LA PUCE A L’OREILLE

Texte de Georges Feydeau
Mise en scène Lilo Baur

      « La puce à l’oreille » est le dernier « grand format » de Georges Feydeau. C’est son apogée. Il n’écrira ensuite que des formes plus courtes et resserrées sur l’univers conjugal, souvent en un acte et en un lieu unique. En 1907 cette pièce est bien son grand feu d’artifice final. Il assemble les meilleurs éléments de toutes ses pièces précédentes, comme pour composer son plus beau système d’horlogerie. Système d’horlogerie qui est un système de mise à feu, pour faire sauter de l’intérieur tout l’édifice. Une fois pour toute. Lilo Baur est au niveau du chef-d’œuvre, et c’est peu dire. Elle a parfaitement saisi la cohérence de la pièce et de l’univers feydaldien. Une cohérence organique faite de haute précision horlogère et de dissociation mentale. Elle ne lâche jamais les deux versants : plus la pièce évolue vers la construction parfaite des quiproquos, plus les personnages et les situations évoluent vers une schizophrénie drolatique. Car oui, on rit. On rit follement de ces bourgeois policés qui finissent la pièce exsangues dans une grande scène asilaire où tout le monde devient fou ou croit l’autre fou. D’ailleurs, le traitement médical destiné à Chandebise, ne passe-t-il pas de bouche en bouche ? Chandebise (Serge Bagdassarian) qui croit perdre la raison en voyant son sosie à sa place : « Ah !… moi !…moi ! Je suis couché là, dans mon lit ! ». Ce détraquement codifié, elle l’interprète avec l’art d’un chef d’orchestre. Depuis « Le dindon » de Lucas Hemleb, je n’avais pas vu une telle intelligence du rythme dans l’adaptation d’un Feydeau. Une telle harmonie entre le comique de texte et le comique de corps. Le travail sur le burlesque est enthousiasmant. On y retrouve Keaton, Tex Avery (scène du ralenti), et tout le slapstick. Il faut préciser qu’elle s’est ici faite assister par Joan Bellviure, maître es-mouvement clownesque.

Photo © Brigitte Enguérand

       A ce niveau les deux changements de décors, réalisés non seulement à vue mais dans un ballet de pantomime comique, est une trouvaille génialement efficace. Ils ajoutent une dimension déréalisante et burlesque, en permettant de ne pas perdre la tension et l’énergie qui parcourent l’ensemble ! La troupe du Français, montre une fois de plus sa grande adéquation à ce répertoire particulier. Capacités d’inventivité folle, précision dans le geste et le dire, fluidité de la performance de troupe dans cet exercice de style où l’unisson est la condition de la fluidité. Il est ainsi difficile de ressortir un nom plutôt qu’un autre pour le mettre en avant. Chaque personnage a son univers propre et sa richesse, tout en venant s’intégrer dans le puzzle général. Ainsi il ne semble pas y avoir de personnage secondaire. Chaque personnage est joué comme si son enjeu était total dans chaque scène où il apparaît. Cela produit un effet de plénitude euphorique à l’ensemble. Alexandre Pavloff en est un bon exemple. Son Finache pourrait, à la lecture, sembler avoir surtout pour fonction de servir de liant aux diverses intrigues. Il en fait un personnage fort et désopilant à chaque apparition, sans déséquilibrer jamais la scène.

Cette puce à l’oreille est la réussite enivrante que l’on espérait ! Nec puce ultra !

Photo © Brigitte Enguérand

Texte de Georges Feydeau
Mise en scène Lilo Baur

Avec:  Thierry Hancisse, Cécile Brune, Alexandre Pavloff, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Nicolas Lormeau, Jérémy Lopez, Sébastien Pouderoux, Anna Cervinka, Pauline Clément, Jean Chevalier, Élise Lhomeau, Birane Ba, et les comédiens de l’académie de la Comédie-Française Camille Seitz, Askel Carrez, Mickaël Pelissier, Nicolas Verdier.

Scénographie Andrew D Edwards
Costumes Agnès Falque
Lumières Fabrice Kebour
Musique originale et concept sonore Mich Ochowiak
Réglage des mouvements Joan Bellviure
Maquillages Carole Anquetil

Du 21 septembre 2019 au 23 février 2020
Comédie-Française
Salle Richelieu
Place Colette, Paris 1er.

MADEMOISELLE JULIE

Texte August Strindberg

Traduction de Terje Sinding

Mise en scène Julie Brochen

        August Strindberg situe l’action dans la durée d’une nuit de la Saint-Jean, la plus courte de l’année. La fête de la Saint-Jean est à l’origine une fête païenne. Saint-Jean ensuite christianisée et fêtée à quelques jours du solstice d’été pour célébrer, par le feux, la lumière de l’été et pour bénir les moissons. Certains rituels y étaient associés. Les cendres des feux de la Saint-Jean préservaient les récoltes de la foudre et des orages. Et pour les amoureux, le fait de sauter par-dessus le feu garantissait que leur amour dure toute l’année.  Strindberg écrit un théâtre païen post-chrétien, marqué par la psychanalyse naissante, et le marxisme qui n’a pas encore levé. Julie Brochen l’a parfaitement compris et, avec l’auteur dresse un théâtre de l’ironie, en forme de bûcher.

Jean-Baptiste est le valet Jean, la chrétienté est représentée par la servante Kristin, et l’agneau immolé prend la forme d’un oiseau fou, une Julie de vingt quatre ans. Mais aucun pardon, aucune moisson, aucun amour, ne sortira de cette cérémonie. Aucun salut autre que la perte et la mort.

