Après l’amant, la collection est une autre variation d’Harold Pinter sur le thème du couple, du désir, du jeu entre fantasme et réalisation du fantasme. Le dramaturge dédouble ici le dispositif avec un couple homme/femme et un couple d’hommes. Il dédouble également l’espace scénique : attribuant le jardin au premier et la cour au second. Les deux couples se télescopent, s’entremêlent. Non sans humour, un humour très british.
Mathieu Amalric et Micha Lescot s’amusent beaucoup dans leur duo d’acteurs. Ils investissent avec force le jeu sans texte, les situations comico-burlesques, sans insistance mais avec une réussite certaine. Dans ce quatuor, c’est Micha Lescot qui toutefois s’impose scéniquement. Gestuelle hyper précise, corps chorégraphié, construction d’une silhouette prégnante, travail du phrasé du texte qui sublime le rôle. Le plus théâtral des quatre sans doute, dans le sens le plus élogieux.
L’histoire ? un vaudeville sans vaudeville, un Feydeau sans Feydeau. Ici l’amant ne fuit pas le mari cocu. Il n’y a d’ailleurs pas d’amant, et le tea-time remplace la course-poursuite. Rien ne chauffe, rien ne surchauffe. L’adultère version Pinter est une assiette anglaise pas un dindon (avec ou sans marrons).
Il y a plus de 10 ans, Olivier Py, alors à la tête du théâtre de l’Odéon, lançait la production et les représentations de son « théâtre d’intervention ». Intervention du théâtre hors des murs, parfois citadelles, de l’institution théâtrale : dans des lycées, hôpitaux, centres sociaux… Intervention du théâtre dans le débat politique et civilisationnel du moment au travers de thèmes tels que la confrontation aux exilés, les violences faites aux femmes… Intervention du théâtre grec antique dans notre modernité. J’avais pu alors, dans le cadre d’une représentation au sein d’un hôpital de jour psychiatrique pour adolescents, constater l’intelligence et le potentiel de cette triple irruption.
Olivier Py, en vrai esprit créateur, c’est-à-dire en dehors de toute mode et de tout formalisme, allait alors déjà à rebours d’un mouvement qui s’est beaucoup amplifié jusqu’à nos jours. Chez lui, pas de méfiance a priori envers l’héritage culturel qui ne serait que le garant de tyrannies anciennes. Pas de méfiance non plus envers le texte classique, qui trop élitiste tiendrait à distance le public populaire. Mais confiance totale dans le théâtre, et sous sa forme la plus épurée, dans un texte magnifique transmis par de magnifiques comédiens. Confiance totale dans la confrontation d’univers à priori éloignés, pour que cette altérité produise autant de reconnaissance que de découverte.
Les médias culturels de masse recherchent toujours plus à enfermer leur public dans un même produit spectaculaire hyperindividualisé. L’intelligence dite artificielle et ses algorithmes pousse ce processus jusque son extrême. Les créateurs de spectacle, avec des intentions opposées, risquent souvent d’aboutir aux mêmes effets se voulant peut-être trop en prise avec leur public et l’esprit du temps. Ollivier Py propose que le théâtre soit le moyen de se penser, non face à un miroir, non dans la sidération de l’émotion actuelle, mais par une distanciation et un vécu collectif.
@Christophe Raynaud de Lage
Que peut nous dire Prométhée d’Eschyle sur la faute des hommes face à leur toute puissances technologique, en passe d’éradiquer l’écosystème planétaire ? face à l’avènement du règne de l’I.A qui peut signer la destitution de la pensée humaine comme première? Quel regard politique nous permet-il sur l’abus du pouvoir par nos gouvernant , et « le jeune roi des bienheureux », qui était leur Zeus, mais pourrait être aussi notre Jupiter?
Que peut nous dire Les Suppliantes d’Eschyle sur l’accueil de ceux qui dénoncent leur bourreaux ou envahisseurs et nous demandent de prendre partie au risque de notre propre sécurité ; sur la valeur accordée à la souffrance de l’autre qui remet en question nos propres valeurs ?
