CYRANO

Texte d’Edmond Rostand

Mise en scène Lazare Herson-Macarel

Le théâtre de la Tempête donne un nouveau Cyrano. Encore ? Après celui de Podalydès avec le flamboyant Vuillermoz ? Après celui asilaire de Torreton par Pitoiset ? Encore ?

Oui encore ! Car Lazare Herson-Macarel prend à bras le corps cette pièce qui est en elle même un grand panache pour en faire ce qu’elle est : une grande fête, une orgie de théâtre, une hécatombe de la petitesse et des renoncements quotidiens. Cyrano c’est le théâtre fait homme et l’homme accouchant de la théâtralité. Dès la scène d’exposition, aussi fameuse qu’étrange, où nous sommes au théâtre attendant l’entrée, non du comédien principal, mais bien de Cyrano, dont on parle longuement l’annonçant sans fin. Et quand il entre, c’est justement pour chasser le comédien à la déclamation amidonnée et grandiloquente. Cyrano chasse la poussière du plateau comme Jésus les marchands du temple, à coups de trique. Il restaure le bonheur de jouer, la spontanéité dans la démesure, la joie enfantine dans le sérieux des enjeux. Toute la mise en scène sert ce propos. On ne s’appesantit jamais, on va à l’ivresse. Des praticables tourbillonnent et l’on se retrouve au siège d’Arras, on déchire les pages d’un livre et elles deviennent pluie de feuilles mortes. Tous les choix de mise en scène vont à l’essentiel, à l’évidence, de manière enfantine et souvent poétique. Ces trouvailles de théâtre de recyclage sont parfaitement cohérentes avec le texte. Succession de surprises, d’intelligence et de style, par la torture amoureuse « appliquée à  ce grand niais d’alexandrin » par Rostand, après Hugo.

La distribution va de conserve. Le jeu haut et clair, spontané et vivant, est toujours privilégié. De l’énergie, de la sueur et un engagement émotionnel qui emporte. Eddie Chignara cyranise la bêtise, la bassesse des hauts placés, à coups de rimes. « fly like a butterfly sting like a bee » disait Ali. Il ne souligne jamais le vers, n’appesantit pas l’énormité de son Bergerac par une volonté d’effet. Il humanise le sublunaire, sans rien enlever de son excès. Chez tous le plaisir, enfantin j’insiste, de jouer est palpable. Quelques palpitations supplémentaires pour le jeune David Guez aussi juste que puissant. Il propose un beau Raguenot, vibrant plaidoyer de Rostand pour l’amour vrai de la poésie. Portrait d’une âme d’élite, de l’amateur pur, du spectateur engrené.

Le théâtre de la Tempête donne un nouveau Cyrano. Encore ! Encore !

crédit photos Victor Tonelli

De Edmond Rostand

Mise en scène Lazare Herson-Macarel

Scénographie Ingrid Pettigrew

Costumes Alice Duchange assistée de Selma Delabrière

Lumière Jérémie Papin

Création musicale Salomé Gasselin et Pierre-Louis Jozan

Maître d’armes François Rostain

Régie générale Thomas Chrétien

THÉÂTRE LA TEMPÊTE DU JEUDI 15 NOVEMBRE AU DIMANCHE 16 DÉCEMBRE

Route du Champ de Manœuvre – 75012 Paris

www.la-tempete.fr

Tournée 2018-2019 :

20 décembre : le Carré, Chateau-Gontier (53)

15 janvier :Théâtre Jean Vilar, Saint-Quentin (02)

18 janvier : Théâtre Jacques Prévert, Aulnay-sous-Bois (93)

22 janvier : l’Escale, Melun (77)

25 janvier : Espace Lino Ventura, Garge-les-Gonesses (95)

29 et 30 janvier : le Grand R, la Roche sur Yon (85)

2 février : le Carré, Sainte-Maxime (83)

5 février : Scène 55, Mougins (06)

