LES DAMNES

d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli :  « Caduta degli dei »

Mise en scène Ivo van Hove

Le 27 février 1933, la famille von Essenbeck, dynastie industrielle de l’acier, célèbre l’anniversaire du patriarche, le Baron Joachim (Didier Sandre). L’annonce, au cours du dîner, de l’incendie du Reichstag à Berlin, le mène à déclarer sa volonté de rapprocher l’entreprise familiale du parti nazi. Ce choix, dicté par un intérêt purement économique, contraint Herbert Thallman (Sébastien Pouderoux)), neveu de Joachim, directeur adjoint des usines et fervent opposant au national-socialisme, à démissionner au profit de Konstantin von Essenbeck (Denis Podalydès), second fils du Baron et membre des S.A.. Sophie von Essenbeck (Elsa Lepoivre), veuve du fils aîné de Joachim, et son amant Friedrich Bruckman (Guillaume Gallienne), tous deux proches des S.S. montent alors un plan pour s’emparer des usines : dans la nuit, Friedrich tue Joachim avec le revolver d’Herbert, le poussant à la fuite. Martin (Christophe Montenez), fils de Sophie, jeune homme perturbé et fragile, totalement sous l’emprise de sa mère, hérite de la présidence de la société. La nuit des Longs Couteaux, du 29 juin 1934 approche. Les crocs des loups s’aiguisent…

« Les Damnés » commence comme un Roi Lear qui aurait été hacké dès son premier acte par Richard III. Un roi, trois héritiers, un seul est pur : Herbert. Il est évincé et laisse le pouvoir aux camps Konstantin (S.A.) et Friedrich (S.S.). Mais surgit Richard III sous les traits de Aschenbach (Eric Génovèse). Machiniste au cœur du pouvoir nazi, il dirige en sous-main le destin des Essenbeck, qui se réduit pour lui au destin d’un empire de mille ans. Voilà pour l’influence de Shakespeare. Le titre italien du scénario « La chute des Dieux », trace quant à lui la dimension du drame antique et divin (malédiction des Atrides). Ce double lignage est imposant, et pousse à la superstructure, facilitant peu l’adhésion affective au sort de ces « Damned few », qui sont tous, peu ou prou, des salauds.

 

 

 

  

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Mais Ivo Van Hove ne craint pas le gigantisme, ni l’esthétisation. Il crée un enfer glacial où s’agitent des demi-dieux de laboratoire qu’il piège sous son microscope et nous livre en observation sur écran géant. Car si son spectacle n’est pas une transposition du film, il opère une hybridation radicale entre cinéma, voire télé-réalité, et théâtre. Il débute par un long plan séquence qui réunit des scènes éparses sur le plateau. Il projette parfois des images d’une action totalement hors scène. Il met en conflit, plus qu’en continuité, ce qui est à voir de chair et de sang, et ce qui est à voir via la platitude froide d’une image HD et grand large.

En quoi sa mise en scène sert-elle le propos de la montée du nazisme au détriment d’un monde aristocratique obsolète ? Justement dans cette opposition, cette guerre devant nos yeux entre performance incarnée et singulière et diktat totalitaire de l’unification de l’expérience par une seule image imposée à tous. Singularité contre totalitarisme.

Au théâtre le spectateur est créateur, cadreur, il choisit son regard. Il peut à l’intérieur du spectacle prélever son spectacle intime. Au cinéma, le réalisateur fait, comme le disait Hitchcock « non pas de la direction d’acteur, mais de la direction de spectateur ». Il choisit pour nous un regard pour les masses. Ellipse, cadrage, gros plan… Il nous dit quoi voir, quoi penser, quoi ressentir. Ce n’est pas pour rien que Goebbels a abaissé très tôt le cinéma au rang d’arme de direction massive.

Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Dans « Les Damnés », des opérateurs de prises de vue épient les personnages, œil inquisiteur, pouvoir de la torsion du vécu en propagande. Les premières images projetées sont d’ailleurs celles du Reichstag incendié. Les images mentent et instrumentent. Avec derrières elles un maître, un directeur, un führer. La puissance hypnotique de l’image est telle que, pendant tout le spectacle, le spectateur lutte avec peine contre l’aimantation spéculaire de ce grand écran aveugle, au détriment des humains qui s’agitent à ses pieds et qu’il écrase.

