PIECES DE GUERRE – ESCHYLE

Texte Eschyle

Mise en scène & traduction Olivier Py

     Il y a plus de 10 ans, Olivier Py, alors à la tête du théâtre de l’Odéon, lançait la production et les représentations de son « théâtre d’intervention ». Intervention du théâtre hors des murs, parfois citadelles, de l’institution théâtrale : dans des lycées, hôpitaux, centres sociaux…  Intervention du théâtre dans le débat politique et civilisationnel du moment au travers de thèmes tels que la confrontation aux exilés, les violences faites aux femmes… Intervention du théâtre grec antique dans notre modernité. J’avais pu alors, dans le cadre d’une représentation au sein d’un hôpital de jour psychiatrique pour adolescents, constater l’intelligence et le potentiel de cette triple irruption.
Olivier Py, en vrai esprit créateur, c’est-à-dire en dehors de toute mode et de tout formalisme, allait alors déjà à rebours d’un mouvement qui s’est beaucoup amplifié jusqu’à nos jours. Chez lui, pas de méfiance a priori envers l’héritage culturel qui ne serait que le garant de tyrannies anciennes. Pas de méfiance non plus envers le texte classique, qui trop élitiste tiendrait à distance le public populaire. Mais confiance totale dans le théâtre, et sous sa forme la plus épurée, dans un texte magnifique transmis par de magnifiques comédiens. Confiance totale dans la confrontation d’univers à priori éloignés, pour que cette altérité produise autant de reconnaissance que de découverte.
Les médias culturels de masse recherchent toujours plus à enfermer leur public dans un même produit spectaculaire hyperindividualisé. L’intelligence dite artificielle et ses algorithmes pousse ce processus jusque son extrême. Les créateurs de spectacle, avec des intentions opposées, risquent souvent d’aboutir aux mêmes effets se voulant peut-être trop en prise avec leur public et l’esprit du temps. Ollivier Py propose que le théâtre soit le moyen de se penser, non face à un miroir, non dans la sidération de l’émotion actuelle, mais par une distanciation et un vécu collectif.

@Christophe Raynaud de Lage

       Que peut nous dire Prométhée d’Eschyle sur la faute des hommes face à leur toute puissances technologique, en passe d’éradiquer l’écosystème planétaire ? face à l’avènement du règne de l’I.A qui peut signer la destitution de la pensée humaine comme première? Quel regard politique nous permet-il sur l’abus du pouvoir par nos gouvernant , et « le jeune roi des bienheureux », qui était leur Zeus, mais pourrait être aussi notre Jupiter?

      Que peut nous dire Les Suppliantes d’Eschyle sur l’accueil de ceux qui dénoncent leur bourreaux ou envahisseurs et nous demandent de prendre partie au risque de notre propre sécurité ; sur la valeur accordée à la souffrance de l’autre qui remet en question nos propres valeurs ?

© Christophe Raynaud de Lage

       Philippe Girard, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Giroutru, se présentent sans fard ni artifice. Ils ne s’appuient que sur le texte magnifique de poésie, de philosophie, d’Eschyle. Et ce théâtre « pauvre », fait de nudité, nous touche et nous bouleverse, nous fait penser. Car comme il est dit dans le texte : « sa parole est acte ». Frédéric Giroutru sublime de modernité et d’intemporalité divine en Prométhée fascine et intéresse par son abnégation forcenée à affronter le pouvoir. Mireille Herbstmeyer est une suppliante hors d’âge, de toujours, morceau de tragédie vivante. Philippe Girard est une Io pitoyable et affolée.

       Ils nous font reconnaître qu’être comédien de théâtre implique un savoir, une pratique, un risque. Face à la banalisation de la sonorisation (et ce dans des salles de taille moyenne) qui produit des voix décorporées, leur art parfait de la diction, de la profération, crache du sens comme de l’émotion. Leur implication corporelle et énergétique, indispensable à cette pratique, permet la transcendance et la vibration jusque dans nos corps. Ils sont les dieux humains d’un théâtre vraiment vivant et vibrant. Une merveille donc !