8 février : la Mégisserie, Saint-Junien (87)

13 et 14 février : l’Odyssée, Périgueux (24)

21 février : le théâtre, Rungis (94)

26>28 février :le Théatre de Cornouaille, Quimper (29)

12 mars : le Salmanazar, Epernay (51)

30 mars : Théâtre Jean Vilar, Vitry (94)

2 et 3 avril : le Bateau Feu, Dunkerque (59)

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Catégorisé comme Théâtre

LE JEU DE L’AMOUR ET DU HASARD

Texte Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux,

Mise en scène Benoît Lambert

« … et que la raison y périsse. »

 Benoît Lambert nous convie bien à un combat, plus qu’à une comédie le plus souvent. Le spectateur est d’emblée confronté à un plateau scindé en deux espaces qui se font front. A cour la culture : cabinets de curiosités, tables d’expérimentations, de botaniques, de zoologie, chimie… la surcharge et l’encombrement. A jardin la nature : pentes herbeuses menant à un sous-bois, biche aux aguets, brumes naissantes. Espace ouvert, mais où la chasse est ouverte, car le cœur est un chasseur solitaire. La belle scénographie d’Antoine Franchet sert le propos du metteur en scène à merveille. Un propos assez sombre, mettant l’accent sur la dureté des rapports de classe, la méchanceté des sentiments, la volonté d’emprise contenue dans l’expérience amoureuse. Marivaux avait voulu faire jouer ses pièces par les acteurs italiens pour les animer de leur invention burlesque, leur corps comique et vif. Benoît Lambert opère un retour « au Français ». Arlequin est plutôt mélancolique (sorte de Joker à la larme à l’œil), là où on avait l’habitude de le voir enfantin et enivré par les atours de la puissance, le père lui-même figure de la bonté – « dans ce monde il faut être trop bon pour l’être assez » –  est joué, avec finesse par Robert Angebaux, dans une tonalité parfois ricanante. Marivaux écrivait : «Chez mes confrères, l’amour est en querelle avec ce qui l’environne (« ); chez moi, il n’est en querelle qu’avec lui seul (« ).» La mise en scène explore aussi cette inquiétante « querelle », dans la seconde partie où l’amour de Silvia devient un monstre torturant Dorante (vibrant et stoïque Antoine Vincenot).

Ce parti pris radical est réellement intéressant, et la mise en scène fonctionne à merveille. Benoît Lambert donne de la pièce un éclairage très personnel et acéré qui mérite d’être vu, au regard des réalisations de jean Pierre Vincent aux Amandiers en 1998, ou de Galin Stoev à la Comédie Française en 2011.

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  Crédit photo : Vincent Arbelet

 De Marivaux

Mise en scène Benoît Lambert

Avec

Robert Angebaud > Monsieur Orgon, père de Silvia

Rosalie Comby > Lisette, femme de chambre de Silvia

Étienne Grebot > Mario, frère de Silvia

Edith Mailaender > Silvia, fille d’Orgon

Malo Martin > Arlequin, valet de Dorante

Antoine Vincenot > Dorante

scénographie & lumière Antoine Franchet,

son Jean-Marc Bezou,

costumes Violaine L.Chartier,

régie générale & lumières Julien Poupon

Théâtre de L’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes 75012 Paris

 du 26 septembre au 21 octobre 2018
du mardi au samedi à 20 h, le dimanche à 16 h / durée : 1h40