(c) Franck Beloncle

        On est d’abord frappé par la haute qualité des décors et des éclairages. Du clair obscur découpé au millimètre, d’où émergent des natures mortes : une table recouverte des ustensiles quotidiens d’un office de valets, une paire de bottes, une vasque en céramique pour se raser la barbe le matin venu. Natures mortes rappelant Greuze et ses oiseaux morts, Chardin et « La raie ». Autant d’allégories du sacrifice de la virginité ou du sacrifice christique. C’est tout un. Également, une utilisation magnifique de la perspective et de la profondeur. Une ouverture, en fond de scène, comme une échappée possible vers la lumière et la liberté. Espoir terrible, présent durant toute la pièce dans l’enjeu. Espoir que l’on pressent avorté dès l’abord.

(c) Franck Beloncle

        Anna Mouglalis est cet oiseau fou, cet épervier devenant serin. Elle traite son personnage comme le bateau ivre de Rimbaud. Elle dérive vers sa perte, le déracinement, la déchéance. Son corps et sa voix transmettent cette instabilité inquiétante. Elle joue cette folie de l’attirance vers l’abîme et la déchéance. Elle est touchante et effrayante. Elle se tire merveilleusement de longs monologues, grace à cette instabilité même, qui rend chaque instant incertain. Il est rare de voir jouer la folie de manière aussi simple et spectaculaire, sans les habituels roulements d’yeux et hystérisations dont beaucoup se croient justifiés de nous abreuver. Elle est, finalement, moins prise dans la toile d’araignée de Jean (Xavier Legrand), que dans son destin suicidaire intime, dont il n’est que le servant nécessaire, cynique et zélé.

Texte August Strindberg

Mise en scène Julie Brochen

Avec

Anna Mouglalis

Xavier Legrand

Julie Brochen

Scénographie et costumes : Lorenzo Albani

Lumière : Louise Gibaud

Création sonore : Fabrice Naud

Théâtre de l’Atelier

1 Place Charles Dullin, 75018 Paris

DU MARDI 28 MAI AU DIMANCHE 30 JUIN 2019

Publié le
Catégorisé comme Théâtre

L’ILIADE ET L’ODYSSÉE

d’après Homère
adaptation et mise en scène Pauline Bayle

L’ILIADE

« Game of Troy »

 

A l’heure où Marvel et Disney imposent leur imaginaire à coups de milliards, de CGI, de combats titanesques, où se mêlent hommes et dieux, à l’heure de Avengers endgame donc, Pauline Bayle entre en résistance. Elle livre  une bataille artistique pour un autre spectaculaire. Ici les combats épiques ne passent que par la force du verbe. Ils ne sont jamais joués, ni même mimés. Les effets spéciaux résident dans le contenu de quelques seaux (armure, fleuve, feu de la guerre…). Les personnages sont uniquement campés par la puissance de leur nom, clamé en étendard. La virilité des hommes de guerre (Ajax, Hector, Achille) ? La féminité d’Aphrodite, d’Hélène ? L’une comme l’autre sont indifféremment supportées par hommes ou femmes.

Pauline Bayle a des choix tranchés, dont elle garde la cohérence de bout en bout. Aux humains le tragique (dans le fond comme dans la forme). Ils aiment vraiment, meurent vraiment. Sans jamais aucun second degré. Aux dieux la comédie. Aux éternels rien n’arrive jamais de vraiment important. Dans l’éternité tout devient trivial de n’avoir pas de terme. Ils sont joués à l’extrême de la parodie bouffonne, jusqu’au sketch parfois. Mais la guerre fini par trouver son vainqueur. Tout est gagné, tout est perdu. Selon le camp où l’on se trouve.

 

photo (c) Blandine soulage

 

L’ODYSSÉE

« Ulysse is coming »

 

Disparue Troie et son épopée, l’Olympe et son kitsch de télé-réalité. Il ne reste qu’Ulysse, migrant de toujours, lost in translation, entre Troie et Ithaque. Même si, de loin en loin, Athéna intervient, le plateau est laissé à l’humanité des mortels. Moins d’artifices scéniques, et plus d’émotion. Beaucoup plus d’émotion, et d’humanité dans cette seconde partie, la plus réussie des deux. La figure irreprésentable, car présente en chacun, de l’homme errant et nécessiteux, recherchant une terre aimée et aimante, et diffractée par Pauline Bayle sur les cinq comédiens. Le procédé fonctionne à merveille. L’universalité mythique de cette figure gagne en singularité par le biais de cette polyphonie. Passant par la voix de l’une, le corps d’un autre, la souffrance d’Ulysse s’enrichit à chaque fois de quelque chose de particulier et profond. Cet homme qui se présente en se nommant « Personne » (persona en latin voulant dire masque), existe plus fortement d’être ainsi désincarné. Cet homme qui ne peut aborder Ithaque qu' »invisible », sous les traits d’un étranger mendiant ; cet étranger « est un cadeau des dieux qui doit être accueilli avec respect. Petite obole grande joie. » nous dit Homère.

L’ étranger, à l’heure où nous peinons à tendre la main aux migrants perdus sur cette même méditerranée, Pauline Bayle nous l’offre comme un autre nous même. Magnifique réussite.

 

photo (c) Blandine soulage

 

 

d’après Homère
adaptation et mise en scène Pauline Bayle

avec Manon Chircen, Soufian Khalil, Viktoria Kozlova en alternance avec Najda Bourgeois, Mathilde Méry, Loïc Renard

scénographie Camille Duchemin, Pauline Bayle
lumières Pascal Noël
costumes Camille Aït

La Scala

13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris

Du 21 Mai 2019
Au 02 Juin 2019

Durée : 1h25 et 1h45,  les deux spectacles peuvent être vus à la suite, séparément, ou au choix.

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