La chute de la maison Usher

D’après Edgar Alan Poe
Mise en scène : Baptiste Deschamps

Nuit de tempête. Un voyageur en détresse, mais également aiguillonné par la curiosité suscitée par l’aversion des gens du pays envers eux, vient frapper à la porte des Usher. Exceptionnellement, l’inquiétant maître de lieux lui accorde l’hospitalité pour la nuit.

C’est la situation du spectateur, immédiatement enveloppé dans une atmosphère lugubre : décor victorien, lumières sombres, personnages gothiques et, surtout, « bande-son » insinuante qui vient titiller ses nerfs (bruitages de la tempête s’abattant sur la maison Usher, demeure isolée et dans un état de délabrement avancé dont on craint à tout moment l’effondrement sous l’emprise des éléments, craquements, musique de film, electro, métal…). Ambiance, ambiance !…

Honni par les gens du pays, Roderick Usher, l’hôte de notre narrateur cultive lui-même l’isolement des ultimes rejetons de la lignée Usher : lui et sa soeur jumelle s’obstinent à survivre loin de tout et tous dans une sombre demeure. La raison en reste mystérieuse : on devine un lourd secret de famille. Tous deux sont frappés des mêmes tares, une sensibilité morbide à tout ce qui fait le quotidien des mortels: la lumière du jour brûle leur peau, les bruits de la conversation leur écorchent l’ouïe… Une constitution physique aussi fragile et lézardée que la maison les retient ; surtout la soeur, Madeline, tenue à l’écart malgré elle par Roderick, et surprotégée dans une relation incestueuse manifeste.

Le metteur en scène nous sert un univers de film noir, ou d’horreur, des années cinquante… recouvert d’un zeste de Famille Addams. Les comédiens sont excellents dans la composition de ces personnages troubles et inquiétants. Tous les curseurs sont poussés à l’extrême (on se permet même une touche de gore) à l’image de l’hystérie rampante des Usher et de leur maison ; tous, humains et pierres, frisant l’effondrement.

Mention particulière au texte, qui constitue une véritable (re)création. Partant d’une nouvelle, très courte et peu dialoguée, Baptiste Deschamps a écrit d’excellents dialogues qu’on croirait reproduits de la traduction de Baudelaire ; le monologue final de la soeur Usher est très beau et la diction classique des trois comédiens, impeccable, soutient l’ambition littéraire du spectacle.

Mise en scène: Baptiste Deschamps
Interprètes : Louis Astier, Jordane Hess, Dorothée Malfoy-Noël
Régie : Alexandre Levasseur
Avignon Off
Théatre du TREMPLIN
Du 4 au 25 juillet (relâche les 6, 13, 20 juillet) à 19h00
Durée:1h15

 

LA FILLE DE SON PERE

De Hissa de Urkolia

Mise en scène :Dionis Tavares

 

Parmi les spectacles brésiliens présentés dans la programmation « Brésil Invité d’ Honneur, » La Fille de son Père  joué â l’Atypik Théâtre se distingue: une autofiction musicale solo, jouée en français par l’actrice franco-brésilienne Hissa de Urkiola dans une mise en scène de Dionis Tavares.

Au plateau, le personnage confie son désir d’inspirer le public avec une histoire vraie, pas n’importe laquelle : la sienne. Une histoire qu’elle déroulera dans une alternance subtilement tissée entre le présent de la narration adressée directement au public et la réminiscence de moments passés, qu’elle revit, souvent de façon onirique.

Elle chante aussi : la chanson d’ anniversaire qu’ elle a composée sur une mélodie de carnaval et c’est tout le Brésil qu’elle nous offre.

Elle rêve: de fête d’anniversaire, d’ enfants où, à la place de super-héros et de princesses, c’est un nouveau tour autour du soleil qu’on fête

Un chapeau posé sur un trépied figure le père. La figure du père, un homme sage avec des réflexions que sa fille comprendra seulement plus tard, dans ce présent où elle nous parle.

“ Se plaindre, c’est de l’ auto-sabotage” aime répéter ce père, sa force, son pilier. Mais surprise, le géant est terrassé par un AVC. C’est l’hôpital, la déchéance: on lui pose une sonde urinaire.

Bonne fille, Hissa lui rend visite et se donne du mal. Il refuse la maison de retraite ; elle l’ emmène vivre chez elle. Les infirmiers qui se relayent sont censés s’occuper de lui, mais pendant leurs absences  tout le poids de la responsabilité lui revient. Cette femme, qui désire tant adopter un enfant se voit contrainte de s’occuper de son père comme de son propre fils.

Hissa, l’actrice, change les costumes, le décor ; on a suit à l’hôpital, dans  sa maison et au cimetière. Tout cela avec la fluidité et l’aisance d’une actrice mûre, spontanée tout autant que précise.

Mais Hissa, le personnage, n’en peut plus. Alors dans un éclair ludique et poétique, elle “nage”, elle lit et découvre: « plus on a de patience envers l’autre, plus on a de patience envers soi »,

Scène de révélation, moment de délivrance: Hissa vit la joie avec son père, lui danse un rythme de carnaval brésilien, un air de l’opéra Carmen et une berceuse, poursuivant sa trajectoire de femme gâtée muée en un être capable d’aimer, construite avec une simplicité et une profondeur bouleversantes …

Trois ans ensemble, et puis Hissa se trouve confrontée à une autre épreuve terrible mais qui la rapproche encore du paternel: le dilemme de signer l’autorisation d’intuber son père dont la fin approche… ainsi que celle du projet d’adoption tant rêvé.

Avec une énergie intense , très brésilienne, en même temps que naïve et profonde, Hissa de Urkiola nous fait sourire, rire et même pleurer, pendant qu’ elle nous enchante et qu’elle éveille en nous la réflexion sur nos propres histoires de vie.

 La Fille de son Père est comme une provocation, un appel : soyons humain ! Laissons la force des liens familiaux, la quête de la joie de vivre et le sens de la vie nous traverser. Hissa de Urkiola s’enivre d’émotions et tire le public à elle par ses chansons, sa musique, et ses danses. Funambule sur le fil de sa narration, Hissa de Urkolia nous maintient dans un état de veille et d’alerte, en même temps que dans une détente onirique ; voilà que la prise de conscience devient inévitable .

Avignon OFF 2025

Le 8 juillet à 14h00 et 18h00 à l’Atypik Théâtre

La compagnie franco-brésilienne Teatro no Forte se consacre depuis 2013 à la mise en scène en portugais des classiques français (Molière, Feydeau, Courteline) ainsi que d’auteurs brésiliens comme Machado de Assis, Artur Azevedo et Martins Pena. La Fille de son Père est une première création contemporaine.

Retrouvez la compagnie franco-brésilienne Teatro no Forte sur Instagram ainsi que A filha do Pai.

https://www.instagram.com/teatronoforte