LA MORT D’AGRIPPINE

De HERCULE SAVINIEN DE CYRANO DE BERGERAC

Adaptation et Mise en scène DANIEL MESGUICH

Daniel Mesguich fait ici le pari de Janus. Janus ce dieu romain des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes. Ce dieu bifrons , à deux têtes, conciliant en un oxymore tous les opposés. En effet, il dédouble les personnages comme s’ils étaient accompagnés de leur reflet dans le miroir. Mais un reflet autonomisé, doué de parole et de corps. Ainsi, les confidents des personnages deviennent cette pure facette. De la convention théâtral d’un « autre » (l’ami, le serviteur…) pour révéler les conflits intérieurs, on passe à l’expérimentation d’un dialogue halluciné, virant à l’automatisme mental. Oui, Mesguich mène ce pari de Janus jusqu’au bord de la folie, d’un spectacle fou. Cyrano de Bergerac, n’était-il pas lui-même considéré en son temps au mieux comme un extravagant, au pire comme un lunatique ? Sa pièce est la pièce d’un incroyant absolu (il était libre penseur) . Ne croyant pas en Dieu, il étend logiquement cette incroyance à la parole même. Ce qui le rapproche de Jacques Lacan, pour qui la croyance (fides) dans le langage a partie liée avec l’acte de foi, base de toute religion. Sa pièce est un tissu de complots, où chacun ment, c’est à dire parle. Un thriller politico-paranoiaque à la limite du compréhensible. La mise en scène va à fond dans cette schizophrénie (étymologiquement coupure de l’esprit). La parole est dissociée de celui qui parle ou mime la parole, dissociée du corps qui est pris dans des convulsions hiératiques. Le sentiment de réalité que l’on tente de reproduire au théâtre est ici littéralement massacré.

Mesguich impose un cadre esthétique digne de l’expressionnisme allemand : poses extatiques, gestuelle outrée, grimaces remplaçant le visage, yeux écarquillés.

Il tue aussi toute velléité de représentation d’une histoire : avant chaque scène sa voix off, divulgâche l’intrigue à venir. Comme si « le pur et faux acte théâtral » ne devait pas être souillé par une motivation scénaristique. La bande son, avec comme des coups de cisailles sonores récurrents, achève l’attentat contre l’illusion d’une humanité à laquelle pourrait s’identifier le spectateur.

Le metteur en scène pousse tellement loin son projet de théâtre équarri qu’il l’emmène jusqu’aux limites même du théâtre. A un point où la performance individuelle du comédien ne peut être, dans un tel cadre, abordée. Il approche une autre forme dans sa mutation, celle d’une installation d’art contemporain dans laquelle ont pourrait imaginer déambuler soi-même, abolissant un quatrième mur devenu bien inutile.

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photos Chantal Depagne-Palazon

Le 6 mars 2019 sonnaient les quatre cents ans d’HERCULE SAVINIEN de CYRANO de BERGERAC. Occasion rêvée de redécouvrir son œuvre théâtrale. Outre sa comédie « Le pédant joué » (source d’inspiration pour Molière et ses « Fourberies de Scapin » ; « La mort d’Agrippine » est réédité en poche chez « J’ai Lu ». Pour le bonheur des amoureux de théâtre classique en alexandrin.

Avec

Agrippine, veuve de Germanicus SARAH MESGUICH

Tibère, empereur de Rome STERENN GUIRRIEC

Livilla, soeur de Germanicus REBECCA STELLA

Nerva, confident de Tibère JOËLLE LÜTHI

Furnie, confidente de Livilla JOËLLE LÜTHI

Séjanus, ministre de Tibère JORDANE HESS

Cornélie, confidente d’Agrippine YAN RICHARD

Térentius, confident de Séjanus YAN RICHARD

Chorégraphie CAROLINE MARCADÉ

Costumes DOMINIQUE LOUIS, STÉPHANE LAVERNE, JEAN-MICHEL ANGAYS
Théâtre DEJAZET

41 Boulevard du Temple – Paris 3ème – Métro République

Du 13 mars au 20 avril. Du mardi au samedi à 20H45

http://www.dejazet.com/spectacles/la-mort-dagrippine/

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BELLS AND SPELLS

De Victoria THIERRÉE CHAPLIN

Victoria Thierrée Chaplin, Aurélia Thierrée et Jaime Martinez nous invitent à un beau et nécessaire voyage au Théâtre de l’Atelier. Nécessaire car il permet de purger le corps, l’âme et l’esprit de trop de théâtre de texte et d’histoire. Ici pas de texte et une histoire que l’on construit, ou pas, à partir de dérives imaginaires propres à l’inconscient. On suit bien sûr les tribulations fantasmagoriques d’une femme, mais il n’y a de fil que celui d’Ariane qui permet de sortir du labyrinthe. Et cela fait du bien. Beau car ils insufflent en tout la poésie la plus pure et la plus émouvante. Et cela fait du bien aussi, à notre époque où le premier degré est suspect, et la dérision la règle. Ils créent des formes, des gestes, et des images, hybrides, enfantines, magiques. Oui car la magie est un moteur essentiel de leur créativité. Pas une magie époustouflante et spectaculaire, mais baignant dans une atmosphère 1900 qui imprègne tout le spectacle de la nostalgie d’une ère non technologique. Le théâtre d’objet est également à l’honneur. Objets volés, volant, tournant, détournés. Ils se muent souvent en un bestiaire fantastique et inquiétant semblant sortie d’un tableau de Bosch, Dali, ou Magritte. Car la peinture est aussi très présente. La femme devient tableau, ou entre dans un tableau, abolissant toutes frontières entre réel et imaginaire.

