LA FILLE DE SON PERE

De Hissa de Urkolia

Mise en scène :Dionis Tavares

 

Parmi les spectacles brésiliens présentés dans la programmation « Brésil Invité d’ Honneur, » La Fille de son Père  joué â l’Atypik Théâtre se distingue: une autofiction musicale solo, jouée en français par l’actrice franco-brésilienne Hissa de Urkiola dans une mise en scène de Dionis Tavares.

Au plateau, le personnage confie son désir d’inspirer le public avec une histoire vraie, pas n’importe laquelle : la sienne. Une histoire qu’elle déroulera dans une alternance subtilement tissée entre le présent de la narration adressée directement au public et la réminiscence de moments passés, qu’elle revit, souvent de façon onirique.

Elle chante aussi : la chanson d’ anniversaire qu’ elle a composée sur une mélodie de carnaval et c’est tout le Brésil qu’elle nous offre.

Elle rêve: de fête d’anniversaire, d’ enfants où, à la place de super-héros et de princesses, c’est un nouveau tour autour du soleil qu’on fête

Un chapeau posé sur un trépied figure le père. La figure du père, un homme sage avec des réflexions que sa fille comprendra seulement plus tard, dans ce présent où elle nous parle.

“ Se plaindre, c’est de l’ auto-sabotage” aime répéter ce père, sa force, son pilier. Mais surprise, le géant est terrassé par un AVC. C’est l’hôpital, la déchéance: on lui pose une sonde urinaire.

Bonne fille, Hissa lui rend visite et se donne du mal. Il refuse la maison de retraite ; elle l’ emmène vivre chez elle. Les infirmiers qui se relayent sont censés s’occuper de lui, mais pendant leurs absences  tout le poids de la responsabilité lui revient. Cette femme, qui désire tant adopter un enfant se voit contrainte de s’occuper de son père comme de son propre fils.

Hissa, l’actrice, change les costumes, le décor ; on a suit à l’hôpital, dans  sa maison et au cimetière. Tout cela avec la fluidité et l’aisance d’une actrice mûre, spontanée tout autant que précise.

Mais Hissa, le personnage, n’en peut plus. Alors dans un éclair ludique et poétique, elle “nage”, elle lit et découvre: « plus on a de patience envers l’autre, plus on a de patience envers soi »,

Scène de révélation, moment de délivrance: Hissa vit la joie avec son père, lui danse un rythme de carnaval brésilien, un air de l’opéra Carmen et une berceuse, poursuivant sa trajectoire de femme gâtée muée en un être capable d’aimer, construite avec une simplicité et une profondeur bouleversantes …

Trois ans ensemble, et puis Hissa se trouve confrontée à une autre épreuve terrible mais qui la rapproche encore du paternel: le dilemme de signer l’autorisation d’intuber son père dont la fin approche… ainsi que celle du projet d’adoption tant rêvé.

Avec une énergie intense , très brésilienne, en même temps que naïve et profonde, Hissa de Urkiola nous fait sourire, rire et même pleurer, pendant qu’ elle nous enchante et qu’elle éveille en nous la réflexion sur nos propres histoires de vie.

 La Fille de son Père est comme une provocation, un appel : soyons humain ! Laissons la force des liens familiaux, la quête de la joie de vivre et le sens de la vie nous traverser. Hissa de Urkiola s’enivre d’émotions et tire le public à elle par ses chansons, sa musique, et ses danses. Funambule sur le fil de sa narration, Hissa de Urkolia nous maintient dans un état de veille et d’alerte, en même temps que dans une détente onirique ; voilà que la prise de conscience devient inévitable .

Avignon OFF 2025

Le 8 juillet à 14h00 et 18h00 à l’Atypik Théâtre

La compagnie franco-brésilienne Teatro no Forte se consacre depuis 2013 à la mise en scène en portugais des classiques français (Molière, Feydeau, Courteline) ainsi que d’auteurs brésiliens comme Machado de Assis, Artur Azevedo et Martins Pena. La Fille de son Père est une première création contemporaine.

Retrouvez la compagnie franco-brésilienne Teatro no Forte sur Instagram ainsi que A filha do Pai.

https://www.instagram.com/teatronoforte

 

LES CRABES

De Roland Dubillard

Mise en scène Frank Hoffmann

De Roland Dubillard

54 ans après la création au théâtre de l’Epée de bois, 29 ans après les représentations au théâtre Bastille, Maria Machado rejoue « les crabes » de son conjoint décédé en 2011, Roland Dubillard. Elle est rejointe par son petit-fils (Samuel Mercer) dans le rôle du propriétaire. Denis Lavant est également là, accompagné de sa fille (Nèle Lavant). Fidélité et filiation sont donc au centre du spectacle. Bien sûr il y a la persistance d’un désir, la transmission intergénérationnelles, mais surtout la fidélité à une œuvre singulière.

