LES LIAISONS DANGEREUSES

D’après CHODERLOS DE LACLOS

Adaptation et Mise en scène d’Arnaud DENIS

Quand on ne sait pas comment dire du mal d’un spectacle totalement réussi, ne cédant pas à un pseudo avant-gardisme, d’aucuns ont cette formule qu’ils pensent lapidaire : « Oui, enfin c’est monté très classique ». Cela signifie alors que les comédiens ne parlent pas dans des micros sur pied, qu’il n’y a pas une avalanche de vidéos projetées, que le texte original n’a pas été « revisité » ni « dépoussiéré », que le metteur en scène ne prévaut pas (jusque sur l’affiche) sur l’auteur, etc. Cette formule est donc souvent pour moi la meilleure accroches publicitaire . Cela me dit : il va s’agir de théâtre et de comédiens, de texte enfin.

Alors commençons par cela. Ce spectacle est très classique ! Ce qui ne l’empêche jamais, bien au contraire, d’être créatif, mais dans la subtilité, inventif, mais dans le respect de l’œuvre traitée.

Choderlos de Laclos, auteur du siècle des Lumières, montre la décadence des milieux aristocratiques libertins à la veille de la révolution française. Le crépuscule d’un ordre oppressif et déviant.

Comment résumer les Liaisons dangereuses ? Ce roman raconte les machinations tramées par deux héros libertins, le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil. Tout au long de l’œuvre, les deux personnages, qui ont été amants dans le passé, se racontent par lettres interposées leurs exploits libertins. Le Vicomte de Valmont vit son libertinage ouvertement et se plaît à séduire puis déshonorer les femmes qu’il rencontre. La Marquise de Merteuil dissimule son libertinage en société mais a déclaré la guerre aux hommes et souhaite « venger son sexe ».

La Marquise de Merteuil, vexée d’avoir été éconduite par un de ses amants, le Comte de Gercourt qui s’apprête à épouser la jeune Cécile de Volanges, demande à Valmont de séduire et déshonorer la jeune Cécile avant son mariage. La Marquise de Merteuil promet à Valmont de s’offrir à lui en rétribution. Le Pacte est scellé…

DR Cédric Vasnier

Quand on parle des « Liaisons Dangereuses », on se souvient autant de nos classes lycéennes que du magnifique film de Stephen Frears : J. Malkovich ! G. Close ! M. Pfeiffer ! K. Reeves et U. Thurman ! Difficile de naviguer dans ce sillage prestigieux sans sombrer.

Oui, Arnaud Denis, dont on connaît la finesse et l’intelligence de mise en scène, s’attelle ici à un monument : Un immense roman épistolaire, mais aussi un très grand film. Un double défi donc. Et bien, le défi est parfaitement relevé, non sans panache. Arnaud Denis a su insuffler une vie frémissante à ces échanges épistolaires, transformant la lecture en un théâtre de l’intime, où chaque missive devient un acte en scène, chaque mot une arme. La scène, épurée décorée essentiellement de toiles en trompe l’œil, se fait le réceptacle de ces stratégies amoureuses et guerrières, où les où les mots mettent les corps et les cœurs en esclavage, où les regards s’entrecroisent, chargés de promesses fallacieuses et de désirs inavoués.

La direction d’acteurs est d’une justesse implacable. Delphine Depardieu incarne une Marquise de Merteuil à la hauteur de sa réputation sulfureuse. Son phrasé, d’une acuité cinglante, sculpte une femme d’une intelligence redoutable, dont la froideur calculatrice masque à peine une fêlure secrète. Elle est la tisseuse de cette toile mortifère, l’architecte de ces destins brisés. Merteuil est une femme devenue pure comédienne/metteuse en scène, qui vit retranchée derrière son masque. Delphine Depardieu sait autant jouer la fêlure cachée que la comédienne rouée. Il faut, quitte à parler encore de classicisme, saluer bien bas sa technique de comédie justement. Sa maîtrise de l’outil vocal est celle d’une instrumentiste, sa gestuelle celle d’une chorégraphe, son jeu de visage relève autant du mime que du théâtre baroque. Bravo et merci pour cette rare et puissante performance !

DR Cédric Vasnier

Face à elle, Valentin de Carbonnières campe un Vicomte de Valmont d’une élégance vénéneuse. Son jeu, d’une subtilité rare, rend palpable la jouissance perverse qu’il tire de ses conquêtes, mais aussi cette lassitude intrinsèque, cette mélancolie autodestructrice qui affleure sous le vernis de la désinvolture.

