pour gagner du temps.

Variation moderne du fameux duo du clown blanc et de l’Auguste, cuisiné avec  d’autres ingrédients, ce tandem du web nous accroche au premier coup d’oeil, promettant rires et sourires aux catastrophiques dérèglements de cette relation toujours un poil sado-masochiste entre la tête et les jambes.

L’alternance entre le quotidien chaotique de nos deux malheureux héros et leurs rendez-vous médiatiques en direct raconte notre modernité en ligne où perfection et bonheur ont force de loi. La musique lénifiante de l’émission  (celle de l’insouciante, heureuse et triomphante société de consommation des années 50 aux Etats-Unis, années 60 en France) associée à l’excellente création sonore d’Etienne Bluteau, diffuse une ambiance à la Tati dans Playtime (1967), où, monsieur Hulot, en clown mutique déambule, dans un labyrinthe aseptisé et rationnel jusqu’à l’absurde derrière les souriantes façades. M. Bertrand et Guacamole réinterprètent le classique clown blanc et l’Auguste comme le web d’aujourd’hui redonne du souffle à l’enthousiasme puéril des années glorieuses de la société de consommation.

De cette époque, encore, remontent éclater dans le spectacle quelques bulles de ce monde suranné, tel l’épisode mythique du duel entre Poulidor et Anquetil sous la neige du Puy de Dôme (tour de France 1964) rêvé par M. Bertrand. Les deux clowns, portés par des intimes oniriques singuliers, se percutent pour notre plaisir, dans une cascade de maladresses (aggravées par des tours de magie qui ne s’annoncent pas comme tels) ;  l’esprit d’escalier les dégradant d’une scène gagesque à l’autre. Tout prétexte est bon pour chuter : un son, un objet vu autrement (le chariot roulant, devient tout à coup féroce taureau face à un Guacamole intrépide en toréador comique).

Les mimes sont réussis, quand les deux comédiens produisent, en plus, les effets sonores avec leur bouche (il est bien question d’un métier de bouche!). C’est parfaitement rythmé, les répétitions de gags sont efficaces par des comédiens généreux pour un spectacle frais joyeux, jouissif et régressif ; les légumes giclent pour le meilleur du fun ! Un régal pour amateurs de clowns et les autres.

Interprètes: Fred Robbe et Felipe Magana
Artiste visuelle : Soo Lee
Création sonore : Etienne Bluteau
Création lumière: Yannick Anché
Magie nouvelle, fabrication d’objets et accessoires: Fabrice Provansal, Nicolas Bastian, Felipe Magana, Oriane Poncet
Costume: Marie-Hélène Repetto
Maquillage: Cécilia Lucero

Avignon OFF
Du 5 au 26 juillet 2025 à 16h45 au Théâtre Les 3S (relâche les 7, 14, 21 juillet)
Durée : 1h

LES LIAISONS DANGEREUSES

D’après CHODERLOS DE LACLOS

Adaptation et Mise en scène d’Arnaud DENIS

Quand on ne sait pas comment dire du mal d’un spectacle totalement réussi, ne cédant pas à un pseudo avant-gardisme, d’aucuns ont cette formule qu’ils pensent lapidaire : « Oui, enfin c’est monté très classique ». Cela signifie alors que les comédiens ne parlent pas dans des micros sur pied, qu’il n’y a pas une avalanche de vidéos projetées, que le texte original n’a pas été « revisité » ni « dépoussiéré », que le metteur en scène ne prévaut pas (jusque sur l’affiche) sur l’auteur, etc. Cette formule est donc souvent pour moi la meilleure accroches publicitaire . Cela me dit : il va s’agir de théâtre et de comédiens, de texte enfin.

Alors commençons par cela. Ce spectacle est très classique ! Ce qui ne l’empêche jamais, bien au contraire, d’être créatif, mais dans la subtilité, inventif, mais dans le respect de l’œuvre traitée.

Choderlos de Laclos, auteur du siècle des Lumières, montre la décadence des milieux aristocratiques libertins à la veille de la révolution française. Le crépuscule d’un ordre oppressif et déviant.