Bells and Spells est une œuvre inclassable et mutante. Une merveille surréaliste et burlesque, magique et poétique. Un monde monstrueux et rassurant où on se déplace en dansant pour échapper à toute certitude.

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photos Lucie Jansch

De Victoria THIERRÉE CHAPLIN

Avec

Aurélia THIERRÉE et Jaime Martinez

Chorégraphie Armando SANTIN

Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin 75018 Paris

Du Jeudi 7 mars au dimanche 12 mai 2019

http://www.theatre-atelier.com/bells-spells-lo2640.html

LE MISANTHROPE

De Molière

Mis en scène par Peter Stein

Critiquer ce « Misanthrope » c’est risquer de répéter l’expérience d’Alceste lui-même, sommé de donner son avis sur les sonnets d’Oronte. Soit être trop idéaliste et élitiste, soit être trop conciliant. Ne pouvoir rien aimer par rigorisme stérile, ou aimer tout sans capacité, ou volonté, de distinction et de discernement. Car oui, Alceste est un manichéen, qui ne connaît que deux couleurs, le noir et le blanc. Notre capacité à aimer, à être heureux, ne dépend-elle pas de notre capacité à accepter les compromis ? Or la production de Peter Stein n’est pas simple à analyser. Car elle est pleine de contrastes. Là où certains regrettent un molière d’époque, on peut louer Peter Stein de ne pas s’égarer en une de ces transpositions gadgets et purement formelles, qui font office de créativité à trop de metteurs en scène. Oui mais ce respect de l’époque semble peser comme un voile d’amidon sur la spontanéité de jeu, et l’humanité des personnages parfois.

La grande fidélité à Molière est la base d’un spectacle de haute tenue et sans échappatoire artificiel.

Le décors n’utilise que le premier tiers de la scène, et ne laisse aux personnages aucun point de fuite, aucune perspective. Ils sont prisonniers d’un couloir de jeu. Rien ne peut jamais s’y conclure d’un accord. Il n’est pas possible d’y faire société, amitié, et encore moins couple. Tout tourne court. Et la seule possibilité d’en finir et magnifiquement figurée dans la dernière scène. Les murs tombent, mais ne libèrent pas. Ils laissent place au néant. Soit l’apparence des liens humains, soit le désert. Cette sensation d’oppression durant toute la pièce, s’achevant sur l’ouverture sur l’absence d’espoir est une vision âpre et cohérente avec la noirceur même de Molière.

L’interprétation de Lambert Wilson est également difficile à traiter de manière manichéenne. Grande présence physique, grande ampleur vocale, sincérité et engagement magnifique dans le rôle. Wilson est de ceux qui peuvent défier cet Everest du répertoire classique. Il ne se protège pas du rôle pourtant dangereux. Dangereux, entre autres, par ce qu’il s’agit de représenter l’antithèse du comédien. Alceste rejette tout semblant et représentation. Il en livre une vision romantique et exaltée. Mais le romantisme nuit parfois à l’émotion même. Dans son excès il risque de causer monolithisme voire comique. Or Alceste, s’il est exalté, l’est comme une lame de rasoir qui coupe tout ce qu’il touche. C’est un feu froid. Noir soleil de la mélancolie disait Nerval. Ce romantisme échevelé se mariant difficilement à un dix-septièmisme contraignant, empêche Lambert Wilson d’aller plus profondément, à l’os, dans son Alceste. Il a ce qu’il faut pour en faire ce monstre si humain, mais dont la folie et l’étrangeté ne sont pas assez explorées. Dans la scène de la lettre, avec Célimène, il y parvient et emporte l’adhésion.

Cette version de Peter Stein et Lambert Wilson a des atouts, et malgré ses fragilités, mérite d’être vue. Le public nombreux et enthousiaste est d’ailleurs au rendez-vous et remercie les artistes par des rappels nourris.

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photos Svend Anderson

De Molière

Mis en scène par Peter Stein

Distribution :

Lambert Wilson, Jean-Pierre Malo, Hervé Briaux, Brigitte Catillon, Manon Combes, Pauline Cheviller, Paul Minthe, Léo Dussollier, Patrice Dozier, Jean-François Lapalus, Dimitri Viau

Mise en scène : Peter Stein

Décors : Ferdinand Woegerbauer

Costumes : Anna Maria Heinreich

Lumières : François Menou

Théâtre Libre (ex Comédia) du 13 février au 18 mai 2019

4 Bld de Strasbourg,75010 PARIS

https://www.le-comedia.fr/fr/le-misanthrope

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