LES LIAISONS DANGEREUSES

Texte : Choderlas de Laclos

Adaptation et Mise en scène : Arnaud Denis

Cette version des Liaisons dangereuses, adaptation du chef-d’œuvre de Choderlos de Laclos, impressionne par sa précision, son élégance et sa profondeur. Elle trouve un équilibre subtil entre classicisme et modernité, entre beauté formelle et cruauté psychologique. Arnaud Denis nous fait redécouvrir Laclos sous un jour intime, inquiet, et intensément théâtral. Le metteur en scène a su resserrer l’intrigue avec intelligence, tout en conservant la finesse de l’écriture. Les lettres deviennent sur le plateau des dialogues vifs, percutants, parfois d’une violence émotionnelle inouïe. Ce langage soutenu reste cependant profondément théâtral.

Le dispositif scénique, très épuré, joue la carte d’une sobriété assumée : pas de surcharge visuelle ni d’effets spectaculaires inutiles: un espace épuré aux lignes nettes, propice à la focalisation sur les échanges acérés et la complexité des rapports de pouvoir entre les personnages. La lumière, souvent tamisée, évoque les clairs-obscurs du XVIIIᵉ siècle contribuant à l’intimité, une intimité intrigante,  oppressante. Arnaud Denis opte pour une mise en scène où la parole est souveraine, fidèle à l’esprit épistolaire du roman, mais en la rendant organique, charnelle, vivante sur scène.

Les costumes d’époque, somptueux sans être théâtraux, renforcent cette impression d’intemporalité maîtrisée. Ils ancrent les personnages dans leur classe sociale tout en révélant subtilement leurs tensions intérieures : la raideur du corset de la marquise de Merteuil contraste avec la fluidité des gestes de Valmont, soulignant leur opposition de style et de stratégie. La scénographie accompagne ces oppositions : quelques meubles élégants suffisent à dessiner un salon parisien, un boudoir ou une chambre, et permettent des transitions rapides sans jamais casser le rythme de la pièce.

Delphine Depardieu compose une marquise de Merteuil d’une rare densité. Derrière une diction parfaite et un masque de froideur, elle laisse affleurer peu à peu les fêlures d’un personnage broyé par les normes masculines de son époque, transformée en stratège cruelle par nécessité sociale. Sa maîtrise du silence est remarquable : dans les pauses entre deux répliques assassines, elle laisse entendre les pensées avec une précision glaçante. À ses côtés, Valentin de Carbonnières campe un Valmont tout en charme vénéneux, laissent cependant percer une humanité trouble, rendant sa chute finale d’autant plus poignante. Sa séduction, jamais forcée, est insinuante, parfois animale, jamais caricaturale. Le duo fonctionne avec une tension érotique palpable, sans jamais tomber dans la vulgarité : tout se joue dans les regards, les demi-sourires, les respirations partagées.

Autour de ce duo, la distribution fait preuve d’une grande cohérence. Salomé Villiers dans le rôle de la présidente de Tourvel, suscite une émotion sincère. Sa lente bascule vers la passion et la perte de soi est rendue avec une belle justesse : elle ne joue pas la femme naïve, mais la femme en lutte avec ses principes, en train de vaciller. Marjorie Dubus, en Cécile de Volanges, insuffle à la jeune ingénue une fraîcheur très maîtrisée, soulignant l’ambiguïté de son apprentissage brutal de la séduction.

 

Mise en scène : Arnaud Denis

Distribution : Delphine DEPARDIEU, Valentin de CARBONNIERES, Salomé VILLIERS, Raphaëline Groupilleau, Pierre DEVAUX, Marjorie DUBUS et Guillaume DE SAINT SERNIN

Décors Jean-Michel ADAM
Costumes David BELUGOU
Lumières Denis KORANSKY
Musique Bernard VALLERY

Comédie des champs Elysées
15 avenue Montaigne
75008 PARIS

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MARIE TUDOR – GOD SAVE THE QUEEN

De Victor Hugo
Mise en scène et adaptation : Ema Zampa

 

Un spectateur sans-gêne qui refuse d’éteindre son téléphone portable et qui derechef invective l’annonceur, descendant hirsute et  braillard au plateau, flanqué de ses acolytes: trois punks à chien (mais sans les chiens tout de même!). Insultes, crachats, parkas et jeans  à trous sur fond de guitare punk et décor trash: un vieux matelas jeté au sol, une bâche en plastique taguée d’obscenités, tel est le royal squat de cette « Marie Tudor »...