Texte Eschyle

Mise en scène & traduction Olivier Py

Avec Philippe Girard, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Giroutru

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Catégorisé comme Théâtre

LA CAMPAGNE

Texte MARTIN CRIMP

Mise en scène SYLVAIN MAURICE

Dès la première scène nous ressentons le huis-clos d’un couple qui aurait tout pour être heureux. Un projet de vie à la campagne bien débuté, certainement deux beaux enfants qui dorment au-dessus. Tout est lisse, évident. Ils sont partis vivre à la campagne. Ce qui a été, après le confinement, pour beaucoup un choix, une bifurcation de vie, pour retrouver l’essentiel, Crimp il y a plus de vingt ans en faisait déjà l’autopsie. La campagne comme la recherche d’une vérité, d’un apaisement, d’une vérité non frelatée.

Mais très progressivement, ce huis-clos apparaît tendu, puis vicié. On simule le couple, on simule « la vie à la campagne », on simule l’accès à un idéal campagnard. Mais l’autre face de l’idéal c’est l’imposture, la dévitalisation au profit d’une posture. Loin du bruit de la ville, du brassage des êtres, on finit par se retrouver face à face, sans échappatoire possible. Et ce face-à-face ne révèle pas une vérité chez Crimp, elle dévoile le mensonge, que l’autre, celui avec qui l’on vit, a des enfants, est un étranger. Un pur étranger. C’est bien cela qui est au cœur de la pièce de Crimp : cette inquiétante étrangeté conceptualisée par Freud (« unheimliche », également traduit « inquiétant familier »). C’est dans le plus familier que surgit, forcément, le bizarre l’incongru, l’étrange.

© Giovanni-Cittadini

La direction d’acteur s’inscrit dans cette voie. Dès les premières minutes, Isabelle Carré et Emmanuel Noblet présentent un jeu à la fois juste et plaqué. Un peu « Fake life ». Ils jouent la comédie d’un couple qui se joue la comédie. Comme une mauvaise publicité Ikea. Ils en font trop, ou pas assez, au point que ce couple apparaît progressivement comme une « grimace de couple », un rictus de bonheur, comme on en simule tous sur les photos de vacances ou d’anniversaire. C’est la partie la plus intéressante du spectacle : renvoyer au public comment une relation intime peut se vicier et devenir une photocopie, un simulacre grinçant. Ce jeu très réussi des comédiens met bien en valeur le projet destructeur de Crimp pour dénoncer l’entreprise aliénante socialement du couple et de la vie familiale.

Mais ce semblant perdurerait s’il n’y avait, comme toujours au théâtre, l’intervention d’un élément extérieur, d’un corps étranger. Une femme (Manon Clavel), arrive et fera tomber tous ces semblants… Il ne faut pas révéler la teneur de cette irruption, car « La campagne » est autant un drame relationnel qu’une sorte de polar à la trame parfaitement écrite. Disons simplement que Manon Clavel joue à merveille, dans son relâchement et son instinctivité le pendant d’une Isabelle Carré très corsetée dans son bonheur.

© Giovanni-Cittadini

Sylvain Maurice réussit à nous immerger dans cette campagne révélatrice : Une campagne où la recherche de la nature préservée débouche sur la découverte de notre nature frelatée. Une campagne où le brouhaha humain incessant de la ville n’ayant plus cours, la parole isolée apparaît vidée de toute émotion vraie : humaine sans humanité. Un spectacle angoissant tant il déconstruit nos identifications. Pour y substituer quoi ?