http://www.theatredelaquarium.net/Le-jeu-de-l-amour-et-du-hasard-de

et en tournée en France jusqu’en avril 2019

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LA GUERRE DES SALAMANDRES

D’après le roman de Karel Capek adapté par Evelyne Loew

Mise en scène: Robin Renucci

Un vieux loup de mer, à la capitaine Haddock, découvre sur une île perdue des mers lointaines un genre de loch ness tropical où subsistent depuis des millénaires des créatures bizarres. Il utilise l’intelligence de ces salamandres pour pêcher les perles… tout en leur apprenant à éliminer leur prédateur immémorial, les requins, qui les cloitraît dans cette île. Le capitaine, et l’industriel auquel il s’associe, deviennent incroyablement riches… incroyable comme le bond qu’accomplissent alors ces salamandres dans l’évolution de leur espèce. Et l’on peut bientôt employer cette main d’œuvre servile, rapidement devenue innombrable, à toutes sortes de travaux manuels… mais aussi intellectuels.
En avance de deux décennies sur «La planète des singes» de Pierre Boulle, le roman d’anticipation de Karel Capek se conclut par une révolte de cette race d’esclaves. Mais entre-temps, cette fable à l’ironie mordante aura dénoncé la folie des Hommes: la maximisation du profit, la compétition entre nations, la débilité médiatique, le mépris de l’environnement. « Un monde qui, en toute insolence et inconscience, entreprend de scier tranquillement la branche sur laquelle il est assis» traduit le metteur en scène, Robin Renucci.

Adapter à la scène ce roman foisonnant, incluant des suppléments documentaires, des coupures de presse, dont l’intrigue se déroule en de multiples endroits de la planète (système repris plus tard par les films catastrophe) et surtout sans réels personnages principaux, n’est pas une mince affaire. Evelyne Loew réussit la mission impossible par le truchement de deux journalistes, dont un lanceur d’alertes, utilisés comme fil conducteur. L’adaptation penche vers la fable environnementale plutôt que le conte philosophique en faisant notamment l’impasse sur le racisme et l’antisémitisme trivial du si sympathique «capitaine Haddock». Si ces défauts accentuent dans le roman la critique d’un monde occidental où racisme et exploitation d’autrui sont la norme, concourant de ce fait à sa ruine, il est en effet difficile de présenter au grand public un personnage raciste sous des dehors sympathiques, encore moins à des enfants. L’ironie voltairienne du conte philosophique n’est pas accessible à tous. C’est cependant dans une fantaisie joyeuse qu’apparaissent les parallèles entre la fable tirée du roman de Karel Capek et les menaces qui assombrissent notre actualité: dérèglements climatiques, fonte des glaces, montée des eaux, etc.

Sept comédiens au plateau interprètent une cinquantaine de personnages, passant souvent à vue de l’un à l’autre et s’arrêtant parfois pour commenter le cours des événements. Dans une esthétique de bois et de fer inspirée des années trente, ils traversent la salle de rédaction d’un quotidien national, le bureau d’un industriel en vue, la ruelle d’un port, une plage du Pacifique, une salle de marché boursier, la réunion d’un trust international, une assemblée de la Société des Nations. Les comédiens deviennent danseurs, changent eux-mêmes les décors et réalisent à vue certains bruitages comme ceux de la houle et des vagues pour une scène de baignade à la plage. On s’amuse follement de les voir, à l’arrière-plan, clapoter des mains dans l’eau d’une bassine et agiter un chiffon de plastique devant les micros, tout comme les professionnels du cinéma, en studio. Robin Renucci aime en effet « que la magie des bruitages et des techniques du théâtre soit visible du public pour créer un jeu ludique, un va-et-vient jubilatoire entre les personnages et les acteurs, entre le texte de 1935 et notre société du 20ème siècle. » Eh bien, c’est réussi! Le procédé rend en outre hommage à la tradition du théâtre de tréteaux, théâtre populaire par excellence. Ce spectacle plaira à tous.

Avec: Judith d’Aleazzo, Gilbert Epron, Solenn Goix, Julien Leonelli, Sylvain Méallet, Julien Renon, Chani Sabaty

Scénographie: Samuel Poncet

Objets, accessoires animés: Gilbert Epron

Lumière: Julie-Lola Lanteri-Cravet

Costume s et perruques: Jean-Bernard Scotto assisté de Judith Scotto et Cécilia Delestre

Bruitages: Judith Guittier