L’ÉVENTAIL DE FER

Texte du livret d’opéra l’équipe dramaturgique de GuoGuang Opera Company
Mise en scène de l’opéra Peng Chun-kang
Dispositif scénique et création lumières Nicolas Boudier

D’après La Pérégrination vers l’Ouest de Wu Cheng’en

Il est beau de se laver les yeux et les oreilles du connu. Ce spectacle nous émerveille autant par ses qualités objectives que par la confrontation qu’il nous permet avec une autre monde culturel .

L’opéra de Pékin est un art du spectacle mêlant chant, récitation, jeu théâtral et arts martiaux. Chanté et récité en dialecte pékinois, l’opéra de Pékin est composé selon des règles strictes privilégiant la forme et la rime. Il raconte des histoires historiques, politiques, sociales et de la vie quotidienne, et vise à informer tout en divertissant. Le spectacle se caractérise par un style formel et symbolique, les acteurs et actrices suivant une chorégraphie établie pour les mouvements des mains, des yeux, du torse et des pieds. Traditionnellement, les décors et accessoires de scène sont réduits au minimum privilégiant un espace vide. Propre à l’imagination. Les costumes sont flamboyants et le maquillage exagéré utilise des symboles, des couleurs et des motifs concis pour exprimer la personnalité et l’identité sociale des personnages. L’opéra de Pékin se transmet en grande partie grâce à une formation de maître à élève, les stagiaires acquérant les compétences de base par l’enseignement oral, l’observation et l’imitation. Ce dés le plus jeune âge comme a pu en témoigner la jeune artiste féminine, dans un bord de scène, expliquant avoir commencé à quatorze ans.

©-Nicolas-Boudier

Cette approche artistique nous semble à des années lumières de notre approche de prime abord. En occident la perception de l’artiste s’est presque complètement éloignée de celle de l’artisan poursuivant une tradition formelle, pour valoriser le concept de l’artiste pure singularité. Un artiste dont l’expression individuelle (son génie propre) devrait s’exprimer au dessus des contraintes formelles héritées. Pourtant à la même époque que s’est développé l’Opéra de Pékin (18eme) les scènes théâtrales et lyriques d’Europe étaient réglées par la structure esthétique baroque : gestuelle baroque, déclamation baroque, maquillage massif, jeu hiératique face publique.. Peut-on pourtant penser que cela entravait l’expression du plus singulier de l’humain ? Le regain du baroque (certes sans carcan), la persistance des œuvres de Racine ou de Corneille (cadre serré de l’alexandrin), nous disent le contraire.

C’est cela qu’interroge la confrontation à ce spectacle total de l’Éventail de fer. Cette confrontation avec la scène extrême orientale, les plus grands l’ont recherchée pour refonder leur propre pratique : Peter Brook, Ariane Mnouchkine, Jacques Lecoq…

©-Nicolas-Boudier

Elle peut nous sembler lointaine, exotique et hermétique par ses codes, mais elle nous fait accéder par son formalisme à des émotions millénaire et profondément humaines. Et donc profondément partageables. Et seul un art partagé peut rassembler une humanité déchirée par les guerres, l’impossibilité d’une identification à la douleur de l’autre. C’est cela que nous offre la GuoGuang Opera Company de Taiwan & les metteurs en scène Peng Chun-kang et Joris Mathieu, assisté de Nicolas Boudier pour la « magie visuelle ».

Un spectacle magnifique qui jette un pont entre les cultures.

Là où, à Gaza, Kiev et Taipei c’est l’effraction meurtrière et la loi de la puissance qui veulent régler la marche du monde.

(NB : Le spectacle est également conçu et écrit pour parler à un public d’enfants. Certains passages peuvent donc apparaître puérils à certains spectateurs, c’est que justement ils ne s’adressent pas à ces derniers.)