Que choisissons nous de regarder, de croire et de ressentir ?  Ivo Van Hove nous a pris au piège. Ce ne sont pas les Essenbeck qui sont les rats de ce laboratoire, mais nous. Sauf si nous savons lutter.

 

Mise en scène : Ivo van Hove

Avec : Sylvia Bergé – Eric Génovèse – Denis Podalydès – Alexandre pavloff – Elsa Lepoivre – Guillaume Gallienne – Loic Corbery – Pierre Louis-Calixte – Adeline d’Hermy – Clément Hervieu-léger – Didier Sandre – Sébastien Pouderoux – Anna Cervinka – Christophe Montenez

Scénographie et lumières : Jan Versweyveld

Costumes : An D’Huys

Vidéo : Tal Yarden

Musique originale et concept sonore : Eric Sleichim

Dramaturgie : Bart Van den Eynde

COMEDIE-FRANCAISE , Place Colette 75001 PARIS 01

Du 20/03/2019 au 02/06/2019

 

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YSTERIA

Texte et mise en scène Gérard Watkins

     C’est une belle production que cet Ysteria, comme on pourrait dire qu’une conversion hystérique est une belle production. Puisque artistes, comédiens et hystériques mettent tous en scène un objet poétique, un effort de création venant heurter le quotidien, le sens commun, pour nous mettre tous en question. Les surréalistes ne s’y étaient pas trompés. André Breton dans son article « Le cinquantenaire de l’hystérie » (numéro 11 de la revue La révolution surréaliste) la célébrait comme « la plus grande découverte poétique du XIXème siècle », insistant sur ce que « L’hystérie n’est pas un phénomène pathologique et peut, à tous égards, être considérée comme un moyen suprême d’expression. » Une partie du corps, ou une fonction du corps, s’autonomise du sujet pour interpréter un texte inconscient, un texte refoulé, sous une forme étrange et familière. L’hystérie a bien tout à voir avec le théâtre. Et je ne parle pas là du théâtralisme, de l’histrionisme, que l’on reproche souvent aux hystériques. Le lien est celui d’une figuration sur une scène, une présentification pour suivre Freud (darstellung), qui est en jeu dans le processus de l’identification hystérique, matrice de la conversion. Au théâtre c’est une partie du corps, social cette fois, qui subit une torsion, vire au monstre, pour dire une vérité impossible à dire sans artifice. Et ce dans la matérialité : chair, sang, voix, peau, gestes du comédien…

Gérard Watkins a parfaitement saisi les enjeux fondamentaux de l’hystérie et leur donne une forme scénique passionnante.

 

l’hystérique « fabrique, comme elle peut, un homme  », Jacques Lacan

Photo Pierre Plachenaud

 

     Il parvient à la fois à faire comprendre, tout en restant ludique ; à transmettre beaucoup d’humanité sans tomber jamais dans le pathos.

      Son texte frappe par l’écart entre des dialogues triviaux et des émergences purement  poétiques et étranges. Surgissement poétique de la langue qui consonne avec l’étrangeté poétique de la conversion. Écarts encore entre des personnages de théâtres volontiers distanciés et la souffrance des malades. Distanciation brechtienne (adresses au public, abolition du quatrième mur), mais sans second degré ni ironie. De l’humour, mais dans une totale implication des acteurs dans les enjeux propres à l’hystérie. Il faut ici distinguer deux comédiens. Julie Denisse livre une magnifique performance qui donne son nerf à tout le spectacle. Malo Martin incarne un Arthur extrêmement juste et touchant. Saluons d’ailleurs l’intelligence de Watkins qui ne fait pas de l’hystérie une question de femme, puisque Freud lui-même, inventeur du concept de bisexualité psychique, n’a jamais borné ainsi cette problématique psychique.

     Loin des cliché pseudo psychologiques Watkins donne à penser le psychisme humain. Loin d’une pseudo avant garde Watkins est profondément contemporain et aiguisé dans ses choix qui emportent une réelle adhésion.

