Tout est calme dans les hauteurs

Texte Thomas Bernhard

Mise en scène Jean-François Sivadier

Moritz Meister, un auteur au fait de sa carrière, vient d’achever l’écriture de son grand-œuvre après 22 ans de travail. Sa Tétralogie ! Honoré par les institutions littéraires, reçu par le Pape, adoré par la critique, Meister vit dans les hauteurs de la gloire, cite Goethe à l’envi, et lit «  Les affinités électives » au petit déjeuner comme on tartine son pain avec le miel d’un rucher d’excellence. Dans l’immense maison que lui prête gracieusement la ville, propriété d’une famille juive avant la Seconde Guerre mondiale, il reçoit une doctorante, un journaliste ou encore son éditeur, tous venus boire ses paroles. Meister, tout comme le miel de sa ruche d’excellence, s’étale, jusqu’à l’écœurement, jusqu’au plus haut ridicule, se gonfle de lui-même tel une baudruche emplie de vanité. Thomas Bernhard laisse transparaître, comme à son habitude, la viduité d’un milieu culturel qu’il exècre, d’une Allemagne/Autriche qu’il hait et dont il fustige la permanence de l’antisémitisme.

Jean-Jacques Rousseau dans sa « Lettre à d’Alembert sur les spectacles » (1758) , condamne le théâtre comique au motif que : « Les bons ne tournent point les méchants en dérision, mais les écrasent de leur mépris. Le ridicule, au contraire, est l’arme favorite du vice. C’est par elle qu’on attaque dans le fond des cœurs le respect qu’on doit à la vertu. » Bernhard est d’un avis contraire. Sa plume plonge souvent dans le rire, fut-il acide. Même si son rire est habituellement plus froid et grinçant que dans « Tout est calme dans les hauteurs », où la verve est des plus expansive, outrancière même. Une charge sans pitié qui aurait tout aussi bien pu s’intituler « Bassesse des auteurs ».

Photo Jean-Louis Fernandez

Il y a plusieurs options pour monter et jouer Bernhard : allant de la plus sèche, droite et coupante, dont Alain Françon est le meilleur exemple, à la plus libre, folle et burlesque choisie ici par Sivadier. Et c’est, en cette occasion, la bonne option car il a affaire à une véritable farce, une mascarade qu’il traite comme telle, scéniquement et dans le jeu de sa troupe.

Pour aller directement au fait : Il traite la pièce comme une comédie sur l’art, ou plutôt une Commedia dell’arte. Tout y est. Jeu face public, disposition frontale sur une ligne et en front de scène (dont les 2/3 arrières sont derrière un rideau), adresses et jeux avec les spectateurs, omniprésence de séquences de gags burlesques sans texte (l’échange des lunettes, l’interversion des sièges et donc de la position dominante avec l’éditeur…), des lazzi. Tout fait non seulement mouche sur le plan du rire, mais surtout du sens et de la cohérence avec le texte.

Photo Jean-Louis Fernandez

Il faut pour réussir cela des athlètes comiques, et des comédiens intelligents. Norah Krief, et Nicolas Bouchaud, vieux complices du metteur en scène, ne pouvaient pas décevoir dans cette partition.

Norah Krief, dans des envolées clownesques où la bêtise et la fatuité sont élevées au niveau de l’exercice de style (la première grande scène!). Mais surtout, Nicolas Bouchaud. Toujours surprenant et jouissif, pièce après pièce, qui se repaît du rôle et du texte comme un ogre gourmand, un gargantua ! Il est une grenouille magnifique, gonflant, gonflant, gonflant… jusqu’à nous faire éclater de rire. Énorme et juste. Thomas Bernhard chez Matamore et Pantalon, Bartholo et Scaramouche : Il fallait le faire ! Il fallait vraiment le faire.

Traduction française Claude Porcell
Collaboration artistique Nicolas Bouchaud et Véronique Timsit
Avec Nicolas Bouchaud, Norah Krief, Frédéric Noaille, Juliette Bialek et Valérie de Champchesnel

Scénographie Marguerite Bordat
Costumes Virginie Gervaise
Création sonore, régie générale et son Jean-Louis Imbert
Création et régie lumière Jean-Jacques Beaudouin
Régisseuse/habilleuse Valérie de Champchesnel
Perruques et maquillage Mityl Brimeur
Compagnonnage à la mise en scène Julien Vella

https://www.theatredurondpoint.fr/fr/programmation/saison-25-26/theatre/tout-est-calme-dans-les-hauteurs

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