LE COMTE DE MONTE CRISTO

D’après Alexandre Dumas

Mis en scène par Richard Arselin

Très tôt dans l’histoire du cinéma, les réalisateurs absorbèrent la matière romanesque des grandes œuvres littéraires du 19ème. Et c’est principalement dans les salles obscures que la popularité de ces romans, publiés en feuilleton dans la presse, passa dans le siècle suivant. Ces œuvres populaires appartiennent au patrimoine audiovisuel autant que littéraire nous rappelle la mise en scène de Richard Arselin. Les éclairages, tout en clair obscur, convoquent ainsi l’esthétique du film noir. Quant à la création sonore, il n’est pas exagéré de parler de bande-son ; elle est en tous cas, diffusée avec la même intensité que dans une salle de cinéma.

Pendant des années, du fond de son cachot, Edmond Dantès, l’homme qui apprit à voir dans le noir, a ruminé son œuvre de vengeance. Pour resserer le lien entre passé et présent, entre le moteur psychologique de l’action et la réalisation de la vengeance, les nombreuses péripéties de l’évadé de l’île d’If imaginées par Alexandre Dumas, avant d’atteindre au châtiment, sont éludées. A la manière d’un scénario, l’histoire suit le fil d’une série de flash-back sur le prisonnier d’autrefois ainsi que des scènes récurrentes sur son retour en visiteur, nostalgique du camarade de cellule à la figure de père qui l’a sauvé, formé et éclairé sur son destin.

Sur le plateau nu, les comédiens glissent d’une scène à l’autre, profitant des ombres. Ils dansent et virevoltent enveloppés d’amples costume. A trois, ils interprètent tous les personnages, mêlant à l’esthétique du cinéma les ressources propres de l’art théâtral, particulièrement du théâtre corporel quand en deux secondes, il faut camper un caractère. Ils composent une silhouette en jouant des replis du costume ; d’un geste, ils marquent un caractère: une main sur la gorge pour le juge arrogant, les jambes étalées du bon bourgeois, etc. Quelle énergie ! Quel souffle ! Le souffle épique du roman servi sur un plateau.

C:

Mise en scène et Lumières : Richard Arselin
Interprètes: Véronique Boutonnet, Franck Etenna, Luca Lomazzi
Travail sonore : Franck Etenna
Costumes : Les Vertugadins

ANQUETIL TOUT SEUL

Adaptation théâtrale et mise en scène : Roland Guenoun 

D’après un roman de Paul Fournel 

 

La carrière du célèbre coureur cycliste au fil des souvenirs d’un admirateur : un narrateur nostalgique revoit les images, réelles ou inventées, de la carrière de Jacques Anquetil qui l’ont marqué depuis l’enfance. Le narrateur prend alors en charge tous les rôles (coureurs, directeur sportif, commentateur) qui gravitent autour du champion et de sa femme, divorcée de son médecin personnel et que le champion impose, bravant les mœurs machistes du peloton, comme manager, chauffeur, etc. 

Au centre de la scène, Anquetil s’échine sur son outil de travail, un vélo, jaune comme son maillot, qu’il remisera au clou pour n’y plus toucher, la carrière finie. Courbé sous l’effort et les souffrances de l’entraînement ou dans la solitude des compétitions -l’homme déteste s’agréger au peloton, il trace sa route. Derrière, sur une série discontinue de panneaux, défilent -projetées en vidéo- les lignes blanches de la route, le bitume, la nuit. Racé, le coureur fend l’air comme une caravelle. L’image du rouleur Anquetil, admiré mais mal aimé, et celle d’un froid champion, calculateur et moderne. C’est un spécialiste des contre-la-montre qui lui assurent un avantage décisif face aux grimpeurs fougueux, tels Poulidor.  

Mais l’Anquetil qui nous est révélé dans cette pièce tirée du roman de Paul Fournel est un dandy de la petite reine, scandaleux dans sa vie privée et parmi le peloton. Derrière le champion froid et conquérant, on ne soupçonnait pas autant de matière romanesque. Ce caractère rebelle transgresse tous les interdits, sans goût pour la bravade cependant. Il est simplement un esprit libre et franc, un échappé. Aux tristes rigueurs diététiques que les directeurs sportifs imposent aux coureurs (un fade régime à base de féculents et de légumes bouillis) il répond champagne, mets fins, cigarettes et caprices d’huîtres au petit déjeuner.  Bravant l’opinion, il s’opposera aux premières lois anti-dopage qu’il juge hypocrites. Le métier est dur, qu’imaginent-ils ? Toujours, il avouera courir pour l’argent. 