 

texte et mise en scène Gérard Watkins

Avec : Julie Denisse, David Gouhier, Malo Martin, Clémentine Menard,  Yitu Tchang

scénographie Gérard Watkins

lumières Anne Vaglioson François Vatincostumes Lucie Durand

régie générale Frédéric Plou

du 21 mars au  14 avril 2019

La Tempête, Cartoucherie, Route du champ de manoeuvre – 75012 – Paris

https://www.la-tempete.fr/saison/2018-2019/spectacles/ysteria-564

 

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LA MORT D’AGRIPPINE

De HERCULE SAVINIEN DE CYRANO DE BERGERAC

Adaptation et Mise en scène DANIEL MESGUICH

Daniel Mesguich fait ici le pari de Janus. Janus ce dieu romain des commencements et des fins, des choix, du passage et des portes. Ce dieu bifrons , à deux têtes, conciliant en un oxymore tous les opposés. En effet, il dédouble les personnages comme s’ils étaient accompagnés de leur reflet dans le miroir. Mais un reflet autonomisé, doué de parole et de corps. Ainsi, les confidents des personnages deviennent cette pure facette. De la convention théâtral d’un « autre » (l’ami, le serviteur…) pour révéler les conflits intérieurs, on passe à l’expérimentation d’un dialogue halluciné, virant à l’automatisme mental. Oui, Mesguich mène ce pari de Janus jusqu’au bord de la folie, d’un spectacle fou. Cyrano de Bergerac, n’était-il pas lui-même considéré en son temps au mieux comme un extravagant, au pire comme un lunatique ? Sa pièce est la pièce d’un incroyant absolu (il était libre penseur) . Ne croyant pas en Dieu, il étend logiquement cette incroyance à la parole même. Ce qui le rapproche de Jacques Lacan, pour qui la croyance (fides) dans le langage a partie liée avec l’acte de foi, base de toute religion. Sa pièce est un tissu de complots, où chacun ment, c’est à dire parle. Un thriller politico-paranoiaque à la limite du compréhensible. La mise en scène va à fond dans cette schizophrénie (étymologiquement coupure de l’esprit). La parole est dissociée de celui qui parle ou mime la parole, dissociée du corps qui est pris dans des convulsions hiératiques. Le sentiment de réalité que l’on tente de reproduire au théâtre est ici littéralement massacré.

Mesguich impose un cadre esthétique digne de l’expressionnisme allemand : poses extatiques, gestuelle outrée, grimaces remplaçant le visage, yeux écarquillés.

Il tue aussi toute velléité de représentation d’une histoire : avant chaque scène sa voix off, divulgâche l’intrigue à venir. Comme si « le pur et faux acte théâtral » ne devait pas être souillé par une motivation scénaristique. La bande son, avec comme des coups de cisailles sonores récurrents, achève l’attentat contre l’illusion d’une humanité à laquelle pourrait s’identifier le spectateur.

Le metteur en scène pousse tellement loin son projet de théâtre équarri qu’il l’emmène jusqu’aux limites même du théâtre. A un point où la performance individuelle du comédien ne peut être, dans un tel cadre, abordée. Il approche une autre forme dans sa mutation, celle d’une installation d’art contemporain dans laquelle ont pourrait imaginer déambuler soi-même, abolissant un quatrième mur devenu bien inutile.

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photos Chantal Depagne-Palazon

Le 6 mars 2019 sonnaient les quatre cents ans d’HERCULE SAVINIEN de CYRANO de BERGERAC. Occasion rêvée de redécouvrir son œuvre théâtrale. Outre sa comédie « Le pédant joué » (source d’inspiration pour Molière et ses « Fourberies de Scapin » ; « La mort d’Agrippine » est réédité en poche chez « J’ai Lu ». Pour le bonheur des amoureux de théâtre classique en alexandrin.

Avec

Agrippine, veuve de Germanicus SARAH MESGUICH

Tibère, empereur de Rome STERENN GUIRRIEC

Livilla, soeur de Germanicus REBECCA STELLA

Nerva, confident de Tibère JOËLLE LÜTHI

Furnie, confidente de Livilla JOËLLE LÜTHI

Séjanus, ministre de Tibère JORDANE HESS

Cornélie, confidente d’Agrippine YAN RICHARD

Térentius, confident de Séjanus YAN RICHARD

Chorégraphie CAROLINE MARCADÉ

Costumes DOMINIQUE LOUIS, STÉPHANE LAVERNE, JEAN-MICHEL ANGAYS
Théâtre DEJAZET

41 Boulevard du Temple – Paris 3ème – Métro République

Du 13 mars au 20 avril. Du mardi au samedi à 20H45

http://www.dejazet.com/spectacles/la-mort-dagrippine/

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