Comment résumer les Liaisons dangereuses ? Ce roman raconte les machinations tramées par deux héros libertins, le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil. Tout au long de l’œuvre, les deux personnages, qui ont été amants dans le passé, se racontent par lettres interposées leurs exploits libertins. Le Vicomte de Valmont vit son libertinage ouvertement et se plaît à séduire puis déshonorer les femmes qu’il rencontre. La Marquise de Merteuil dissimule son libertinage en société mais a déclaré la guerre aux hommes et souhaite « venger son sexe ».

La Marquise de Merteuil, vexée d’avoir été éconduite par un de ses amants, le Comte de Gercourt qui s’apprête à épouser la jeune Cécile de Volanges, demande à Valmont de séduire et déshonorer la jeune Cécile avant son mariage. La Marquise de Merteuil promet à Valmont de s’offrir à lui en rétribution. Le Pacte est scellé…

DR Cédric Vasnier

Quand on parle des « Liaisons Dangereuses », on se souvient autant de nos classes lycéennes que du magnifique film de Stephen Frears : J. Malkovich ! G. Close ! M. Pfeiffer ! K. Reeves et U. Thurman ! Difficile de naviguer dans ce sillage prestigieux sans sombrer.

Oui, Arnaud Denis, dont on connaît la finesse et l’intelligence de mise en scène, s’attelle ici à un monument : Un immense roman épistolaire, mais aussi un très grand film. Un double défi donc. Et bien, le défi est parfaitement relevé, non sans panache. Arnaud Denis a su insuffler une vie frémissante à ces échanges épistolaires, transformant la lecture en un théâtre de l’intime, où chaque missive devient un acte en scène, chaque mot une arme. La scène, épurée décorée essentiellement de toiles en trompe l’œil, se fait le réceptacle de ces stratégies amoureuses et guerrières, où les où les mots mettent les corps et les cœurs en esclavage, où les regards s’entrecroisent, chargés de promesses fallacieuses et de désirs inavoués.

La direction d’acteurs est d’une justesse implacable. Delphine Depardieu incarne une Marquise de Merteuil à la hauteur de sa réputation sulfureuse. Son phrasé, d’une acuité cinglante, sculpte une femme d’une intelligence redoutable, dont la froideur calculatrice masque à peine une fêlure secrète. Elle est la tisseuse de cette toile mortifère, l’architecte de ces destins brisés. Merteuil est une femme devenue pure comédienne/metteuse en scène, qui vit retranchée derrière son masque. Delphine Depardieu sait autant jouer la fêlure cachée que la comédienne rouée. Il faut, quitte à parler encore de classicisme, saluer bien bas sa technique de comédie justement. Sa maîtrise de l’outil vocal est celle d’une instrumentiste, sa gestuelle celle d’une chorégraphe, son jeu de visage relève autant du mime que du théâtre baroque. Bravo et merci pour cette rare et puissante performance !

DR Cédric Vasnier

Face à elle, Valentin de Carbonnières campe un Vicomte de Valmont d’une élégance vénéneuse. Son jeu, d’une subtilité rare, rend palpable la jouissance perverse qu’il tire de ses conquêtes, mais aussi cette lassitude intrinsèque, cette mélancolie autodestructrice qui affleure sous le vernis de la désinvolture.

Les seconds rôles, loin d’être de simples faire-valoir, contribuent à l’éclat de ce tableau immoral. Ne citons pour exemple que la délicieuse Raphaëline Goupilleau en Madame Rosemonde. Ces apparitions sont attendues, et dégustées avec une gourmandise d’amoureux de théâtre. Elle apporte un contrepoint essentiel à toute la pièce par sa distance, sa vis comica. Elle donne du volume, de la chair à un personnage souvent joué plat et raisonneur. Elle mériterait à elle seul l’achat du billet !

La mise en scène d’Arnaud Denis est un véritable travail d’orfèvre. Il ne s’agit pas de « jouer » des lettres, mais de les faire « vivre », de les incarner dans la chair et l’esprit des personnages. Les jeux de lumière, tantôt froids et distanciés, tantôt enveloppants et complices, soulignent les méandres psychologiques et les changements d’alliances. La musique, discrète mais pertinente, agit comme un contrepoint émotionnel, soulignant la tragédie latente qui se noue sous les oripeaux de la bienséance.

