L’ILIADE ET L’ODYSSÉE

d’après Homère
adaptation et mise en scène Pauline Bayle

L’ILIADE

« Game of Troy »

 

A l’heure où Marvel et Disney imposent leur imaginaire à coups de milliards, de CGI, de combats titanesques, où se mêlent hommes et dieux, à l’heure de Avengers endgame donc, Pauline Bayle entre en résistance. Elle livre  une bataille artistique pour un autre spectaculaire. Ici les combats épiques ne passent que par la force du verbe. Ils ne sont jamais joués, ni même mimés. Les effets spéciaux résident dans le contenu de quelques seaux (armure, fleuve, feu de la guerre…). Les personnages sont uniquement campés par la puissance de leur nom, clamé en étendard. La virilité des hommes de guerre (Ajax, Hector, Achille) ? La féminité d’Aphrodite, d’Hélène ? L’une comme l’autre sont indifféremment supportées par hommes ou femmes.

Pauline Bayle a des choix tranchés, dont elle garde la cohérence de bout en bout. Aux humains le tragique (dans le fond comme dans la forme). Ils aiment vraiment, meurent vraiment. Sans jamais aucun second degré. Aux dieux la comédie. Aux éternels rien n’arrive jamais de vraiment important. Dans l’éternité tout devient trivial de n’avoir pas de terme. Ils sont joués à l’extrême de la parodie bouffonne, jusqu’au sketch parfois. Mais la guerre fini par trouver son vainqueur. Tout est gagné, tout est perdu. Selon le camp où l’on se trouve.

 

photo (c) Blandine soulage

 

L’ODYSSÉE

« Ulysse is coming »

 

Disparue Troie et son épopée, l’Olympe et son kitsch de télé-réalité. Il ne reste qu’Ulysse, migrant de toujours, lost in translation, entre Troie et Ithaque. Même si, de loin en loin, Athéna intervient, le plateau est laissé à l’humanité des mortels. Moins d’artifices scéniques, et plus d’émotion. Beaucoup plus d’émotion, et d’humanité dans cette seconde partie, la plus réussie des deux. La figure irreprésentable, car présente en chacun, de l’homme errant et nécessiteux, recherchant une terre aimée et aimante, et diffractée par Pauline Bayle sur les cinq comédiens. Le procédé fonctionne à merveille. L’universalité mythique de cette figure gagne en singularité par le biais de cette polyphonie. Passant par la voix de l’une, le corps d’un autre, la souffrance d’Ulysse s’enrichit à chaque fois de quelque chose de particulier et profond. Cet homme qui se présente en se nommant « Personne » (persona en latin voulant dire masque), existe plus fortement d’être ainsi désincarné. Cet homme qui ne peut aborder Ithaque qu' »invisible », sous les traits d’un étranger mendiant ; cet étranger « est un cadeau des dieux qui doit être accueilli avec respect. Petite obole grande joie. » nous dit Homère.

L’ étranger, à l’heure où nous peinons à tendre la main aux migrants perdus sur cette même méditerranée, Pauline Bayle nous l’offre comme un autre nous même. Magnifique réussite.

 

photo (c) Blandine soulage

 

 

d’après Homère
adaptation et mise en scène Pauline Bayle

avec Manon Chircen, Soufian Khalil, Viktoria Kozlova en alternance avec Najda Bourgeois, Mathilde Méry, Loïc Renard

scénographie Camille Duchemin, Pauline Bayle
lumières Pascal Noël
costumes Camille Aït

La Scala

13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris

Du 21 Mai 2019
Au 02 Juin 2019

Durée : 1h25 et 1h45,  les deux spectacles peuvent être vus à la suite, séparément, ou au choix.

Publié le
Catégorisé comme Théâtre

LA ROSE ET LA HACHE

Texte d’après « Richard III ou l’horrible nuit d’un homme de guerre » de Carmelo Bene à partir de William Shakespeare

Mise en scène Georges Lavaudant

Les astronomes ont la comète de Halley, les éclipses solaires. Avènements rares et cycliques. Elles reviennent, elles reviennent. Mais leur éternel retour n’évite pas qu’on en rate le rendez-vous. La Rose et la hache est, pour le théâtre, notre comète, notre éclipse. Apparue la première fois en 1979 elle se produit à nouveau, furtivement, du 16 au 20 mai dans le ciel de Saint-Denis au TGP.

