L’AVARE

Auteur Molière

Mise en scène Olivier Lopez

L’Avare ! Ah l’Avare de Molière ! Sa pièce la plus connue, et sans doute la plus étudiée. C’est la pièce que les non « théâtreux » nomment en premier le concernant. Et pourtant. Et pourtant cette pièce reçue à sa création un accueil bien tiède, fit des recettes bien moyennes, et ne garda pas l’affiche bien longtemps. Il faut dire que c’est une drôle de pièce. Comique bien sûr, taillée pour faire briller les talents drolatiques de Poquelin. Mais grinçante, noire, avec une drôlerie certes mais peut-être trop moderne pour l’époque. Même à présent il reste difficile de mettre en scène l’Avare, est donc de jouer Harpagon. Certains l’amènent du côté du bouffon et de la farce tréteaux… D’autres y explorent une totale noirceur ou la folie inquiétante du personnage principal. Comment trouver l’équilibre juste ? Le faut-il ?

Olivier Lopez avec une humilité louable, choisi de tout simplement monter le texte, et mettre en action chaque scène pour ce qu’elle est. Pas ici de transposition, de vision plaquée et assénée sur le livret. C’est sa première réussite.

Chaque scène fonctionne à fond et produit l’effet recherché par l’auteur. La compréhension de la logique comique de Molière est parfaite et parfaitement amenée sur le plateau ! On rit ! On s’enthousiasme ! Et l’on rit de Molière vivifié et servi. Merci !

© Virginie-Meigné

Sa seconde réussite est de confier le rôle titre à Olivier Broche. Olivier Broche, compagnon de route à la scène comme à l’écran de Jérôme Deschamps, rompu au rythme et à la précision comique chez Feydeau, Courteline et Molière bien entendu (Les Précieuses ridicules, Les Fourberies de Scapin).

Il porte sur ses épaules le spectacle à lui tout seul. Il donne, à ce jour et pour ce que j’en ai vu depuis plusieurs décennies, le meilleur Harpagon sur ce beau plateau de « L’Épée de bois » !

Tout ce qu’il fait est juste, dans le tempo comme dans le corps, à la fois nécessaire et surprenant. La rouerie, la bêtise, le soupçon méchant, l’égoïsme infantile, la pingrerie obsessionnelle, la mauvaise foi fanatique : tout est joué avec une gourmandise, dans une concentration monstrueuse. Il fait beaucoup, vraiment beaucoup, de choses mais tout tombe juste, sans surjeu ou cabotinage, car tout vient par une compréhension de l’action et du sentiment, seconde après seconde. Une leçon de comédie !

La performance écrase-t-elle le reste de la distribution ? Eh bien nous dirons, qu’au théâtre comme dans la vie, chacun se doit face à la grandeur de s’élever soi-même et de ne pas s’y mettre à l’ombre.

Il reste encore une semaine, et de nombreuses dates en tournées, pour profiter de ce généreux Avare si merveilleusement « cuisiné à la broche », courez-y !

Auteur Molière

Mise en scène Olivier Lopez

Avec Olivier Broche, Stéphane Fauvel, Gabriel Gillotte, Romain Guilbert, Marine Huet, Noa Landon, Olivier Lopez, Annie Pican et Margaux Vesque, Simon Ottavi

Création lumières et son Louis Sady

Régisseur plateau Simon Ottavi

Régie tournée lumières Lounis Khaldi

Régie tournée si amplification Nikita Haluch

Constructeur Luis Enrique Gomez

Costumier.ère.s Angela Seraline, Laëtitia Pasquet, et Bruno Lepidi

. Du 26 octobre au 12 novembre au Théâtre de l’Épée de Bois / Vincennes (75)

· 17 novembre à la Halle ô Grains / Bayeux (14)

· 21 novembre au Théâtre Roger-Ferdinand / Saint-Lô (50)

· 26 novembre à 20H30 au Théâtre de la Garenne / La Garenne-Colombes (92)

· 29 et 30 novembre à 20h au Kinneksbond / Centre culturel Mamer (Luxembourg)

· 13 et 14 décembre à 20h au THV, le Volcan / Scène Nationale du Havre (76)

· 19 décembre 2023 à la Maison de la Culture de Nevers (58)

· 16 février 2024 au Carré / Scène Nationale de Château-Gontier (53)

· 3 et 4 avril 2024 au Gallia Cinéma – Théâtre, Scène conventionnée de Saintes (17)

· 11 avril 2024 à 20h30 à La Cidrerie / Beuzeville (27)

· 15 et 16 mai 2024 au Théâtre des Halles / Scène d’Avignon (84)

· 17 mai 2024 à 20h au Théâtre du Briançonnais / Scène conventionnée (05)

· 31 mai 2024 à 20h au Théâtre des 2 Rives / Charenton-Le-Pont (94)

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LES LIAISONS DANGEREUSES

De Pierre Choderlos de Laclos,

adaptation Benoît Lepecq, mise en scène Benoît Lepecq.

Choderlos de Laclos, auteur du siècle des Lumières, montre la décadence des milieux aristocratiques libertins à la veille de la révolution française. Le crépuscule d’un ordre oppressif et déviant.

Le succès du roman épistolaire est immédiat dès sa parution en 1782.

Comment résumer les Liaisons dangereuses ? Ce roman raconte les machinations tramées par deux héros libertins, le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil. Tout au long de l’œuvre, les deux personnages, qui ont été amants dans le passé, se racontent par lettres interposées leurs exploits libertins.