Les seconds rôles, loin d’être de simples faire-valoir, contribuent à l’éclat de ce tableau immoral. Ne citons pour exemple que la délicieuse Raphaëline Goupilleau en Madame Rosemonde. Ces apparitions sont attendues, et dégustées avec une gourmandise d’amoureux de théâtre. Elle apporte un contrepoint essentiel à toute la pièce par sa distance, sa vis comica. Elle donne du volume, de la chair à un personnage souvent joué plat et raisonneur. Elle mériterait à elle seul l’achat du billet !

La mise en scène d’Arnaud Denis est un véritable travail d’orfèvre. Il ne s’agit pas de « jouer » des lettres, mais de les faire « vivre », de les incarner dans la chair et l’esprit des personnages. Les jeux de lumière, tantôt froids et distanciés, tantôt enveloppants et complices, soulignent les méandres psychologiques et les changements d’alliances. La musique, discrète mais pertinente, agit comme un contrepoint émotionnel, soulignant la tragédie latente qui se noue sous les oripeaux de la bienséance.

En somme, Arnaud Denis nous offre une relecture des « Liaisons dangereuses » qui, loin de se contenter de l’esthétisme d’époque, plonge au cœur de l’âme humaine, explorant ses bassesses et ses grandeurs éphémères. C’est un spectacle intelligent, ciselé, qui laisse le spectateur à la fois fasciné et troublé, confronté à l’éternel questionnement sur la nature du désir, de la puissance et de la rédemption. Une réussite éclatante qui confirme, s’il en était besoin, le talent d’un metteur en scène qui sait donner à voir l’invisible et à entendre le froissement des âmes.

D’après CHODERLOS DE LACLOS

Adaptation et Mise en scène d’Arnaud DENIS
Distribution : Delphine DEPARDIEU, Valentin de CARBONNIERES, Salomé VILLIERS, Raphaëline Groupilleau, Alexandre de Shotten, Marjorie DUBUS et Jéremie Lutz
Collaboration artistique Georges VAURAZ

Décors Jean-Michel ADAM

Costumes David BELUGOU

Lumières Denis KORANSKY

Musique Bernard VALLERY

https://www.comediedeschampselysees.com/spectacle/61/les-liaisons-dangereuses

LE REVIZOR

Auteur Nikolaï GOGOL

Théo Riera – Mise en scène

Nicolas Gogol se prête souvent aux relectures audacieuses, et la vision de Théo Riera pour « Le Révizor », vue récemment au Théâtre de Belleville, et bientôt en Avignon, ne déroge pas à la règle. « La Compagnie les Loubards » nous offre une farce menée à bride abattue, oscillant entre le rire franc et un cynisme mordant. Loin d’une approche poussiéreuse, cette adaptation se veut un « concentré » de l’œuvre originale, propulsant le spectateur dans un tourbillon frénétique qui, s’il n’atteint pas toujours la perfection, a le mérite de résonner avec une acuité dérangeante.

La première force de cette mise en scène réside sans conteste dans son rythme. Riera ne laisse aucun répit, imprimant une cadence effrénée aux « micro-tragédies » de cette galerie de personnages. Le plateau, un espace noir et dépouillé, devient le terrain de jeu idéal pour cette course à l’abîme. Un unique élément de décor : tour à tour haut bureau, banquette ou canapé, suffit à dessiner les espaces de cette province russe où l’arrivisme crasse et la vénalité règnent en maîtres. Ce minimalisme scénographique, dans une simple boite noire, se révèle une force, accentuant le côté atemporel et universel.

DR INDIA LANGE

Les costumes, contemporains et atemporels, adoptent une esthétique clownesque du plus bel effet. Le noir dominant, rehaussé de paillettes argentées, confère aux personnages une allure de pantins désarticulés, magnifiée par ces visages blanchis qui renforcent l’aspect caricatural et grinçant. Les tenues des actrices, particulièrement réussies, ajoutent à cette joyeuse déliquescence visuelle. On est quelque part entre Brecht, le slapstick, Lagerfeld, et même, pourquoi pas, Antonin Artaud. Tant les costumes que le parti pris de jeu, très expressionniste, sont assumés totalement. Cette esthétique n’est pourtant pas un choix qui facilite la tache de la troupe. Jouer une comédie dans cette tonalité là, en ajoutant les éclairages choisis très blafards, revient un peu à nager à contre courant. Mais arracher le rire à tout prix n’est pas forcément ici l’objectif primordial recherché.

