L’Exception et la Règle

Traduction Bernard Sobel, Jean Dufour
Mise en scène Bernard Sobel

   La mise en scène de « L’Exception et la Règle » par Bernard Sobel au Théâtre de l’Épée de Bois se distingue par une épure radicale et une sobriété qui servent admirablement le propos de Brecht.

Sobel opte pour une scénographie minimale : un espace nu, sans fioritures, où le texte prend le pas sur le jeu des acteurs, texte en main, diffractés sur un cœur multivoque et citoyen – on pourrait même parler d’infrajeu – et prend toute son importance. Les costumes, simples et fonctionnels, quotidiens, soulignent la dimension universelle de la pièce.

Les acteurs, dirigés avec précision et sans psychologisme, adoptent un format retenu, sans emphase. Leur diction claire et précise met en valeur la force des mots de Brecht, leur portée politique et philosophique. Sobel utilise la distanciation brechtienne avec une grande maîtrise. Les acteurs s’adressent parfois directement au public, l’invitant à réfléchir sur les enjeux de la pièce.

© H. Bellamy

La mise en scène de Sobel met en lumière la mécanique implacable du pouvoir et de l’exploitation. Le procès final, dépouillé de tout artifice, révèle la violence symbolique de la justice de classe.

Sobel refuse donc toute psychologie superflue. Les personnages sont des archétypes, des figures emblématiques de rapports sociaux inégalitaires. La sobriété radicale permet de se concentrer sur l’essentiel : la critique du capitalisme et de ses mécanismes d’oppression. Sans jamais entrer dans une dimension spectaculaire, propre au théâtre bourgeois, et que Guy Debord, après Brecht a dénoncé. Par exemple : l’utilisation de la lumière, froides et crues, sans recherche d’enjolivement. Les comédiens sont d’ailleurs parfois peu ,voire pas, éclairés ! Un acte de résistance, une invitation à la lucidité et à l’engagement.

© H. Bellamy

La mise en scène est un modèle de clarté et de rigueur, un exemple de la puissance du théâtre politique. Elle met en évidence la modernité et la pertinence de la pièce de Brecht, au-delà de son moralisme tenant autant de Rousseau que de Marx.

Par la force de l’épure. Sobel réussit à rendre la pièce de Brecht accessible à tous, sans la dénaturer. Il en révèle toute la complexité et la richesse.

Avec sa quatrième mise en scène de l’œuvre (la première en 1954 !) Sobel crée un spectacle est une expérience forte, où le fond et la forme coïncide parfaitement. Nous faisant repenser à la recherche perpétuel de Giorgio Strehler de «L’unité théâtre », dans laquelle le comédien n’est pas un artiste mais « exerce un métier » : transmettre le texte dramaturgique.

L’Exception et la Règle
Texte Bertolt Brecht

Traduction Bernard Sobel, Jean Dufour
Mise en scène Bernard Sobel
Avec Julie Brochen, Marc Berman, Claude Guyonnet, Boris Gawlik, Matthieu Marie, Sylvain Martin, et les comédiens de la Thélème Théâtre École : Balthazar Corvez-Jubin, Léone Feret, Anna Gallo, Léo Michel, Ursula Ravelomanantsoa, Valentine Régnier, Samy Taibi, Alma Teschner, Lucie Weller, Félix Winterhalter
Dramaturgie Daniel Franco
Création lumière Laïs Foulc
Régie lumière Madeleine de Kerros

Production Compagnie Bernard Sobel ; Le 100ecs

Durée : 1h

Théâtre de l’Épée de Bois, Paris

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Les Fausses Confidences

dr JL-Martinez

Texte
Marivaux

Mise en scène
Alain Françon

LES MAÎTRES DU JEU !

Trois ans après « La seconde surprise de l’amour », Alain Françon revient à Marivaux. Il reprend pour les rôles principaux les mêmes comédiens : Georgia Scalliet et Pierre-François Garel.

(notre critique précédente https://lagazettedutheatre.fr/critique/la-seconde-surprise-de-lamour-francon-odeon-marivaux/ )

Il est passionnant d’assister à ce travail de « variations » (comme on parle de « variations » chez Bach), chez un metteur en scène aussi précis et musical que Françon. Et surtout sur le texte de Marivaux, dont le théâtre est en soit une variation infinie sur un même thème : « le dire amoureux ». Déclinaisons tellement nuancées de pièces en pièces qu’il est parfois difficile de les différencier les unes des autres.

Le décor ? Dans « la surprise », un grand espace ouvert sur une toile de « verdure » monumentale, très impressionniste. Un jardin séparait l’entrée de deux maisons. Dans « la confidence » : un intérieur, donnant certes sur un jardin, mais dont la toile peinte de verdure est bien plus sombre, et ne nous apparaît que par bribes. L’espace de jeu, plus oppressant, se réduit à une bande longitudinale limitée à mi-scène par de hauts murs cimaises, dans un style presque palladien (on remarque même à cour que les cimaises sont recouvertes de tessons de bouteilles!). Des murs, des lignes verticales, qui cadrent et enferment les personnages. Passage de l’impressionnisme champêtre à une architecture géométrique donc.