Philippe Girard, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Giroutru, se présentent sans fard ni artifice. Ils ne s’appuient que sur le texte magnifique de poésie, de philosophie, d’Eschyle. Et ce théâtre « pauvre », fait de nudité, nous touche et nous bouleverse, nous fait penser. Car comme il est dit dans le texte : « sa parole est acte ». Frédéric Giroutru sublime de modernité et d’intemporalité divine en Prométhée fascine et intéresse par son abnégation forcenée à affronter le pouvoir. Mireille Herbstmeyer est une suppliante hors d’âge, de toujours, morceau de tragédie vivante. Philippe Girard est une Io pitoyable et affolée.
Ils nous font reconnaître qu’être comédien de théâtre implique un savoir, une pratique, un risque. Face à la banalisation de la sonorisation (et ce dans des salles de taille moyenne) qui produit des voix décorporées, leur art parfait de la diction, de la profération, crache du sens comme de l’émotion. Leur implication corporelle et énergétique, indispensable à cette pratique, permet la transcendance et la vibration jusque dans nos corps. Ils sont les dieux humains d’un théâtre vraiment vivant et vibrant. Une merveille donc !
Texte Eschyle
Mise en scène & traduction Olivier Py
Avec Philippe Girard, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Giroutru
Dès la première scène nous ressentons le huis-clos d’un couple qui aurait tout pour être heureux. Un projet de vie à la campagne bien débuté, certainement deux beaux enfants qui dorment au-dessus. Tout est lisse, évident. Ils sont partis vivre à la campagne. Ce qui a été, après le confinement, pour beaucoup un choix, une bifurcation de vie, pour retrouver l’essentiel, Crimp il y a plus de vingt ans en faisait déjà l’autopsie. La campagne comme la recherche d’une vérité, d’un apaisement, d’une vérité non frelatée.
Mais très progressivement, ce huis-clos apparaît tendu, puis vicié. On simule le couple, on simule « la vie à la campagne », on simule l’accès à un idéal campagnard. Mais l’autre face de l’idéal c’est l’imposture, la dévitalisation au profit d’une posture. Loin du bruit de la ville, du brassage des êtres, on finit par se retrouver face à face, sans échappatoire possible. Et ce face-à-face ne révèle pas une vérité chez Crimp, elle dévoile le mensonge, que l’autre, celui avec qui l’on vit, a des enfants, est un étranger. Un pur étranger. C’est bien cela qui est au cœur de la pièce de Crimp : cette inquiétante étrangeté conceptualisée par Freud (« unheimliche », également traduit « inquiétant familier »). C’est dans le plus familier que surgit, forcément, le bizarre l’incongru, l’étrange.
La direction d’acteur s’inscrit dans cette voie. Dès les premières minutes, Isabelle Carré et Emmanuel Noblet présentent un jeu à la fois juste et plaqué. Un peu « Fake life ». Ils jouent la comédie d’un couple qui se joue la comédie. Comme une mauvaise publicité Ikea. Ils en font trop, ou pas assez, au point que ce couple apparaît progressivement comme une « grimace de couple », un rictus de bonheur, comme on en simule tous sur les photos de vacances ou d’anniversaire. C’est la partie la plus intéressante du spectacle : renvoyer au public comment une relation intime peut se vicier et devenir une photocopie, un simulacre grinçant. Ce jeu très réussi des comédiens met bien en valeur le projet destructeur de Crimp pour dénoncer l’entreprise aliénante socialement du couple et de la vie familiale.
Mais ce semblant perdurerait s’il n’y avait, comme toujours au théâtre, l’intervention d’un élément extérieur, d’un corps étranger. Une femme (Manon Clavel), arrive et fera tomber tous ces semblants… Il ne faut pas révéler la teneur de cette irruption, car « La campagne » est autant un drame relationnel qu’une sorte de polar à la trame parfaitement écrite. Disons simplement que Manon Clavel joue à merveille, dans son relâchement et son instinctivité le pendant d’une Isabelle Carré très corsetée dans son bonheur.
Sylvain Maurice réussit à nous immerger dans cette campagne révélatrice : Une campagne où la recherche de la nature préservée débouche sur la découverte de notre nature frelatée. Une campagne où le brouhaha humain incessant de la ville n’ayant plus cours, la parole isolée apparaît vidée de toute émotion vraie : humaine sans humanité. Un spectacle angoissant tant il déconstruit nos identifications. Pour y substituer quoi ?
Texte MARTIN CRIMP
Traduction PHILIPPE DJIAN
Mise en scène SYLVAIN MAURICE
Avec
ISABELLE CARRÉ
YANNICK CHOIRAT, en alternance avec EMMANUEL NOBLET