Ainsi Denis Lavant s’engage toujours plus avant dans des choix de théâtre où la poésie semble prendre la plus belle part dans ce duo plusieurs fois millénaire : la poésie dramatique.

dr Maya Mercer

L’histoire ? À la fois secondaire et centrale. Irracontable est très simple. Un couple de propriétaires aux prises avec la fuite. Fuite d’eau, fuite d’argent, fuite impossible face à la vie et ses tracas dérisoires et accablants. Un deuxième couple de locataires qui fuient. Fuite en avant, sans échappatoire, vers la mort et la destruction.
Fuite impossible à arrêter du sens, du malentendu, du coq à l’âne, et du kal à chnikov…
Mais comment trouver un sens à l’existence, atteindre un but, quand tout marche de travers… en crabe.

dr Maya Mercer

Cela peut être drôle, d’un rire grinçant et noir, désespéré. Le plus souvent mélancolique.
Denis Lavant, une fois de plus, créé sur le plateau un phénomène astrophysique de modification de l’espace-temps. Là où il est, bouge, respire, parle… l’espace et le temps sont comme densifiés. Pas simple pour les autres acteurs de se hisser à ce niveau là.
Étonnant phénomène de puissance vitale et joueuse, pour servir un propos aussi sombre et nihiliste.

L’enfer c’est les hôtes, et nous sommes tous l’hôte de quelque chose ou de quelqu’un.
Dubillard transforme le plateau du théâtre en plateau de fruits de mer, et la vie en un plateau de fruits amers.

 

Mise en scène Frank Hoffmann

Avec

Denis Lavant, Maria Machado, Samuel Mercer et Nele Lavant

Scénographie Christoph Rasche

Visuels & Costumes Maya Mercer

Lumières Daniel Sestak

Musique René Nuss

CYRANO

D’après Edmond de Rostand
Mise en scène : Bastien Ossart

 

Cyrano de Bergerac, épris de sa cousine Roxane mais affligé d’un nez démesuré, accepte à sa demande de veiller sur Christian, son rival, pendant leur campagne militaire. D’une plume étincelante, Cyrano écrit au nom du beau Christian des lettres passionnées, qui vont enflammer le cœur de Roxane. Tragiquement, Christian meurt à la guerre, emportant leur secret avec lui. Dévastée, Roxane trouve du réconfort dans un couvent, où Cyrano lui rend régulièrement visite. Des années plus tard, sur le point de mourir, Cyrano lui dévoile la vérité.

 

Une oeuvre chérie du public, vue et revue par nombre des amateurs de théâtre… ainsi que par les metteurs en scène : adaptations pour comédien seul, en commedia, clown, etc.

Ici, trois jeunes femmes sur le plateau tentent l’aventure d’animer tous les personnages du chef d’oeuvre d’Edmond de Rostand: Dans l’effervescence de  l’hôtel de Bourgogne, d’abord, ce théâtre animé et bruyant où Cyrano interrompt la pièce et défie le parterre, épée en main. Une scène enlevée, où l’art des trois comédiennes nous rassure d’emblée, parvenant à rendre la foule animée ainsi que les nombreux personnages, soutenues par un dispositif scénique évident car au plus proche de l’écriture du texte : un rideau de scène baissé et des comédiennes virevoltant dans les rangs, parmi le public. Cependant, le plus souvent, la mise en scène de Bastien Ossart déstructure et  s’échappe. Ainsi, à l’ouverture du rideau pour la scène chez Ragueneau, pâtissier des poètes, on découvre un plateau quasi nu, délicatement éclairé de plusieurs rangées de lampes en papier posées à même le sol.

Dans cet écrin poétique et raffiné, les trois comédiennes, dansent sur les pointes des sabots de la commedia (masques, adresses public), glissant du registre  comique à celui de l’émotion, se coulant dans la peau de personnages aussi nombreux et différents… que masculins. Ainsi, la tirade du nez est dite et jouée à trois. Un même personnage est interprété tantôt par l’une tantôt par l’autre des comédiennes. Beaucoup de musique, pour le souffle épique ou un soulignement humoristique.

On retrouve les pitreries, clins d’yeux et distanciations ironiques typiques de la Commédia, qui viennent abonder le registre comique de cette « comédie héroïque ». L’on est parfois surpris, notamment avec le personnage de De Guiche, ce puissant ambitieux et bien en cour qui projette de faire épouser Roxane par un sbire afin de se la réserver comme maîtresse. De Guiche est en effet affublé d’un masque simiesque allongé d’un TOC ridicule, seyant peu au personnage dont la noblesse et la magnanimité se dévoileront finalement au siège d’Arras… Mais justement cette scène a été coupée. Pourquoi, ne pas, alors, redessiner différemment le personnage ? 

Ces coupes dans le texte frustrent parfois le connaisseur mais elles ont le mérite de recentrer l’intrigue sur la tragédie amoureuse liant Roxane, Cyrano et Christian. Accordée à la poésie visuelle et sonore de la mise en scène, le choix de jouer et danser de nombreuses scènes de façon chorale, par ce trio de comédiennes formées à la danse et à l’acrobatie, laisse affleurer l’émotion et emporte le spectateur.

Une réussite ! …

Cyrano dans la mise en scène de Bastien Ossart
Cyrano dans la mise en scène de Bastien Ossart

Compagnie Théâtre Les Pieds Nus
Mise en scèn: Bastien Ossart
Interprètes: Lana-Serena de Freitas, Mathilde Guêtré-Rguieg, Louisa Decq
Régisseur: Bastien Ossart

Festival Off d’Avignon
Au Théâtre du Chêne Noir du 7 au 29 juillet (8 bis, rue Sainte Catherine – 84 000 Avignon)
Relâche: 24 juillet.