L’atmosphère de ce début des années 60 nous est restitué sur les panneaux de projection : des images d’archives, les extraits d’émission d’une télé aux angles arrondis et la file des personnages pris en charge par le narrateur (Raphaël Geminiani, Léon Zitrone, etc) qui nous paraissent d’abord plus imités que véritablement interprétés mais ajoutent finalement, touche après touche, leur couleur au tableau. 

La tension entre le flamboyant orgueil du champion, la griserie du succès, et les sacrifices endurés s’incarnent dans la silhouette longiligne du dandy gominé de sueur. La scène où le champion craque et pleure au bas de son vélo quand il manque d’abandonner son pari fou d’enchaîner un « Paris-Bordeaux » dans la foulée du « Tour du Dauphiné » (dont il a franchi la ligne d’arrivée en vainqueur seulement huit heures auparavant) est terriblement poignante. Une vie flamboyante et brève -il est mort à 54 ans- comme ce spectacle. 

 

Interprètes: Matila Malliarakis, Clémentine Lebocey, Stéphane Olivié Bisson
Scénographie: Marc Thiebault
Vidéo: Léonard
Musique: Nicolas Jorelle
Lumières : Laurent Béal
Son: Joann Pérez
Costumes : Lucie Gardie 

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EUGENIE GRANDET

D’après l’oeuvre d’Honoré de Balzac

Adaptation et mise en scène : Camille de la Guillonnière

Des volets blanc décatis et un encadrement de fenêtre suspendus sur le plateau ; une armoire au fond et un fauteuil fané par les ans… Voilà l’habitat bourgeois typique d’une petite ville provinciale mais marquée par l’avarice forcenée de son propriétaire. Cette grandeur délavée, laissée en jachère par Grandet, vigneron devenu immensément riche, dont toute l’énergie et l’intelligence restent focalisées à travailler et thésauriser, excite les convoitises de deux familles concurrentes, celles du notaire et du banquier de la ville. De par leur fonction, ils sont les seuls à avoir mesuré l’étendue des richesses de Grandet… même si toute la ville renifle, à leur insistante obséquiosité, l’odeur du magot. Chacune des deux familles ambitionne donc, pour son fils un mariage avec la fille de Grandet, Eugénie. Balzac nous dépeint la malice et les calculs de tous (y compris Grandet, qui utilise de son côté l’ambition des deux familles concurrentes comme appât « pour pêcher plus gros ») de cette inévitable comédie des intérêts jouée dans le grand monde, à Paris, comme dans les plus minuscules provinces.

On prend d’abord ce début choral, à six voix, qui présente ainsi les personnages et partant la situation, comme les voix des commères de Saumur, ces petites villes de province où l’on sait tout sur tous et l’on s’attend à voir se détacher les personnages de l’histoire, mais non ! Il ne s’agit pas ici d’une adaptation du roman. Balzac lui-même n’a jamais triomphé sur les planches, malgré quelques tentatives pour se refaire et payer ses énormes dettes, c’est dans le roman -moins rémunérateur en son temps- que s’exprime le mieux son génie. C’est donc cette forme que le metteur en scène à tenu à conserver sur le plateau : le texte, tout le texte, jusqu’aux moindres termes d’énonciation (« dit-il », « pensa -t-il », etc).

Quel bonheur d’entendre le texte, de se faire lire à six voix, une voix, trois voix, par d’excellents comédiens la phrase de Balzac. La diction est impeccable ; la rigueur et le soin apportés à l’énonciation du texte autorisent alors toutes les fantaisies du jeu : aucun ajout ou commentaire, mais une interprétation vive et enjouée marquant les respirations, les silences, les changements de rythme. Ajoutant au charme de cette « lecture gesticulée », les comédiens chantent parfois, accompagnés à la guitare. Un régal, spécialement pour les amateurs de la Comédie humaine.

 Grandet 01

Interprètes : Hélène Bertrand, charles Pommel, Lara Boric, Erwan Mozet, Pélagie Papillon, Lorine Wolff.

Assistant à la mise en scène : Frédéric Lapinsonnière
Créatrice des costumes : Nelly Geyres
Créateur Lumièes : Luc Muscillo

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