La troupe, composée de neuf jeunes comédiens endossant parfois plusieurs rôles, déploie une énergie considérable. La direction d’acteurs de Théo Riera est globalement pertinente, permettant aux scènes de s’enchaîner avec fluidité. On loue l’engagement de chacun à donner corps à ces figures grotesques, même si l’on regrette par instants une diction approximative et des montées sonores qui, à force, desservent la finesse du texte. C’est le revers de cette médaille de l’urgence et de l’emballement énergétique. On mettra en avant deux comédiennes qui rayonnent particulièrement. Emmanuelle Rebeix donne à son Ossip une profondeur, une étrangeté enfantine, extrêmement touchante et juste. Dans le registre inverse de la grande folie comique, Sophie Ellaouzi tire un feu d’artifice comique où éclate son inventivité, sa précision de jeu et un grain de dinguerie jouissive.

DR INDIA LANGE

Cette version du « Révizor » est un spectacle intelligent et vivant qui parvient à captiver et à faire mouche. La mise en scène déborde d’inventivité, offrant une relecture vive et drôle, parfois grinçante, mais toujours juste. Une belle démonstration que les classiques ont encore beaucoup à nous dire, surtout lorsqu’ils sont portés par une vision aussi singulière et engagée. Un excellent moment de théâtre, à ne pas manquer.

Auteur Nicolas Gogol
Théo Riera – Mise en scène

Interprétation
Sophie Ellaouzi
Edgar Gougeon
Corentin Jaouen
Geneviève Mahé
Emmanuelle Rebeix
Théo Riera
Blanche Rivière

https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/5612-le-revizor

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BERENICE

« Eh bien ! Antiochus, Es-tu toujours le même? »

Texte Jean Racine
Mise en scène Guy Cassiers

Antiochus roi de Comagène, aime Bérénice. Bérénice, reine de Palestine, aime Titus et n’aime pas Antiochus. Titus, empereur de Rome, aime Bérénice. Rome n’aime pas Bérénice.

Bérénice ?… « De l’essence du théâtre, comme on dit de l’essence de rose » écrivait Jean-Louis Barrault (Cahiers Renault-Barrault, n° 8, 1955). Quand Racine compose sa tragédie en 1670, il cherche à atteindre, dit-il dans sa préface, la « simplicité d’action » qui est, selon lui, la force première des œuvres de l’Antiquité. Épurant le conflit dramatique de toute intrigue anecdotique, il se borne à mettre en scène une rupture amoureuse. Par le minimalisme dont elle fait preuve, la pièce de Racine est une interrogation sur le théâtre et ses limites. Son ambition radicale : « faire quelque chose de rien ». « Rien », en effet, ne se passe dans Bérénice, puisqu’aucune action à proprement parler n’y est montrée, si ce n’est la combustion de trois personnages par la passion amoureuse. Il s’agit bien d’essence, celle que Racine jette durant cinq actes sur trois cœurs en fusion. Rien que cela, mais tout cela. Une expérience extrême et sans échappatoire, pour Bérénice, Titus et Antiochus, tous sacrifiés sur le bûcher, les planches du théâtre.

Guy Cassiers, avec la troupe de la Comédie Française, choisit d’aller encore un peu plus loin dans la radicalité.

DR christophe raynaud de lage

Avant de parler de cette radicalité portée à sa racine carrée par G. Cassiers, arrêtons nous sur celle de la forme spécifique de l’Alexandrin. Cette forme pour écrire le feu.

On reproche parfois à l’alexandrin d’être poussiéreux, obsolète et désincarné.