Le Vicomte de Valmont vit son libertinage ouvertement et se plaît à séduire puis déshonorer les femmes qu’il rencontre. La Marquise de Merteuil dissimule son libertinage en société mais a déclaré la guerre aux hommes et souhaite « venger son sexe ».

La Marquise de Merteuil, vexée d’avoir été éconduite par un de ses amants, le Comte de Gercourt qui s’apprête à épouser la jeune Cécile de Volanges, demande à Valmont de séduire et déshonorer la jeune Cécile avant son mariage. La Marquise de Merteuil promet à Valmont de s’offrir à lui en échange. Valmont accepte mais s’est fixé de son côté un autre défi : séduire la présidente de Tourvel, une femme pieuse à la vertu infaillible.

Le Pacte est scellé…

Quand on parle des « Liaisons Dangereuses », on se souvient autant de nos classes lycéennes que du magnifique film de Stephen Frears : J. Malkovich ! G. Close ! M. Pfeiffer ! K. Reeves et U. Thurman ! Difficile de marcher dans ce sillage prestigieux sans sombrer.

La Cie Lepecq et son Metteur en scène Benoît Lepecq, qui se distribue également dans Valmont ne tente pas cette gageüre.

Benoît Lepecq fait le choix audacieux, et risqué, d’un parti pris radical de distanciation qui amène plutôt le texte sur le terrain de Brecht :

Texte souvent déclamé, en détachant, jusqu’à l’extrême, certains mots, en en accentuant d’autres et produisant un effet d’écho et d’étrangeté. Il fait le pari de ne pas jouer, ni faire jouer les autres comédiens, dans une veine intimiste ou psychologique. Il faut dire ici que Benoît Lepecq est enseignant de théâtre au CRR de Rueil, et qu’il sait transmettre sa radicalité à ses élèves probablement et à sa troupe certainement. Il y a de fait une belle harmonie de jeu, et chacun suit le maître dans le chemin tracé.

La scénographie va également à l’épure : deux chaises, un mannequin représentant un patriarcat obsolète, une desserte à alcool représentant l’impasse de toute ivresse… et un jeu d’échec où le bien et le mal, le blanc et le noir, le féminin et le masculin s’affrontent jusqu’au mat… à la mort.

De Pierre Choderlos de Laclos,

adaptation Benoît Lepecq, mise en scène Benoît Lepecq.

Avec Benoît Lepecq, Céline Forest, Marianne Chassagne-Berthier, Lou Defressigne.

Théâtre de l’Épée de Bois – Cartoucherie (Salle Studio), Paris 12e

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EX-TRAITS DE FEMMES

D’après Molière

Conception, interprétation et animation graphique Anne Kessler, de la Comédie-Française

Anne Kessler et la Comédie Française, donnent de l’air et font voyager cette forme singulière de spectacle, le Singulis. Une carte blanche donnée à un acteur de la grande maison, pour explorer sa relation singulière, avec un auteur, une œuvre, un personnage… Liberté de ton pour un seul(e) en scène, et la possibilité pour le public d’une rencontre intimiste avec un artiste qui sort du rang de la troupe pour faire entendre sa petite musique.

Crédit photo Christophe Raynaud de Lage

De musique il est justement question dans le propos liminaire d’Anne Kessler pour présenter son travail : « J’avais besoin du jouer du Molière comme un musicien a, je pense, besoin de jouer du Bach .» Elle joue donc tour à tour huit facettes féminines, à la fois continues et discontinues, de la plus jeune (Louison du « Malade imaginaire »,) à la plus vieille (Madame Pernel du « Tartuffe »). Un itinéraire féminin touchant sous la forme d’un portrait changeant , sans cesse mouvant. « Identification d’une femme » qui n’est pas sans familiarité avec le film d’un certain Antonioni.

Et peut être même aussi identification de la part féminine de Molière au travers de ses personnages.

Crédit photo Christophe Raynaud de Lage

Car Anne Kessler fait entendre l’étrangeté de textes où la question féminine est toujours abordée par le regard de la femme, avec une justesse étonnamment moderne. Le jeu adopté par Anne Kessler (très épuré d’effet et très intimiste) donne à la partition de Poquelin, une actualité et une véracité troublante. Sans l’alexandrin, ce texte là semblerait sorti de la plume d’une femme de grand talent de notre époque. Volontairement, elle joue comme on jouerait les suites pour violoncelle de Bach. Sans effet, sans puissance particulière, plus du côté du ressac et de l’écho que de l’éclat et de l’adresse au public. Michel Bouquet disait : « Molière, ça se gueule, c’est du tréteaux ! ». Il avait raison. Louis Jouvet disait : « Molière ça se joue au public. Pas avec le public, mais pour lui ». Il avait raison. Anne Kessler déroge grandement (allant même jusqu’à se sonoriser dans une salle de petite taille). Elle a également raison. Car elle ne monte pas les pièces, ni même les scènes, du répertoire de Molière, mais plutôt les personnages dans leur intimité, leur singularité. Elle montre un Molière côté femme, que ceux qui répètent les idées reçues à défaut d’entendre tout simplement les œuvres croient misogyne.

D’après Molière

Conception, interprétation et animation graphique Anne Kessler, de la Comédie-Française

Lumières Éric Dumas

Production Comédie-Française

Spectacle créé au Studio-Théâtre (Paris) en 2022

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