LA PEUR

Librement adapté de Stefan Zweig par Élodie Menant

Mise en scène Élodie Menant

Quand au théâtre, un spectacle semble simple, évident, c’est toujours le fruit de beaucoup d’intelligence et de travail. « La peur » fait partie de ces spectacles.

L’intrigue ? N’en parlons pas, il faut la découvrir. Disons seulement qu’elle est tirée, comme on tire le vin d’une vigne, d’une nouvelle de Stefan Zweig. Zweig, l’ami de Freud qui intégra à ses romans et nouvelles les concepts psychanalytiques : le refoulement, le surmoi, le sentiment de culpabilité… et surtout l’ »inquiétante étrangeté ». Ce vécu de l’étrange qui apparaît dans le fait le plus quotidien… comme une relation maritale… et vient rendre tout angoissant, suspicieux.

Tout cela est au cœur de « La peur ». Vous y verrez Élodie Menant et Arnaud Denissel, d’une relation anodine, presque ennuyeuse, passer à l’extrême, presque à une folie à deux.

Leur jeu monte, curseur par curseur, tout au long de ces soixante quinze minutes, jusqu’à l’insupportable. Jusqu’à la catharsis.

Du quotidien d’un couple bourgeois (à la limite du vaudeville) à la tragédie antique !

DR O. Brajon

Si cette pièce est une réussite totale, il faut aussi en remercier l’adaptation d’Élodie Menant qui opère un vrai travail de dramaturge. La nouvelle est presque sans dialogue et peu théâtrale. Il y a donc bien création d’une œuvre seconde, propre.

Il faut enfin souligner la cohérence formelle du spectacle. Si rare, devant la débauche technique et scénographique générale ailleurs, souvent fille de confusion et de tape à l’œil ailleurs.

Le décor modulable, sur roulette, utilisé jusqu’au bout de ses capacités, est un véritable représentant de l’évolution psychique et des enjeux des deux personnages.

La lumière, avec très peu de projecteurs utilisés, mais ayant chacun un rôle, une raison d’être, à chaque moment. Une petite leçon, mine de rien, de théâtre.

Allez donc à la Scala, vous le pouvez… sans peur.

Librement adapté de Stefan Zweig par Élodie Menant

Mise en scène Élodie Menant

Avec :

Hélène Degy en alternance avec Élodie Menant, Aliocha Itovich en alternance avec Arnaud Denissel, Ophélie Marsaud

https://lascala-paris.fr/programmation/la-peur/

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LES CRABES

De Roland Dubillard

Mise en scène Frank Hoffmann

De Roland Dubillard

54 ans après la création au théâtre de l’Epée de bois, 29 ans après les représentations au théâtre Bastille, Maria Machado rejoue « les crabes » de son conjoint décédé en 2011, Roland Dubillard. Elle est rejointe par son petit-fils (Samuel Mercer) dans le rôle du propriétaire. Denis Lavant est également là, accompagné de sa fille (Nèle Lavant). Fidélité et filiation sont donc au centre du spectacle. Bien sûr il y a la persistance d’un désir, la transmission intergénérationnelles, mais surtout la fidélité à une œuvre singulière.

Ainsi Denis Lavant s’engage toujours plus avant dans des choix de théâtre où la poésie semble prendre la plus belle part dans ce duo plusieurs fois millénaire : la poésie dramatique.

dr Maya Mercer

L’histoire ? À la fois secondaire et centrale. Irracontable est très simple. Un couple de propriétaires aux prises avec la fuite. Fuite d’eau, fuite d’argent, fuite impossible face à la vie et ses tracas dérisoires et accablants. Un deuxième couple de locataires qui fuient. Fuite en avant, sans échappatoire, vers la mort et la destruction.
Fuite impossible à arrêter du sens, du malentendu, du coq à l’âne, et du kal à chnikov…
Mais comment trouver un sens à l’existence, atteindre un but, quand tout marche de travers… en crabe.

dr Maya Mercer

Cela peut être drôle, d’un rire grinçant et noir, désespéré. Le plus souvent mélancolique.
Denis Lavant, une fois de plus, créé sur le plateau un phénomène astrophysique de modification de l’espace-temps. Là où il est, bouge, respire, parle… l’espace et le temps sont comme densifiés. Pas simple pour les autres acteurs de se hisser à ce niveau là.
Étonnant phénomène de puissance vitale et joueuse, pour servir un propos aussi sombre et nihiliste.

