C’est si simple l’amour.

Texte Lars Norén

Mise en scène Charles Berling

Dans le huis clos asphyxiant que nous propose Charles Berling au Théâtre de l’Atelier, le titre de la pièce de Lars Norén résonne comme une sentence cruelle, une ironie mordante que l’auteur suédois ne nous épargne jamais. L’intrigue est d’une limpidité aussi glaciale que la table d’un bloc opératoire : après une première triomphale, Alma et Robert, couple fusionnel autant qu’orageux et douloureux, revient chez eux avec deux amis pour prolonger la nuit. Hedda, comédienne dont la carrière semble s’étioler, et son mari Jonas, psychologue, se retrouvent alors pris dans les rets d’une soirée où le vernis bourgeois s’écaille sous l’effet de l’alcool (les spiritueux et l’amour ici titrent à plus de 20 degrés) et d’un happening ressemblant étrangement à la pièce qu’ils viennent de jouer, comme un miroir inversé. Ce qui devait être une célébration vire au règlement de comptes total, une descente aux enfers domestiques où, entre reproches acerbes et violences psychiques, chacun finit par se retrouver mis à nu face à sa propre solitude. « Bienvenue en enfer ! » lance Alma en entrant dans le dying-room. Avant cela il faudra bien mourir.

Charles Berling, fidèle à cette exigence norénienne, impose une mise en scène qui ne cherche jamais le naturalisme facile. Au contraire, il opte pour une distanciation brechtienne rigoureuse. Par un jeu scandé et très rapide, où les répliques sont lancées à tue-tête, sans chercher le réalisme ou l’émotion directe.

DR Chateauvallon-Liberte-scene-nationale

Par un jeu de scénographie où le spectateur est un intrus dans ce salon devenu arène, Berling casse l’illusion en annulant le quatrième mur. Certains spectateurs d’ailleurs sont immergés sur le plateau, dans des fauteuils en orbites autours des protagonistes. Ce dispositif fonctionnait certainement mieux dans les salles trifontales utilisées précédemment. Au théâtre de l’Atelier, ces spectateurs ressemblent plutôt à des singes égarés sur la banquise. Mais cela reste secondaire tant le spectacle repose surtout sur le jeu des comédiens.

Berling nous donne donc à voir le mécanisme du désastre, au plus près et comme au microscope, sans nous laisser submerger trop facilement par le pathos. Nous ne sommes pas les témoins d’une simple dispute de salon ; nous assistons à une autopsie de la névrose contemporaine, où chaque geste, chaque réplique semble être disséquée sous une cette loupe chirurgicale.

Si la pièce peut, par moments, accabler par sa noirceur, et la redondance un peu datée des flots d’insultes, une présence vient briser cette froideur clinique avec une grâce désarmante : Caroline Proust.

DR Chateauvallon-Liberte-scene-nationale 

Dans le rôle d’Hedda, Caroline Proust réalise une performance de haute volée. Elle est le centre névralgique du spectacle, cette note de vulnérabilité tremblée qui empêche le drame de sombrer dans l’abstraction. Elle est le reste d’humanité nécessaire pour que la pièce ne tombe pas dans l’exercice de style. Son jeu, d’une finesse extrême, navigue entre une naïveté parfois feinte et une lucidité déchirante. Là où d’autres comédiens pourraient tomber dans la caricature de la femme délaissée, elle insuffle à son personnage une épaisseur humaine, une drôlerie tragique qui arrache le rire autant que la compassion. Elle fait jaillir, au détour d’un regard ou d’un silence, la vérité crue d’une vie qui se délite.

En nous confrontant à ce « C’est si simple l’amour », le travail de Charles Berling, nous rappelle une leçon essentielle du théâtre de Norén : si la communication est une impasse, le théâtre, lui, reste ce miroir indispensable où nous acceptons, non sans effroi, de regarder nos propres débris.

Texte Lars Norén

Mise en scène Charles Berling

Avec Charles Berling, Alain Fromager, Caroline Proust, Bérengère Warluzel.

• C’est si simple l’amour Lars Noren Charles Berling 2026

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