La guerre des Emeus

De Antoine Le Frère et Florent Oulkaïd
Mise en scène : Élisa Mabit et Damien Reynal

 

Quand deux présentateurs nous annoncent solennellement cette « guerre des Emeus » le public a toutes les raisons d’y croire. Le pays-continent est connu pour les ravages d’espèces devenues nuisibles et incontrôlables du fait de l’action inconsidérée de l’Homme (la plus célèbre étant le lâchage, pour le plaisir de la chasse, en 1859, de 24 lapins transformés en quelques années seulement en millions d’envahisseurs) et des moyens hors-normes  employés pour lutter contre le problème (construction de barrières notamment : anti-lapins d’abord puis contre les dingos plus tard avec une « dingo fence » mesurant 5 600 kms, ce qui en fait aujourd’hui la clôture la plus longue du monde).

On imagine bien le gouvernement mobiliser l’armée contre cette autre plaie d’Egypte: l’extension des parcelles cultivées sur le « territoire » des Emeus  (un genre d’autruche) et la réponse démesurée de la nature à cette nouvelle effraction. On suppose l’échec de la solution mécanique et rationnelle et aussi les railleries des adversaires politiques, des divers leaders d’opinion, des journalistes et de l’homme de la rue.

Sur cette trame historique réelle, Antoine Le Frère et Florent Oulkaïd ont composé une farce satirique prenant pour thème l’absurdité de la guerre… et au-delà : Eros et Thanatos constituant en effet les pulsions fondatrices de la gamme des comportements humains.

Quatre boîtes rectangulaires dans lesquelles sont rangées les costumes et accessoires dessinent les divers espaces de cette histoire : bureau du ministre, parlement, bush australien, cuisine familiale, salle de meeting, etc. Ils seront poussés, disposés, assemblés à vue par deux comédiens moustachus interprétant tous les personnages ; des figures classiques, voire archétypales qui traversent les films de guerre (le ministre soumis aux impératifs électoraux et financiers, le général bourru et fanatique -à la docteur Folamour-, le jeune engagé naïf, la femme au foyer délaissée et lucide). Programmatique : l’annonce du spectacle par nos deux moustachus a lieu devant  deux grandes boîtes à roulettes, futures coulisses retournées pour l’occasion et emplies des costumes et accessoires. Manipulation à vue pour le jeu (en tant qu’amusement déclaré), l’ironie, la distance. Et retour à cette configuration pour le point final.

Hasard pilaire ou détail signifiant ? Les deux interprètes sont moustachus : du poilu du viril  et de la testostérone, donc, pour incarner la férocité machiste et stupide de la mécanique guerrière. Comme souvent, la défense des fermiers australiens, n’est bientôt plus que le déclencheur oublié d’une épopée grotesque entreprise au nom du patriotisme, de l’honneur et de la civilisation dans cette satire démontant les logiques de dominations sociales et sexuelles où n’existe aucune solution viable hors la violence.

Nos deux moustachus interprètent admirablement les outrances machistes de leurs  personnages, sans oublier d’égratigner aussi la bonne conscience, l’expertise et le conformisme satisfaits des protestataires pacifistes… comme un écho aux dérives autoritaires contemporaines face auxquels nos intellectuels les plus brillants semblent inaptes à proposer des parades. Chaque scène, parfaitement intégrée à la ligne narrative est conçue pratiquement comme un sketch en soi, dénonçant la stupidité des différents protagonistes de toute cette histoire. On rit beaucoup et pas pour rien. C’est drôle, satirique et intelligent.

Interprètes : Antoine Le Frère et Florent Oulkaïd
Scénographie: Benjamin Mornet
Costumes: Julie Coffinières
Création lumière: Cassandre Germany
Création sonore: Alex Lefort

du 3 au 25 juillet  (relâche les 16 et 23 juillet) à 19h45
Durée : 1h10

LA  FACTORY – Salle Tomasi (rue Bertrand)

 

La chute de la maison Usher

D’après Edgar Alan Poe
Mise en scène : Baptiste Deschamps

Nuit de tempête. Un voyageur en détresse, mais également aiguillonné par la curiosité suscitée par l’aversion des gens du pays envers eux, vient frapper à la porte des Usher. Exceptionnellement, l’inquiétant maître de lieux lui accorde l’hospitalité pour la nuit.

C’est la situation du spectateur, immédiatement enveloppé dans une atmosphère lugubre : décor victorien, lumières sombres, personnages gothiques et, surtout, « bande-son » insinuante qui vient titiller ses nerfs (bruitages de la tempête s’abattant sur la maison Usher, demeure isolée et dans un état de délabrement avancé dont on craint à tout moment l’effondrement sous l’emprise des éléments, craquements, musique de film, electro, métal…). Ambiance, ambiance !…

Honni par les gens du pays, Roderick Usher, l’hôte de notre narrateur cultive lui-même l’isolement des ultimes rejetons de la lignée Usher : lui et sa soeur jumelle s’obstinent à survivre loin de tout et tous dans une sombre demeure. La raison en reste mystérieuse : on devine un lourd secret de famille. Tous deux sont frappés des mêmes tares, une sensibilité morbide à tout ce qui fait le quotidien des mortels: la lumière du jour brûle leur peau, les bruits de la conversation leur écorchent l’ouïe… Une constitution physique aussi fragile et lézardée que la maison les retient ; surtout la soeur, Madeline, tenue à l’écart malgré elle par Roderick, et surprotégée dans une relation incestueuse manifeste.

Le metteur en scène nous sert un univers de film noir, ou d’horreur, des années cinquante… recouvert d’un zeste de Famille Addams. Les comédiens sont excellents dans la composition de ces personnages troubles et inquiétants. Tous les curseurs sont poussés à l’extrême (on se permet même une touche de gore) à l’image de l’hystérie rampante des Usher et de leur maison ; tous, humains et pierres, frisant l’effondrement.

Mention particulière au texte, qui constitue une véritable (re)création. Partant d’une nouvelle, très courte et peu dialoguée, Baptiste Deschamps a écrit d’excellents dialogues qu’on croirait reproduits de la traduction de Baudelaire ; le monologue final de la soeur Usher est très beau et la diction classique des trois comédiens, impeccable, soutient l’ambition littéraire du spectacle.

Mise en scène: Baptiste Deschamps
Interprètes : Louis Astier, Jordane Hess, Dorothée Malfoy-Noël
Régie : Alexandre Levasseur
Avignon Off
Théatre du TREMPLIN
Du 4 au 25 juillet (relâche les 6, 13, 20 juillet) à 19h00
Durée:1h15