L’enfer c’est les hôtes, et nous sommes tous l’hôte de quelque chose ou de quelqu’un.
Dubillard transforme le plateau du théâtre en plateau de fruits de mer, et la vie en un plateau de fruits amers.

 

Mise en scène Frank Hoffmann

Avec

Denis Lavant, Maria Machado, Samuel Mercer et Nele Lavant

Scénographie Christoph Rasche

Visuels & Costumes Maya Mercer

Lumières Daniel Sestak

Musique René Nuss

LES BONNES

Texte Jean Genet

Mise en scène Mathieu Touzé

Les Bonnes est représenté pour la première fois en 1947.

Il s’agit d’une pièce tragique et violente, qui s’inspire de l’affaire des sœurs Papin, fait divers sanglant survenu en 1933.

A la création, Jean Genet est un auteur peu connu. La pièce est du reste mal accueillie, peut-être à cause du malaise que suscite l’histoire qu’elle met en scène. Il est difficile de se représenter le court-circuit mental d’une telle œuvre, à une telle époque. C’est aujourd’hui, l’œuvre la plus jouée de Jean Genet.

Étrangement, Mathieu Touzé et son duo d’actrices incarnant Claire et Solange (Elizabeth Mazev, Stéphanie Pasquet), entraînent le texte vers une causticité clownesque à la Shakespeare. En réactualisant le duo des deux criminels et leurs difficultés à assassiner Clarence sur ordre de Richard III. Cette impression se renforce et décolle à l’entrée de Madame (Yuming Hey ), Reine magistrale agneau sacrifié, qui ignore le projet de ses maladroits bourreaux.

Les Bonnes est rapidement devenu un classique. Essentiellement du fait de sa capacité à rentrer dans de multiples lectures : Marxiste (Ah la lutte des classes!), Hegelienne (dialectique du maître et de l’esclave)… La plus intéressante étant certainement la vison psychanalytique. Jacques Lacan rédigea un article fameux sur le cas des sœurs Papin, les ravages de la relation spéculaire dans le registre de la paranoïa, du délire à deux.

© Christophe Raynaud de Lage

Aucune de ces pistes n’est suivie par Mathieu Touzé et la folie des deux domestiques est au second plan. Il y va surtout d’une forme d’envie ravageante envers une figure idéalisée, et donc intouchable, de la féminité. La Femme, avec un L et un F majuscules. Ici le choix gagnant est le choix de Yuming Hey. Il incarne, dans ses excès déclamatoires et chorégraphiques un concept, bien plus qu’une réalité. LA Femme comme pure artifice. Presque sans humanité. Il court, apostrophe, se maquille, éclate, danse, comme une créature virtuelle. Un impossible à reproduire. Cette apparition fait presque chavirer le spectacle vers le grand boulevard, et ses figures mythiques que sont des Maria Pacôme ou Jacqueline Maillan. Nos deux bonnes semblent bien lourdes à ses côtés, et c’est aussi la figure d’un Sancho Panza dédoublé face à un Don Quichotte Drag qui s’impose.

La force du  choix  de Mathieu Touzé réside dans ce pas de côté qui empêche toute prise pour modèle de cette « Madame » là. Nous ne sommes ni dans l’esthétisation artistique, ni dans le diktat publicitaire.

D’où ce vécu de trop, de jaillissement, d’un fou rire libérateur. Contre-pieds salvateur et nécessaire à la trompeuse élévation de la figure de Barbie au rang d’influenceuse/suffragette, quand il ne s’agit que du recyclage infini du même par le marketing.

Texte Jean Genet

Mise en scène Mathieu Touzé

Avec Yuming Hey, Elizabeth Mazev, Stéphanie Pasquet
 et Thomas Dutay

27 février au 23 mars

Mardi, mercredi et vendredi à 20h, Jeudi à 19h, Samedi à 16h

https://www.theatre14.fr/index.php/programmation-2023-2024/les-bonnes