De Régis Vlachos
Mise en scène : Marc Pistolesi
Un chauffeur de salle l’annonce ; Jacques Chirac fait son entrée sur l’estrade du meeting politique, le Chirac bien connu, l’animal politique, le si sympathique amateur de bains de foule, l’as du serrage de pognes et du tripotage de culs de vaches. On le reconnaît immédiatement puisque Régis Vlachos, qui lui ressemble quelque peu, s’est imprégné de l’énergie du « bulldozer », de ses mimiques, de ses intonations. Le discours, lui, détonne ; éreintant les puissances de l’argent et du grand capital (comme emprunté au secrétaire du Parti Communiste, Georges Marchais) provoquant trépignements et raclements de gorge de sa conseillère en communication (sa fille, Claude Chirac) qui se précipite finalement au pupitre pour changer la feuille du discours lu par papa. Du bon gag, bien rythmé, sobre et efficace comme beaucoup de ceux qui suivront, et qui annonce aussi un Chirac peu concerné par le fond, instrumentalisé par les puissants et les penseurs qui écrivent ses discours.
Et c’est parti pour une biographie du « bulldozer » (mais au fond un indécis qui n’a jamais rien décidé) menée tambour battant, égrenée du décompte des années par sa fille, dans un décor bariolé formé d’écrans de télévisions, de micros rutilants, d’un pupitre de meeting convertible en bureau ministériel ou en meuble luminaire d’une émission d’info-variétés et de derrière lequel seront tirés toutes sortes d’accessoires dont des fils de téléphone rouge sans combiné au bout, remplacé par la main des comédiens. Une réalité, un décor et des accessoires malléables et ludiques permettant de glisser prestamment d’une idée ou d’une scène à l’autre, façon théâtre pauvre mais qui se surajoute ici à l’abondance des inventions visuelles de cette scénographie joyeusement tape à l’oeil.
Un clinquant médiatique également fort utile aux apports documentaires avec ces apparitions régulières de Chirac dans une émission télévisée le mettant à nu, lui et la sombre machinerie de la cinquième République tournant sur les souffrances de l’Afrique, la Françafrique, ses crimes, ses grands amis, ses cadeaux. Des mises au point utiles également aux plus jeunes et aux béotiens par les interventions de divers commentateurs dans un poste de télévision placé sur le côté de la scène.
Le spectacle est truffé de gags, de clins d’oeil aux petites phrases savoureuses (le fameux « Mais vous avez parfaitement raison, monsieur le premier ministre » lancé par le président Mitterand lors du débat télévisé crucial d’entre deux tours) et slogans marquants (« Manger des pommes! ») qui ont jalonné l’histoire de la Vème république et surtout de trouvailles visuelles désopilantes (le petit Sarkozy, bondissant à hauteur de caméra à la porte d’entrée, dans le poste de télévision devenu moniteur de contrôle).
C’est une masterclass sur ce concept de grotesque proposé par Meyerhold et Brecht comme outil artistique servant à révéler et critiquer les mécanismes de la société, en l’occurrence le système politique français institué à partir de 1958 par De Gaulle et conçu à sa mesure et à celle de la grandeur de la France… et dont Jacques Chirac est le rejeton emblématique.
La biographie commence ainsi dès l’enfance avec les premiers cadeaux apportés au petit par le célèbre industriel aéronautique (et donc vivant des commandes de l’Etat) Marcel Dassault qui financera plus tard le parti et les journaux du jeune homme candidat aux élections (de puissants liens familiaux et politiques lient en effet Chirac à la grande industrie, son père ayant été le banquier de Dassault). Des scènes menées dans un esprit de farce satirique (avec un Pasqua en tonton flingueur désopilant expliquant la pompe à fric du RPR qu’était la mairie de Paris) qui démasquent les malversations de nos hommes politiques… La puissance de la critique restant un peu en retrait concernant la Françafrique car les intrigues et crimes pourtant exceptionnels sont le plus souvent énoncés et non joués (ça fait une différence !)
Ajouté au sentiment de sympathie persistant attaché au personnage de Jacques Chirac, ce jeune homme idéaliste qui vendait l’Humanité dans la rue, cavalait après les filles, imaginait s’affranchir de la bourgeoisie mais qui finalement ne décida pas plus de sa femme que de ses choix politiques (en somme, lui aussi est victime de cette histoire), l’humour de cette farce touchera aussi bien les admirateurs du grand Jacques que ses détracteurs. Un spectacle qu’on oserait donc qualifier de « tout public ».



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