Texte du livret d’opéra l’équipe dramaturgique de GuoGuang Opera Company
Mise en scène de l’opéra Peng Chun-kang
Dispositif scénique et création lumières Nicolas Boudier
Avec les interprètes de GuoGuang Opera Company Liu Chia-hou, Hsieh Le,Wang Yung-tseng, Wei Po-cheng, Huang Chia-cheng, Chen Guan-cheng
Chorégraphie Chu An-li
Costumes Jang Mei-fang, Chung Chih-chiang
Conception des accessoires Li Yu-sheng
Régie générale Simon André
Régie vidéo Siegfried Marque
Régie son Lee Szu Ming
Régie lumière Anthony Lampin

Création musicale (bande originale)
Direction musicale Wang I-Yu
Chef d’orchestre Chu Chun-chuan en partenariat avec le Taiwan National Chinese Orchestra
Conception musicale et vocale Ma Lan
Arrangements vocaux Pan Pin-yü

Film (théâtre optique)
Scénario Joris Mathieu
Interprètes Olivia Chabanis, Vincent Hermano, Marion Talotti
Vidéo Siegfried Marque

L’ÉVENTAIL DE FER

LE ROI SE MEURT

Auteur Eugène Ionesco
Direction Jean Lambert-wild

La Mort m’a tuer.

Calderon nous disait : « La vie est un songe ».  Ionesco termine : « Et la mort est une réalité ». Même si nous en refoulons tous furieusement l’idée, vivant comme des immortels, clowns dérisoires.

Une pièce sur l’extinction. Au delà de l’extinction d’un être, fusse-t-il le point focus de tout l’univers, ce que nous sommes tous, c’est une pièce sur l’extinction. L’extinction généralisée. Gramblanc nous accompagne donc vers les ténèbres, le Gramdnoir. La pièce est d’ailleurs peut-être plus actuelle à notre époque qu’à celle de Ionesco. Toutes les références textuelles explicites à la destruction des rivières, la disparition des forêts, jusqu’à l’effondrement des montagnes elles-mêmes… Extinction d’une civilisation européenne aussi, qui n’en finit plus d’agoniser et de se rétracter comme un trou noir. Il n’y a guère que l’amour que l’auteur fait survivre, mais il ne sert à rien.

©TonyGuillou

Au centre de cette piste aux étoiles mortes il y a Bérenger 1er, ou Gramblanc, ou Jean Lambert-Wild. Choisissez. Pas de jeu clownesque, grandiloquent ou d’une exubérance burlesque. Tout est dans la retenue, la nuance, l’intériorité. Une précision du geste chorégraphié fascinante et hypnotique. Sous de petits gestes, comme un recroquevillement, une maladresse hésitante en approchant l’abîme. Magnifique prélude silencieux, où l’homme marche suivi de l’ombre indétachable de sa mort. Final déchirant d’un corps suspendu entre ciel et terre, où chaque partie, membre, se détache, meurt, comme les membres d’une marionnette dont on couperait les fils un à un. Une force d’émotion toujours juste à laquelle on s’identifie avec beaucoup de douleur. C’est l’approche de notre mort qu’il nous fait vivre ce Paillasse. L’acteur trouve en lui les notes de l’enfance comme de la vieillardise, et toute la mauvaise fois des mauvais perdants que nous sommes quand c’est notre vie qu’il s’agit de perdre. Un grand numéro de tragédie intime.

©TonyGuillou

Il y a certes quelques longueurs rajoutées, des improvisations avec le public dispensables, des accessoires accessoires, qui étirent inutilement le temps là où il devrait se rétracter et se hâter à mesure que s’approche le terme fatal. Quinze minutes peut être qui font sentir le temps long, alors qu’il devrait s’échapper et filer entre nos doigts comme un fluide précieux. Une abondance d’ajouts, contradictoire avec ce chemin de croix, presque christique, vers la disparition.

Qu’importe cette mise en scène du  » Roi se meurt » par Lambert-Wild et sa troupe de la Coopérative  326 n’en est pas moins  poignante et superbe,  à voir donc absolument.

 

Auteur Eugène Ionesco
Direction Jean Lambert-wild
Collaboration artistique Catherine Lefeuvre
Assistance à la mise en scène Aimée Lambert-wild
Scénographie Jean Lambert-wild, Gaël Lefeuvre
Avec Vincent Abalain, Vincent Desprez, Nina Fabiani, Aimée Lambert-wild, Jean Lambert-wild, Odile Sankara, et le petit cochon Pompon
Lumières Marc Laperrouze
Costumes Pierre-Yves Loup-Forest

LE ROI SE MEURT

La Folle journée ou Le Mariage de Figaro

Signé Figaro !

Texte Beaumarchais
Mise en scène Léna Bréban 

Un vent révolutionnaire, souffle avec une vigueur contemporaine sur les planches du Théâtre de la Scala à Paris. « La Folle Journée », ce n’est pas seulement le prétitre d’une œuvre majeure, c’est aussi l’essence même de sa réincarnation par la troupe de Léna Bréban, avec un Philippe Torreton incarnant un Figaro d’une densité saisissante.

