Texte Nicolas Doutey
Mise en scène Alain Françon
On connaît Alain Françon serviteur des grands auteurs dramatiques, de Marivaux à Beckett en passant par Thomas Bernhard, Tchekhov, Bond ou Michel Vinaver. Il est aussi découvreur de jeunes talents actuels. Il crée ici le texte difficile de Nicolas Doutey.
Le moment philosophique.
C’est un texte en forme de question politique. Quelle représentation démocratique est encore possible à l’ère où toute tentative de “parler pour” ou de “parler de” est rendue impossible par une gazéification des concepts, de la langue elle-même ? Gazéification que l’on perçoit bien dans le parcours et l’ascension de tel président dont la parole est d’autant plus inconsistante qu’elle est performative.
Dissolution aussi du visage du pouvoir, rendu inaccessible au citoyen (état profond, cercles d’influences opaques), renforçant un vécu d’impuissance pour le quidam démocratique, jusqu’à la tentation du complot. Complot qui comme l’écrit Nicolas Doutey est, lui, très préhensible parce qu’il explique tout.
Il y a un homme, Rodolphe Congé notre quidam démocratique, banal, normalement humain. Et il y a un “groupe de travail” dirigé par Matt, Dominique Valadié inquiétante, qui œuvre au niveau mondial, pour diriger la destinée des sociétés.
Se pourrait-il que ce quidam, Pierre, soit à la fois l’alpha et l’epsilon, qui par son “simple comportement” constitue la pièce manquante entre le pouvoir et le démos ?
Le théâtre, et ce depuis la Grèce antique, est le lieu laboratoire de la question démocratique.
Ses enjeux consonent avec ceux de la cité.

Quelle tension entre présentation et représentation ?
Freud parle d’une part de la Darstellung, que l’on peut nommer figuration imaginaire, présentation concrète. Il l’oppose à la Vorstellung qui est un effort de représentation symbolique, une métaphore.
Que doit montrer le comédien sur scène ? Une présentation, forcément limitée, basée sur sa singularité ? Une représentation métaphorique touchant à l’universel ? Diderot tranchera la question au profit du concept universel et du jeu rationalisé.
Comment traiter la “chose publique” (la Res publica) en démocratie? Comment une chose reste une chose, objectivable en devenant publique et donc générique ? Comment la partager, comme un bien commun, sans tomber dans le trivial anecdotique (présentation), ou le concept déshumanisé (représentation) ?
C’est la crise actuelle des élites politiques qui ne savent plus parler “des gens” ni “aux gens”.
Cette tension dialectique entre singulier et universel sous-tend toute la question démocratique et dramatique.
Pierre serait-il, justement, une pierre philosophale, ou ici un Pierre political ? Réminiscence ici de “Mr Smith au sénat” de Capra, où le quidam James Stewart était à la fois lui-même et la représentation du peuple américain, prenant enfin la parole.
Rien n’est moins certain, et Nicolas Doutey met son personnage en impasse. Ce dernier a préparé une présentation au sujet d’une bouteille. Mais cette présentation, d’être présentation d’une présentation, devient… une représentation… Échec et Matt…
C’est donc un spectacle bien étrange qui nous est donné à voir. Fait de rendez-vous se superposant à d’autres rendez-vous, comme une mise en abyme dont le centre fuit sans cesse. Une comédie inquiétante.
Spectacle dont il est difficile de parler car il aborde l’impossibilité de partager une parole, un média identifiable comme commun. Il aborde nos temps incertains, liquides, fuyants, en transition, atmosphériques…
Rodolphe Congé incarne parfaitement cet “homme climat”, joue comme en suspension, en passant, dérivant.
Doutey met en avant le thème du nuage. Expression parfaite d’un réel à la fois totalement singulier et totalement universel.

Je ne sais s’il y a un “style Françon”, il y a du moins une “éthique Françon” : produire la forme la plus adéquate à présenter/représenter le texte qu’il met en scène.
Il y a en effet quelque chose de flottant, d’atmosphérique dans le jeu voulu par le metteur en scène. Un jeu jamais insisté, mais comme porté par un vent léger de printemps ensoleillé. “Il fait beau” devient une utopie politique qui résonne avec « Les jours heureux », dont on ne sait plus s’ils sont de tel président, ou sont la grimace d’« Ah les beaux jours ! » de Beckett. Un jeu qui glisse, avec un bel unisson de la troupe, comme glissent les nuages. Un jeu qui vient se noyer dans la toile du décor. Ce spectacle fait étonnamment écho à “En attendant Godot” du même Beckett , monté il y a peu par Françon, dans la même salle. Le ciel de terre enterré, étant ici remplacé, justement, par cette toile peinte de nuées diffuses, une clarté angoissante par son inconsistance.
“MATT. On vit un moment particulier vous ne trouvez pas.
PAUL. Oui.
MATT. On a le sentiment d’être dans une voiture sans conducteur lancée à toute vitesse sur un terrain accidenté.
PAUL. Oui.
MATT. Sans conducteur ou avec mille conducteurs.
PAUL. Ah oui.”
Texte Nicolas Doutey
Mise en scène Alain Françon
Avec Louis Albertosi, Pauline Belle, Rodolphe Congé, Pierre-Félix Gravière, Dominique Valadié, Claire Wauthion
Scénographie Jacques Gabel
Dramaturgie Nicolas Doutey
Lumières Émilie Fau
Théâtre La Scala Paris
13, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Jusqu’au 11 février.
https://lascala-paris.fr/programmation/le-moment-psychologique/