Mais le public, bon prince -Victor aussi certainement, son œuvre est suffisamment  puissante- supporte vaillamment les outrages punks.

Hugo dépoussiéré à l’acide !… La metteuse en scène, Ema Zampa, s’empare de la prose, hugolienne pour la servir à un public d’aujourd’hui avec l’ambition de l’ouvrir aussi  à ceux qui, intimidés par la forme et le style d’une époque, gardent habituellement leur distance.

Elle n’hésite pas, ici, à « bâcler » (débit rapide et sans jeu de la comédienne) une (re)scène d’exposition qu’on pourrait de nos jours -et à juste titre- juger un peu longue. Narquoise, encore, elle prend, là, quelques « distances » brechtiennes avec le spectacle (commentaires verbaux et gestuels des comédiens, accessoires saugrenus, etc.)

Bref, une insolence punk qui plaira d’un côté, défrisera de l’autre.

Interprètes: Jonathan Arrial, Cédric Chemir, Aurélien Lejeune, Clémence Tenou, Ema Zampa
Création musicale : Maxime Iko
Régie: Katell Paugam

 

Festival d’Avignon OFF
Jusqu’au 21 juillet 2024 (Relâches les mardis)
Théâtre des Corps Saints. 76, place des corps saints 84800 Avignon

 

 

 

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LE GENITEUR

De François de Mazières
Mise en scène: Nicolas Rigas.

 

Pierre est anxieux de nature, on peut dire hypocondriaque (ou encore malade imaginaire puisque cette pièce figure dans le programme du « Mois Molière à Avignon » importé de Versailles) or le monde d’aujourd’hui, ses progrès dans le domaine scientifique et médical médical lui donnent l’occasion d’ajouter une nouvelle source de soucis à un imaginaire déjà bien encombré.

François de Mazieres, l’auteur, c’est en effet inspiré d’un fait divers touchant les bébés éprouvettes : la multiplication des prouesses d’un unique d’honneur qui avait occasionné des risques de consanguinité dans une ville nord-américaine. Il a aussi existé un cas de véritable panique aux Pays-Bas en 2018  après la révélation de l’existence d’un « donneur en série ».

Bref, Pierre et son épouse, Victoire, jeunes trentenaires BCBG mènent une vie sans histoire… Une vie très calme même puisque le couple ne peut avoir d’enfants. Leur seule déviance, ils ne l’ont pas choisie: tous les deux sont en effet des bébés éprouvette fécondés in-vitro dans les années 80. Tous les deux !

Pierre s’acharne à retrouver son père biologique (perspective que semble permettre la science actuelle) afin de s’assurer que cette infertilité ne lui est pas imputable… mais aussi que son patrimoine génétique ne se trouve pas entaché d’autres potentielles tares génétiques.

Sous les sarcasme de Victoire, bien plus décontractée sur ce point, il invite chez eux « le géniteur » :  le père que les tests divers et variés auxquels il s’est soumis ont fini par lui attribuer. L’irruption du fermier landais dans l’appartement aseptisé et clinique tenu par victoire  (la couleur blanche est dominante pour le mobilier ainsi que pour l’éclairage plateau) va bouleverser le train-train du couple.

Les trois comédiens ont du métier, ils sont excellents dans une comédie qui croque l’époque dans ses questionnements profonds (le progrès scientifiques et ses risques) ainsi que ses idéologies de surface (développement personnel et Yoga).

Un vrai jeu théâtral, poussant hors du réalisme dans les moments de tension extrêmes, par les mouvements, les gestes… Et la voix puisque c’est là le péché mignon du metteur en scène, Nicolas Rigas. Il s’est en effet choisi des comédiens à voix (notamment Mylène Bourbon, soprano, en Reine de la nuit de « La flûte enchantée », de Mozart).

Interprètes: Martin Loisillon, Salvatore Ingoglia, Mylène Bourbeau

Durée : 1h15

Festival Off d’Avignon
Jusqu’au 21 juillet (relâche le 15)
Ancien Carmel d’Avignon, 3 rue de l’Observance.