L’ANTICHAMBRE

Auteur Jean-Claude BRISVILLE

Mise en scène Tristan LE DOZE

Auteur Jean-Claude BRISVILLE

La trame :

La Marquise Marie du Deffand est une des salonnières les plus prisées de Paris ; les esprits les plus brillants des Lumières se font une obligation d’y apparaître. Leur réputation, leur avenir peuvent en dépendre. Mais sa vue baisse irrémédiablement et elle choisit de prendre une lectrice. Elle engage la fille illégitime de son frère, Julie de Lespinasse, qu’elle tire du néant.

Mais, là où la transmission fait défaut l’affrontement devient inévitable… Ayant fait ses armes, sa propre réputation se développant, Julie souhaite voler de ses propres ailes.

Marie du Deffand aime la conversation, son flot, son écume bouillonnante ; elle s’intéresse à la forme, à la brillance des mots. Pour Julie les concepts développés par les Lumières, la publication de l’Encyclopédie, le combat pour la Justice dans l’affaire Calas, emportent son adhésion totale. Elle veut participer, aider, s’enflammer pour ces idées qui constituent les germes de la liberté et de l’égalité à venir. Passer des lumières de l’esprit à l’esprit des Lumières.

A la première scène du premier acte, deux duettistes : une viole de gambe et un basson entament un air ancien et un peu compassé. C’est Marie du Deffand, Céline Yvon précise comme l’archet, tirant soit vers l’aigu soit vers une profondeur sèche, mais toujours dans une tenue de jeu admirable. C’est le président Hénault, Rémy Jouvin dans une partition toute en rondeur, aussi épais que sensible, d’une bonté communicative.

Ils sont bientôt rejoint par un troisième instrument, modeste, une flûte peut-être. Instrument entre les mains expertes de la marquise, qui entend bien en jouer à sa guise. Un accompagnement d’arrière plan, un contrepoint. Mais un instrument qui prendra son indépendance de soliste en devenant chanteuse pour faire entendre sa voix. Admirable Marguerite Rousset qui interprète une sublime Julie de Lespinasse. Gracieusement, elle en trace la transformation de chrysalide en papillon. Par la voix, le geste et le corps qui s’affirment, pour dessiner une femme, et une femme libre. Par un jeu de costume si judicieux. On pense à une Agnès de l’École des femmes, mais prérévolutionnaire.

©Marwan Belaid

Une certaine critique a longtemps rejeté Jean-Claude Brisville pour sa virtuosité d’écriture et de dialogue. Jugée futile, inoffensive, en un mot bourgeoise. Le temps et la réalité têtue du plateau, lui ont donné tort. Il est possible d’écrire à la plume, et que cette plume se révèle à l’usage être le plus incisif des scalpels. Finesse ultime de l’auteur, il use de la forme la plus classique, de la langue la plus ciselée, pour en faire le tombeau du classicisme. N’est-ce pas là la véritable subversion ?

Tristan le Doze et ses comédiens nous tiennent en apesanteur, nous élèvent, durant une heure vingt de pure intelligence théâtrale. Cette Antichambre là nous ouvre à l’altitude.

Ici, chose rare, tout est cohérent avec tout. Le jeu limpide, la mise en scène de Tristan Le Doze, la scénographie… s’accordent avec intelligence avec l’enjeu théâtral de la pièce. Ainsi, la création lumière, la projection d’un décor mouvant, traduisent la menée au tombeau, aux ténèbres d’une femme, d’un ordre établi. Un décor épuré de salon vacille, s’efface peu à peu, transmettant sensiblement le vécu psychique et physique de la marquise. L’éclairage de léger devient inquiétant et multiple, contradictoires de rouge et de bleu révélant conflits intersubjectifs et fractures internes. Le monde se brouille avant l’aurore. Avant Voltaire, Diderot et d’Alembert… Les Lumières y éclairent une nouvelle génération autant qu’elles aveuglent l’ancienne. Lumières qui réchauffent l’humanisme contre l’absolutisme, mais brûleront bientôt une génération obsolète.

Car les disputes de salon annoncent la future terreur du Comité de salut public. Il y a tout cela dans L’antichambre, sous la fable subtile et désenchantée de l’identification d’une femme.

Mise en scène Tristan LE DOZE

Costumes Jérôme RAGON

Lumières Stéphane BALNY

Avec Céline YVON, Marguerite MOUSSET, Rémy JOUVIN

Théâtre le Ranelagh – 5 rue des vignes 75016 Paris

Du jeudi au samedi 19h & dimanche 15h

https://www.theatre-ranelagh.com/fr/saison-2023-2024/l-antichambre

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Farces et nouvelles de Tchekhov

Texte Anton Tchekhov

Mise en scène : Pierre Pradinas

Pierre Pradinas, après « La Mouette », et plus récemment « Oncle Vania » en 2014, revient en terre tchekhovienne. Par la petite porte de ses petites formes burlesques, farcesques, qui rappellent la dimension profondément comique, c’est à dire humaniste, du grand Anton.

Le spectacle s’ouvre sur « Les méfaits du tabac ». Texte merveilleux d’étrangeté, de folie, d’intense solitude. Philippe Rebbot ne joue pas comme une farce ce point de non-retour d’un homme qui ne peut plus rêver qu’à devenir un pylône, un épouvantail au bout de la route comme seul échappatoire. Nioukhine est magnifiquement pitoyable et touchant. Ce texte est difficile à jouer, déroutant par ses ruptures, ses déraillements, ce mélange de divagations, de confidences, de grandiloquence et de petitesses. Philippe Rebbot ne s’engage pas totalement dans la partition et dans le personnage qu’il affleure sans y plonger tout à fait. Nous restons donc à distance. C’est dommage car Philippe Rebbot a les qualités pour le rôle.