Texte MARTIN CRIMP

Traduction PHILIPPE DJIAN

Mise en scène SYLVAIN MAURICE

Avec

ISABELLE CARRÉ

YANNICK CHOIRAT, en alternance avec EMMANUEL NOBLET

MANON CLAVEL

Scénographie SYLVAIN MAURICE

En collaboration avec MARGOT CLAVIÈRES

Lumières RODOLPHE MARTIN

Son JEAN DE ALMEIDA

REPRÉSENTATIONS

Du 13 mai au 18 juin 2023

21h du mardi au samedi

17h le dimanche

Durée 1h20

https://lascala-paris.fr/programmation/la-campagne/

DOM JUAN

Texte de Molière

Mise en scène et adaptation David Bobée

     David Bobée et sa troupe de comédiens nous livrent une interprétation magistrale et efficace du Dom Juan de Molière. Une interprétation au sens d’une relecture, voire d’une réforme, du Festin de pierre, qui ne peut laisser de marbre.

Comme toujours, il y a la forme et il y a le fond.

Formellement ce Dom Juan est une réussite impressionnante. David Bobée maîtrise parfaitement ses 2h40 de spectacle sans que jamais l’attention ou l’intérêt ne baisse.

     Sa scénographie, dont on parle beaucoup, s’impose dans sa beauté théâtrale et monumentale, sans jamais (gageure) écraser les comédiens et les enjeux humains qui se trament sur le plateau. Bobée part de la statue du commandeur et tisse un lien direct avec l’histoire contemporaine et le mouvement de déboulonnage (physique ou conceptuel) de figures historiques controversées.

© Arnaud Bertereau

La force poétique, l’émotion créée par le rapport volume/lumière, la puissance conceptuelle, parlent au plus profond de chaque spectateur. Sensation déjà ressentie par tous à la visite de ruines antiques : nostalgie d’une majesté passée, expérience de la vanité de toute « construction » humaine vouée à l’obsolescence et la disparition… Memento mori dit le scénographe David Bobée à un monde de valeurs anciennes.

     Le jeu des comédiens se doit d’être à la hauteur de ces statuaires, pour pouvoir les supplanter, comme la vie palpitante et mouvante doit supplanter les statues froides et mortifères de l’idéal. Les enjeux subjectifs pourraient aisément disparaître, écrasés par cette concurrence minérale. Heureusement, les comédiens ne disparaissent jamais, mais se révèlent dans cet affrontement avec le monumental. Il y faut beaucoup de présence, d’intensité et de qualité technique. Au premier rang il faut parler de Garvey Hardy Shade Moungondo Baniakina, véritable révélation de la pièce. Il convainc à tout moment par la justesse et la légèreté de son jeu. Sa compréhension profonde de Sganarelle lui confère un naturel et des nuances permanentes. C’est d’ailleurs, au final, le personnage qui reste le plus fidèle à la tradition, sans revisite.

© Arnaud Bertereau

Il vole ouvertement la vedette à Radouan Leflahi, dont le jeu trop monolithique (sans jeu de mot) peut lasser l’intérêt. Radouan Leflahi, fait bien tout ce qu’il fait, et son engagement total, en tant que comédien, émeut par sa passion de jouer. Mais, et c’est le choix du metteur en scène, son Dom Juan, joué sur une seule note et une seule intensité (la violence maladive maximale, et la pulsionnalité virile psychopathique), caricature et aplatit le rôle. Il le réduit à un Harvey Weinstein ancien régime, un minable. On peut aussi citer Catherine Dewitt, qui incarne/remplace le père, jouant à la perfection l’autorité parentale aussi imprécatoire qu’impuissante.

     Pour ce qui est du fond, la qualité essentielle du travail de Bobée est de nous présenter une pièce dialectique, un travail à questionner, et un travail qui nous questionne. Ses choix sont radicaux et s’inscrivent dans sa démarche assumée « de décolonisation de la culture », pour l’éprouver dans un affrontement avec les révolutions culturelles et sociales de l’époque : remise en question du patriarcat, de la virilité toxique, du sexisme et de la domination mortifère des femmes, des discriminations raciales, sexuelles… et économiques également. Pour qu’il y ait débat constructif, il faut pouvoir posséder les briques de savoir minimales pour mettre en perspective, analyser, argumenter historiquement, conceptuellement…