Léna Bréban n’a pas cherché à travestir Beaumarchais. Elle a fait bien mieux : elle a su en faire entendre la modernité, l’acuité d’une critique sociale et féministe dont les échos résonnent encore avec une troublante actualité. Il est toujours bon de se souvenir que les causes, dont nous pensons être les fiers pionniers, ont été initiés par d’autres, des éclaireurs, bien avant nous. Ils nous ont illuminé le chemin, et nous ne faisons que le suivre. Pour revenir à la matière théâtrale : La mise en scène, à la fois épurée et inventive, concentre l’attention sur deux axes essentiels : le texte et l’énergie.

Ce choix est d’une intelligence rare, car il permet de laisser éclater la fulgurance d’un dialogue ciselé, le verbe acéré, et la profondeur des idées du sieur Caron de Beaumarchais, sans en faire une tribune triste. La folie, l’amour, l’injustice, la liberté… tout y est, sans jamais verser dans la lourdeur didactique. C’est une leçon d’humilité pour ceux qui pensent que le théâtre a besoin d’artifices ou d’un surlignage pédagogique pour toucher l’âme et l’intelligence du spectateur. La vivacité spirituelle, et toujours frondeuse de Beaumarchais/Figaro, est inséparable du mouvement opposé à la rigidité des pouvoirs en place. L’esprit y est esprit de contradiction des contrats dictés par les privilèges. Dans les tribunaux, les relations de classes et de couples, les cours de justices, car toutes ces « scènes » s’entremêle dans le « Mariage ». Dans sa préface drolatique au « Barbier de Séville « l’auteur dépeignait son comédien idéal comme un danseur. Danseur surprenant, imprévisible, virevoltant et virtuose dans l’art du contrepied. Le bouillonnement permanant imprimé aux comédiens par Léna Bréban est donc bien celui que voulait Beaumarchais.

Philippe Torreton est ce danseur désiré par l’auteur, un Figaro du peuple, incandescent et vibrionnant.

Et au milieu de ce tumulte orchestré, un homme. Non, une force vive. Philippe Torreton. Il est l’âme ardente de la pièce. Son Figaro n’est pas le simple valet futé que l’on attend. Il est l’incarnation de la ruse populaire, de l’intelligence qui s’affranchit des chaînes, mais aussi d’une blessure intime. C’est un homme du peuple, révolté mais vibrant d’une humanité complexe. La puissance de son jeu n’a d’égal que la subtilité de ses silences. Chaque geste, chaque regard, chaque inflexion est d’une justesse confondante. On sent qu’il a pétri le texte, qu’il l’a fait sien jusqu’à l’os. Il est la preuve que le théâtre n’est pas une simple récitation, mais une véritable transfusion de vie. Les autres comédiens, portés par cette flamme, offrent un ensemble d’une belle cohésion, chacun trouvant sa place dans cette mécanique de précision. on aurait certes aimé plus de cohérence dans les costumes, et moins de facilités pour certains ressorts comiques ajoutés (Francis Cabrel, ou Santa Barbara), mais cela est anecdotique et ne nuit pas réellement à l’ensemble.

Le rideau est tombé, mais l’écho de la sagesse facétieuse de Figaro résonnent encore. La Folle Journée est une réussite éclatante, qui éclaire nos esprits, et nous confirme que les classiques, lorsqu’ils sont servis avec intelligence et passion, demeurent des phares pour notre époque.

Texte Beaumarchais
Mise en scène Léna Bréban 

Adaptation Léna Bréban 

Avec Philippe Torreton, Marie Vialle, Éric Bougnon en alternance avec Pascal Vannson, Grétel Delattre, Salomé Dienis Meulien, Annie Mercier, Jean-Jacques Moreau, Grégoire Œstermann, Antoine Prud’homme de La Boussinière, Jean Yves Roan
Assistante mise en scène Ambre Reynaud 
Scénographie Emmanuelle Roy 
Costumes Alice Touvet 
Lumières Denis Koransky 
Compositeur Victor Belin 
Perruque Julie Poulain  
Création sonore Victor Belin et Raphael Aucler  

https://lascala-paris.fr/programmation/le-mariage-de-figaro/