La musique ? Omniprésente, très légèrement, comme la rumeur des émotions des personnages dans « la surprise ». Absente des temps de jeu ici. Mais scandant les entractes par des solos de guitare rock, faisant dissonance avec l’univers policé et aristocratique fin 19ème (même époque que pour « la surprise »).

Le jeu ? Forte continuité entre les deux spectacles semble-t-il. Mais toutefois dans « Les fausses confidences » il y a plus de géométrie, limitant l’expression de sentiments, enfermant, comme dans un carcan, des cœurs qui voudraient s’affranchir et crier. Les comédiens se parlent souvent de loin étirés sur la largeur du plateau, générant un effet d’impossible rapprochement sensuel, ou seulement de la communication. Cela éclatera quand, enfin !, Araminte traversera tout le plateau, enjambant sur sa ligne droite, le mobilier pour se jeter dans les bras de Dorante. Quand ils sont plus proches, cette proximité se fait insupportable, et ils ne peuvent donc se regarder dans les yeux et échangent face public, comme si une géométrie sociale (distanciation dirions nous désormais!) les contraignait encore.

dr JL Martinez

Mais si Alain Françon met en scène, avec une précision d’horloger et une minutie de peintre flamand, l’impossible rapprochement amoureux ce n’est, avec Marivaux, que pour mieux y faire triompher l’art de Dubois. Dubois l’architecte, le géomètre, le véritable stratège des cœurs. En un mot, Dubois est le metteur en scène. Car c’est bien Dubois qui fait de l’obstacle un levier stratégique, de la rigidité des codes sociaux une carte du tendre. Et là, bien entendu, il faut célébrer l’art de Gilles Privat. Oui, Georgia Scalliet émeut, alliant finesse et profondeur émotionnelle. Oui Pierre-François Garel offre une cohérence et une continuité dans la justesse comme dans l’intensité. Mais Gilles Privat joue en maître sur l’échiquier du théâtre. Sa maestria d’acteur consonne parfaitement avec l’art du machiavélique Dubois. Allant jusqu’à lui donner une tonalité méphistophélique.

Magnifique spectacle que cette mise en abîme et en perspective de ces trois « dieux en machineries » : Marivaux, Privat, Françon, au sommet de leur art. Trois maîtres du jeu ne faisant qu’un.

Texte
Marivaux

Mise en scène
Alain Françon

Avec
Pierre-François Garel
Guillaume Lévêque
Gilles Privat
Yasmina Remil
Séraphin Rousseau
Alexandre Ruby
Georgia Scalliet
Maxime Terlin
Dominique Valadié

Assistante à la mise en scène
Marion Lévêque

Décor
Jacques Gabel

Lumières
Joël Hourbeigt
Thomas Marchalot

Costumes
Pétronille Salomé

Musique
Marie-Jeanne Séréro

Coiffures maquillage
Judith Scotto

Conseil chorégraphique
Caroline Marcadé

Assistante costumes
Charlotte Le Gal

Musiciens
Floriane Bonanni, Renaud Guieu, Quentin Lupink

Théâtre Nanterre-Amandiers 23 novembre — 21 décembre 2024 

https://nanterre-amandiers.com/evenement/les-fausses-confidences-marivaux/

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MARIE TUDOR – GOD SAVE THE QUEEN

De Victor Hugo
Mise en scène et adaptation : Ema Zampa

 

Un spectateur sans-gêne qui refuse d’éteindre son téléphone portable et qui derechef invective l’annonceur, descendant hirsute et  braillard au plateau, flanqué de ses acolytes: trois punks à chien (mais sans les chiens tout de même!). Insultes, crachats, parkas et jeans  à trous sur fond de guitare punk et décor trash: un vieux matelas jeté au sol, une bâche en plastique taguée d’obscenités, tel est le royal squat de cette « Marie Tudor »...

Mais le public, bon prince -Victor aussi certainement, son œuvre est suffisamment  puissante- supporte vaillamment les outrages punks.

Hugo dépoussiéré à l’acide !… La metteuse en scène, Ema Zampa, s’empare de la prose, hugolienne pour la servir à un public d’aujourd’hui avec l’ambition de l’ouvrir aussi  à ceux qui, intimidés par la forme et le style d’une époque, gardent habituellement leur distance.

Elle n’hésite pas, ici, à « bâcler » (débit rapide et sans jeu de la comédienne) une (re)scène d’exposition qu’on pourrait de nos jours -et à juste titre- juger un peu longue. Narquoise, encore, elle prend, là, quelques « distances » brechtiennes avec le spectacle (commentaires verbaux et gestuels des comédiens, accessoires saugrenus, etc.)

Bref, une insolence punk qui plaira d’un côté, défrisera de l’autre.

Interprètes: Jonathan Arrial, Cédric Chemir, Aurélien Lejeune, Clémence Tenou, Ema Zampa
Création musicale : Maxime Iko
Régie: Katell Paugam

 

Festival d’Avignon OFF
Jusqu’au 21 juillet 2024 (Relâches les mardis)
Théâtre des Corps Saints. 76, place des corps saints 84800 Avignon

 

 

 

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