 

© Paul Soubiron

Le deuxième temps, « Une demande en mariage », donne au spectacle plus d’élan , une véritable crise de nerfs sur scène ! Nous passons du monologue au trio, mais le personnage masculin n’en est pas moins seul. Enfermé dans sa névrose, incapable de franchir le pas et de dire « je vous aime », il devient la proie de l’incommunicabilité, de la parole comme désaccord, comme guerre civile. Les comédiens y prennent un plaisir jouissif et communicatif. Ici, c’est tout particulièrement Laure Descamps qui retient l’attention. Son jeu est enlevé, juste et précis. Une comédienne prometteuse ! Au final la crise de nerfs se mue en crise de rire ! Cependant tout cela aurait encore plus d’éclat et d’efficacité avec plus de folie, plus de corps. Cet excès dans l’humeur et l’expression propre à la russité.

Troisième temps : Nous retrouvons Laure Descamps accompagnée par Quentin Baillot dans la nouvelle « Un drame ». Sa vivacité combiné au jeu sans texte absolument hilarant et maîtrisé de Quentin Baillot fait merveille ! La soirée se termine donc par un magnifique bouquet final où le rire se débride par tant de créativité drolatique.

(le spectacle se compose également de « L’ours », et de « La mort d’un fonctionnaire », joués en alternance et non vus.)

Texte Anton Tchekhov

Mise en scène : Pierre Pradinas

Distribution : Quentin BAILLOT, Louis BENMOKHTAR, Romain BERTRAND, Aurélien CHAUSSADE, Laure LAURE DESCAMPS, Maloue FOURDRINIER, Maud GENTIEN, Philippe REBBOT, Prune VENTURA

Collaborateur artistique : Simon Pradinas
Assistant : Simon Courtois
Création musicale : Christophe «Disco» Minck
Lumières : Orazio Trotta
Costumes : Céline Guignard

Théâtre du Lurcernaire

53 rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris

Du 08/11/23 au 07/01/24

FARCES ET NOUVELLES DE TCHEKHOV

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ANDROMAQUE

Texte de Jean Racine
mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig

Après Britannicus à la Comédie-Française en 2016, et Iphigénie aux Ateliers Berthier en 2020, pour la troisième fois  Stéphane Braunschweig met en scène Racine.

Nous retrouvons le sillon qu’il trace donc dans le théâtre du grand Racine depuis plus de sept ans.

Nous retrouvons aussi les héros qui se préparaient à rallier Troie. Nous les avions laissés pleins de rêves de gloire, prêts à entrer dans la légende.

Nous les retrouvons brisés par dix ans d’une guerre atroce où l’exploit du vainqueur est, dans le regard du vaincu, un crime contre l’humanité. Il faut dire que l’élan pour joindre Troie fût trouvé dans le sang d’Iphigénie, sacrifiée par son père même.

DR simon-gosselin

C’est cette face que Stéphane Braunschweig explore. Il ne nous montre pas des héros, mais des êtres traumatisés, au sens psychiatrique d’un stress post-traumatique. Il se rapproche en cela de Racine et de son époque. Le grand siècle de Louis XIV fût aussi celui des guerres perpétuelles et laissera la paix exsangue. Louis le grand, sans être un Pyrrhus ne confessa-t-il pas sur son lit de mort : « J’ai trop aimé la guerre ». Réflexion sur ce que la guerre fait aux hommes, mais aussi sur ce que la passion, les émotions tyranniques, font de la guerre :  une vengeance perpétuelle sans fin et sans espoir.

Magnifique illustration scénographique d’une flaque de sang où pataugeront pour toujours les protagonistes et leur descendance.

Dans sa vision, tous sont perdants, se sont perdus eux-mêmes. Il le dit, cette vision de la pièce est totalement teintée par la guerre en Ukraine, et désormais par la guerre en Palestine. Une vision teintée de sang.

La direction d’acteur est uniforme. Les personnages pataugent. Se traînent dans ce sang comme dans leurs propres plaies internes. Oreste ? Un pauvre bougre névrosé qui décompensera un délire fait de serpents sifflants. Pyrrhus ? Un guerrier qui semble plus sortir de la chanson éponyme de Gérard Manset que d’un tableau de Lebrun ? Andromaque ? Une otage, menacée, humiliée, sa mémoire accrochée au char d’Achille traînant Hector sanguinolent autour des remparts. Dans cette pièce, où l’importance des rôles est répartie par Racine de manière assez homogène, il serait vain de souligner la performance de tel ou tel comédien. Ils sont tous à l’unisson fondus dans ce cratère de douleur où leur humanité se noie en voulant se sauver.

Un magnifique Racine, totalement contemporain. Un magnifique Andromaque écarlate. Noir aussi, avec un éclairage liminaire et froid. Entre le feu des passions meurtrières et l’hiver de l’amour. L’un se continuant dans l’autre, comme l’on passe de Charybde en Scylla. Sans fin et sans espoir.

Texte de Jean Racine
mise en scène et scénographie Stéphane Braunschweig

Avec Jean-Baptiste Anoumon, Bénédicte Cerutti, Boutaïna El Fekkak, Alexandre Pallu, Pierric Plathier, Chloé Réjon, Jean-Philippe Vidal, Clémentine Vignais

costumes Thibault Vancraenenbroeck
coiffures et maquillage Emilie Vuez
lumière Marion Hewlett
son Xavier Jacquot
assistant à la mise en scène Aurélien Degrez

production Odéon-Théâtre de l’Europe

durée 1h55

16 novembre – 22 décembre

https://theatre-odeon.eu/fr/saison-2023-2024/spectacles-2023-2024/andromaque-23-24