Heiner Müller avait écrit un « Hamlet machine », Carmelo Bene a créé un « Richard ex machina ». Il réduit à l’os Gloucester toute l’intrigue. Jetés hors scène presque tous les personnages et leurs trajectoires, comme on se débarrasse d’un mauvais gras, ou d’un mauvais peuple. Tout passe par Richard qui est l’obsession unique de Richard. « Tout un monde pour rien », disait Shakespeare par la voix de son noir héros. Ce rien, ce « néant », n’est autre que Richard lui-même. Lavaudant nous fascine et nous plonge dans ce trou noir inhumain, trop inhumain. Il nous hypnotise avec ce roi qui s’auto-engendre. Scène hallucinée, proprement extraordinaire, où Richard répète, ivre de puissance folle : « Je suis roi ! Je suis roi ! ». Il traverse la scène, une traîne royale ensanglantée ceinte autour du cou. Il traverse dans le fracas des stroboscopes, sans fin. Et, à l’autre bout de la traîne, la tenant comme s’il était le peuple à lui seul, Richard encore. G. Lavaudant taille aussi dans le texte shakespearien avec son art de la lumière et de la scénographie. Rien que des contrastes, noirs et blancs, rouge. Le vin du crime qui stagne dans les verres, la traîne royale, jusqu’au mot « fraise » que Garcia-Valdès écrase vingt fois sous sa dent. Une esthétique qui serait comme un regard sur le monde, pour le réduire à un échiquier où les pièces du jeu, la pièce et le jeu, saignent. Pour que cette puissance visuelle n’écrase pas le spectacle, à la manière d’un monarque tyrannique, il faut un comédien hors du commun. Capable de servir et d’imploser dans le cadre même qui l’enserre, Gabriel Garcia-Valdès est ce comédien. Il semble sans cesse pirater chaque scène, qu’il prend à l’abordage. Il n’est jamais évident, mais retord. Il prend, lui aussi, le pouvoir sur le plateau qu’il vampirise.

Si Richard était un comédien, il serait Garcia-Valdès. Et si Garcia-Valdès était roi ?

 

photos © Pidz

Avec

Elisabeth Astrid Bas,

Gatesby, le Roi Edouard Babacar M’baye Fall

Richard, Duc de Gloucester, puis Richard III Ariel Garcia-Valdès

Marguerite, Georges Lavaudant

Lady Anne Irina Solano

décor, accessoires et costumes Jean-Pierre Vergier
lumière Georges Lavaudant
son Jean-Louis Imbert
maquillage, coiffure, perruques Sylvie Cailler et Jocelyne Milazzo
chorégraphie Jean-Claude Gallotta

Théâtre Gérard Philipe

59, boulevard Jules-Guesde, Saint-Denis

DU JEUDI 16 AU LUNDI 20 MAI 2019

Publié le
Catégorisé comme Théâtre

LE ROSAIRE DES VOLUPTÉS ÉPINEUSES

De Stanislas Rodanski

Mise en scène Georges Lavaudant

Georges Lavaudant propose un théâtre qui embrasserait, voluptueusement, le cinéma sur la bouche. Pas n’importe quel cinéma. Celui de Wilder et de Sunset boulevard, de Kubrick et de Shining, où Lancelot ( Frédéric Borie) nous convie à boire un bloody mary au bar du Overlook Hôtel de Shining. Dans une première scène qui pourrait être la dernière.

Pas n’importe quelle bouche. Celle de Dietrich, Swanson ou Novak.

Pas n’importe quel baiser, puisque mis en scène comme Hitchcock filmait « les scènes d’amour comme des scènes de meurtre, et les scènes de meurtre comme des scènes d’amour ».

G. Lavaudant injecte et projette une esthétique du noir et blanc, seulement contrariée par le rouge Carlton (Frédéric Roudier) figurant une tache de sang indélébile, la place du mort. Valet touché au cœur, Monsieur Loyal. Lancelot, lui, est le valet de trèfle, arme du crime de la Dame de pique (Élodie Buisson).

Il met ses comédiens comme en suspension dans ce thriller onirique et poétique, comme séparés de leur chair et du plateau, par une lumière idéale et élégante.

Ils sont sonorisés, ce qui renforce encore leur idéalisation iconique, leur délivrance de la pesanteur charnelle. Ils nous font nous glisser dans le texte poétique de Stanislas Rodanski . Comme on se laissait aller, sans doute, à la voluptueuse langueur des sleepings. Et puis une phrase : « Parfois l’heure de la mort arrive en plein milieu de la vie. ». Elle nous rend au cauchemar éveillé de nos existences.

photos © Marie Clauzade

Texte  Stanislas Rodanski

Mise en scène Georges Lavaudant

Avec Frédéric Borie, Élodie Buisson, Clovis Fouin Agoutin, Frédéric Roudier, Thomas Trigeaud

Décor et costumes Jean-Pierre Vergier |

Son Jean-Louis Imbert |

Maquillage, coiffure, perruques Sylvie Cailler et Jocelyne Milazzo |

Chorégraphie Francis Viet |

 

Théâtre Gérard Philipe

59, boulevard Jules-Guesde, Saint-Denis

Du 17 Mai 2019 – 19 Mai 2019

vendredi et samedi à 19h, dimanche à 15h.