En somme, Arnaud Denis nous offre une relecture des « Liaisons dangereuses » qui, loin de se contenter de l’esthétisme d’époque, plonge au cœur de l’âme humaine, explorant ses bassesses et ses grandeurs éphémères. C’est un spectacle intelligent, ciselé, qui laisse le spectateur à la fois fasciné et troublé, confronté à l’éternel questionnement sur la nature du désir, de la puissance et de la rédemption. Une réussite éclatante qui confirme, s’il en était besoin, le talent d’un metteur en scène qui sait donner à voir l’invisible et à entendre le froissement des âmes.

D’après CHODERLOS DE LACLOS

Adaptation et Mise en scène d’Arnaud DENIS
Distribution : Delphine DEPARDIEU, Valentin de CARBONNIERES, Salomé VILLIERS, Raphaëline Groupilleau, Alexandre de Shotten, Marjorie DUBUS et Jéremie Lutz
Collaboration artistique Georges VAURAZ

Décors Jean-Michel ADAM

Costumes David BELUGOU

Lumières Denis KORANSKY

Musique Bernard VALLERY

https://www.comediedeschampselysees.com/spectacle/61/les-liaisons-dangereuses

CABARET MAIAKOVSKY

  • Tout avait pourtant si paisiblement débuté. Une belle et longiligne chanteuse au profil de déesse kazakhe: deux longues nattes glissant d’une tiare endiamantée, sortie tout droit de Star Wars (c’est précisément d’Asie centrale que les costumiers du film ont tiré leur inspiration). Lovée dans une robe fourreau jusqu’aux chevilles, la dame en noir nous servait une mélopée envoûtante, accompagnée de musiciens punks aux yeux cernés de noir et collier à clous.

Bien sûr quelque chose clochait…

Car pour ARTiShok, la troupe indépendante d’Almaty, Vladimir Maïakovski, c’est du proto punk. Musique, poésie et provocations sont au menu de ce cabaret déjanté prenant pour fil conducteur « Le nuage en pantalon », long poème fondateur, à la fois lyrique, révolutionnaire et provocateur, où Maïakovski se révèle comme poète de la modernité, du désespoir amoureux et de la colère politique. Le poète  déclare bien son amour à une femme, mais de manière violente, désespérée et profondément subversive. C’est une explosion d’amour blessé, un cri qui mêle passion, rage et rejet du monde. L’œuvre est célèbre pour son esprit de rébellion. Maïakowski vomit l’art académique, il défie Dieu.

Le public est donc bousculé : par le hurleur de poèmes, par les surprises et menaces surgissant de ses acolytes, et des spectateurs, appelés à participer. Un aimable foutoir mais un foutoir délicat. Beaucoup d’humour, visuel, car les artistes, très clownesques, s’expriment en langue russe, rarement en français (quelques phrases apprises phonétiquement et dont on comprend deux mots sur trois) et tant mieux, c’est plus drôle ! Les différents niveaux de compréhension du public (car les russophones sont là, qui à certains endroits, interpellent le comédien ou lui répondent en vers) ajoutent à la joyeuse cacophonie, comme dans les bons spectacles pour enfants. Mais on devine tout, en fait, et la traductrice réquisitionnée pour l’occasion n’a besoin de traduire que l’essentiel. Du jeu, du jeu pur et deux mots (d’anglais) et la situation est comprise, le gag fait mouche !

Idem pour les poèmes : une projection au mur affiche quelques phrases déclinant les intentions, l’humeur du poète ( « Maïakowski veut », « Maïakowski exige », « il parle à Dieu »). Pourquoi traduire ? Et quelle traduction choisir ?… Inutile d’aligner les phrases ; ce qui prend le public, ce sont les mots russes du poète, les sonorités et intonations que l’interprète extirpe de son corps, qu’il mâche et fait sonner. Contorsions, roulements d’yeux, déhanchements, tout son corps est poème.

On se comprend au-delà du langage. Quel message d’espoir !

Equipe artistique :

Galina Pyanova – Mise en scène
Asset Balgazin – Interprétation
Salim Balgazin – Interprétation
Anton Bolkunov – Interprétation
Antoine Doukravets – Interprétation
Viktoriya Mukhamejanova – Interprétation
Galina Pyanova – Interprétation
Anastassiya Tarassova – Interprétation
Spectacle présenté dans le cadre des Journées de l’Asie centrale en Avignon

Avignon OFF 2025
du 5 au 14 juillet (relâche le 8 juillet) à 22h45
Durée : 1h20
ATYPIK THÉÂTRE -84 000 Avignon