Le ressort thématique du tragique racinien – son carburant pour filer la métaphore – est pourtant toujours la passion. Le terme de passion englobe chez Racine non pas uniquement l’amour, mais aussi des mouvements tout aussi impétueux, tels l’amour-propre, l’orgueil, la jalousie, la vengeance, qui mènent à la fureur, et finissent par triompher de la justesse de la raison. L’alexandrin n’est que l’instrument poétique et rationnel permettant de dompter et d’exprimer, avant qu’elles ne se révoltent, ces passions. La partition musicale réglée du chaos humain. Sans l’alexandrin, face à l’insupportable et à l’effroi, les personnages en seraient réduits aux seules larmes, cris, silence, à l’irréparable mort. L’alexandrin racinien est tel le char d’Hippolyte dans Phèdre, un système d’harnachement, de rênes, de mors aux dents, permettant de conduire des puissances farouches. Puissances de la passion, livrées sans cela à leur sauvagerie première. Mais un système paradoxal de contention et de maîtrise, puisque destiné à son propre échec et ne tenant que le temps de défaillir, menant son l’attelage à sa perte fatale. Voilà donc l’alexandrin révélé :

La poussière est une cendre qui couve l’incendie à venir.

L’obsolète se révèle actualité du sentiment humain au plus fort, intemporel.

Le désincarné est un marbre glacé où palpite un magma prêt à jaillir.

DR christophe raynaud de lage

Guy Cassiers met tout autant en scène La Bérénice de Racine que celle analysée par Roland Barthes. Barthes s’appuyant essentiellement sur une réplique de Bérénice  parlant d’Antiochus :  « je me suis fait une douceur extrême d’entretenir Titus dans un autre lui-même », théorise que les deux amants ne sont que les deux visages d’un même Janus. Guy Cassiers choisit donc de condenser réellement sur le plateau les personnages de Titus et d’Antiochus en une entité biface jouée par Jérémy Lopez. Pour la compréhension de la pièce il est donc préférable de l’avoir lue auparavant pour s’y retrouver, et de connaître la grille de lecture qui est posée dessus. Les repères différentiels sont minimaux : avec manteau c’est Antiochus, sans c’est Titus. Pas de changement de voix, ni de de corps. Le choix d’une diction plutôt atone, sans ruptures, ni attaques ou relances, accompagne cette volonté de fading. Les comédiens, à l’unissons, parlent d’ailleurs sur cette même note, mezzovoce, qui parcoure les presque deux heures de spectacle. Être lecteur de Barthes et connaître Bérénice ne donne donc pas au critique une position objective et généralisable à tout spectateur. Néanmoins, objectivement, ce choix radical oriente toute la pièce. La capacité à l’accepter (la comprendre) et à la mettre en jeu est bien l’enjeu majeur ici. Tout aussi objectivement, l’omniprésence de Jérémy Lopez cumulant les deux textes (déjà énormes séparément), produit un effet inévitable d’amoindrissement de la figure de Bérénice et de Suliane Brahim, qui semble venir ponctuer le dilemme « AntiTitus », plus qu’ être le cœur de l’œuvre. On imagine même la possibilité d’aller plus loin, en faisant exister sur le plateau même le dialogue entre Barthes et Racine, qui aurait pu se figurer en faisant endosser par Paulin et Arsace la place du philosophe. Place distanciée et analytique. Ne faut-il pas pousser à son extrême une idée pour en connaître la validité ? Tout aussi important, la place du public. Celle créée par l’équipe de la MAC Créteil, au fil de sa programmation, avec toujours une fenêtre ouverte sur une œuvre classique (Molière, Shakespeare, Racine…) et l’accueil d’un public de jeunes lycéens et collégiens ! D’ailleurs à chaque fois enthousiaste dans ses applaudissements. On rêverait d’un dialogue possible entre ce public et les comédiens qui viendrait poursuivre et ouvrir le dialogue en huis-clos d’Antiochus et Titus.

Bérénice
de Jean Racine
Mise en scène Guy Cassiers
Avec Alexandre Pavloff, Clotilde de Bayser, Suliane Brahim, Jérémy Lopez, Pierre-Victor Cabrol
Scénographie Guy Cassiers, Bram Delafonteyne
Costumes Anna Rizza
Lumières Frank Hardy
Vidéo Bram Delafonteyne, Frederik Jassogne
Musique originale et son Jeroen Kenens
Assistanat à la mise en scène Robin Ormond

https://www.maccreteil.com/evenement/1083/berenice

Durée : 1h50

Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, Paris
du 26 mars au 11 mai 2025

Maison des Arts de Créteil
les 14 et 15 mai

L’Onde Théâtre Centre d’Art, Vélizy-Villacoublay
le 20 mai

Théâtre national de Budapest (Hongrie), dans le cadre du festival Mitem
le 12 juin

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