© Arnaud Bertereau

     Lire la pièce originale (sans les adaptations, changements de genre ou de personnage, de langue…), peut seul permettre un dialogue éclairé entre le texte brut et sa revisite. Combien feront cette démarche ? Sans cet effort, il n’y a pas dialogue mais remplacement. Une culture alternative, certains parlent d’ « alternative facts ». Dans un tel dialogue, on peut penser que David Bobée produit un amalgame problématique entre le personnage Dom Juan et la pièce Dom Juan. Cela risquant de postuler une unité de vue entre Molière et son personnage. Or, Molière ne fait jamais de son Dom Juan un héros, et l’empathie n’est guère possible. Il entoure Dom Juan de personnages bons et justes (fait rare dans son théâtre) qui, scène après scène, par leur noblesse d’âme font apparaître par contraste Dom Juan au pire comme mauvais, au moindre comme perdu.

Les torsions correctrices apportées par David Bobée sont donc questionnables, puisque la pertinence d’une prise de distance avec l’intention de l’auteur n’apparaît forcément si nécessaire. Par exemple, la dénonciation de la tutelle masculine et patriarcale n’est-elle pas au centre de nombreuses pièces : L’Avare, le Tartuffe, l’École des femmes, l’École des maris, Georges Dandin, le Malade imaginaire… ? Lire l’œuvre donc, car le spectateur de théâtre est un spectateur acteur, qui doit aussi produire un effort pour remettre en question le monde, comme pour se questionner lui-même.

     Débattre avec autrui me semble également indispensable après un tel spectacle. Entre spectateurs bien entendu, mais aussi avec les comédiens, le metteur en scène ! Abolir cette distance statufiante entre artiste et spectateur. David Bobée est un acharné du théâtre citoyen. Un effort encore pour être révolutionnaire ! Autant que possible, créer un espace commun, horizontal, pour ne plus consommer du théâtre (comme un vulgaire tabac), mais le coproduire, mais le partager, mais en faire un ciment humain, un remède contre l’isolement et les raidissements idéologiques.

     Ce Dom Juan est donc à voir, c’est une œuvre riche et vivifiante, qui pose plus de problèmes qu’elle n’invite à la paresse ! Une œuvre nécessaire donc.

Texte de Molière

Mise en scène et adaptation David Bobée

Avec : Radouan Leflahi, Shade Hardy Garvey Mougondo, Nadège Cathelineau, Nine d’Urso, Orlande Zola, Grégori Miège, Catherine Dewitt, Xiao Yi Liu, Jin Xuan Mao

Scénographie : David Bobée et Léa Jezéquel

Lumière : Stéphane Babi Aubert

Musique : Jean-Noël Françoise

Costumes : Alexandra Charles

Construction décor : les ateliers du théâtre du Nord

(vu le 20 avril à la MAC Créteil)

Tournée
les 2 et 3 février 2023 au Tandem Scène Nationale, Arras – Douai (59)
les 8 et 9 février 2023 à L’Equinoxe Scène Nationale, Châteauroux (36)
du 15 au 17 février 2023 à Points Communs, Scène Nationale Cergy-Pontoise (95)
les 2 et 3 mars 2023 aux Scènes du Golfe, Vannes (56)
les 9 et 10 mars 2023 au Théâtre des Salins, Scène Nationale de Martigues (13)
les 16 et 17 mars 2023 à la Scène Nationale Carré-Colonnes, Saint-Médard en Jalles (33)
les 23 et 24 mars 2023 à L’Avant-Seine, Colombes (92)
du 30 mars au 2 avril 2023 à La Villette, Paris (75)
les 6 et 7 avril 2023 au Phénix, Scène Nationale de Valenciennes (59)
les 14 et 15 avril au Carré, Sainte-Maxime (83)
du 19 au 21 avril 2023 à la Maison des arts de Créteil (94)
du 25 et 28 avril 2023 à La Comédie de Clermont-Ferrand, Scène Nationale (63)
les 4 et 5 mai 2023 à La Filature, Scène Nationale, Mulhouse (68)
les 7 et 8 juin 2023 – La Coursive, Scène Nationale de la Rochelle (17)

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Catégorisé comme Théâtre