LES JEUX DE L’AMOUR ET DES CONTINGENCES

D’Avner Camus Perez.
Mise en scène par lui-même.

 

Le tout jeune Baruch Spinoza croise le grand amour aux leçons de latin et de grec dispensées par Clara-Maria, sa jeune préceptrice en l’absence de son père,  le médecin Franciscus Van Den Enden dont l’enseignement iconoclaste agite les esprits neufs d’Amsterdam.
Une liaison amoureuse au cœur de ses conception philosophiques?…
C’est à fleurets mouchetés que les deux jeunes gens esquivent et parent les idées tout en tentant de dompter le désir physique de l’amour.
Dans ce marivaudage  philosophique l’amour, le désir et la raison jouent à cache-cache.
Ces joutes amoureuses et spirituelles offrent au public une initiation aux principes de la philosophie de Spinoza. Au terme de ce chassé-croisé, la jeune femme devra faire un choix entre Spinoza et un autre prétendant, se décider pour l’audace ou le conformisme.
Ce spectacle est une leçon vivante et joyeuse orchestrée  dans une scénographie simple et légère.
Un beau moment d’émotion magnifiquement servi par les comédiens Raphaël Plutino (Spinoza) et Manon Palacios (Clara-Maria)
Un projet original et courageux à montrer absolument aux étudiants.

Mise en scène : Avner Camus Perez
Chorégraphie : Maelis Seguin

Avec:
Aver Camus Perez
Raphaël Plutino
Manon Palacios

Théâtre de la Carreterie à Avignon.

Jusqu’au 31 juillet à 16h00, les jours impairs.

Texte publié aux éditions L’Harmattan 2021.

 

LE MISANTHROPE

Texte de Molière

Mise en scène: Philippe Ferran

En attendant Célimène, une jeune coquette de vingt ans dont il est amoureux, Alceste débat avec son ami Philinte sur l’hypocrisie de la société. Nos deux amis conversent dans la cuisine-salon d’une « co-loc » de laquelle tous les protagonistes de la pièce semblent les familiers. Les personnages de la comédie classique, telle Eliante, la cousine de Célimène, ou Arsinoé, l’amie supposée mais hypocrite et surtout jalouse car amoureuse d’Alceste, les futiles petits marquis, Acaste et Clitandre, ainsi qu’Oronte, faiseur de mauvais vers, passent et repassent dans ce lieu central pour s’approvisionner dans le frigo, faire le café, décrocher leur écharpe du porte-manteau, ou pousser le vélo dehors. La porte extérieure de l’appartement, située au fond de la cuisine à côté du frigo donne en effet directement sur la rue… dans la fiction mais aussi en réalité. Les comédiens sont ainsi exposés aux éventuels fâcheux de passage ; un risque qui ajoute son piquant au spectacle de cette œuvre sortie des gonds classiques, le frisson du spectacle vivant, celui du rapport particulier reliant les comédiens au public, souriant, complice, des nouvelles diffusées en direct par la radio posée sur le frigo. 

Cette translation de l’action du Misanthrope de Molière où la belle Célimène, une jeune femme qu’on imagine du meilleur monde, reçoit dans son salon ses courtisans vers la cuisine au décor fruste d’un appartement communautaire apparaît d’abord comme surprenante. Le comportement de ces colocs, qui font bien sûr comme chez eux, se heurte parfois au texte de Molière, exprimant nettement que Célimène reçoit. Cependant, la proposition, très claire, est immédiatement comprise du public et l’idée, si elle est peut-être poussée un peu loin  (tous les personnages doivent-ils en être, notamment Oronte et Arsinoé dont l’âge et le standing les démarquent?), offre des appuis de jeu intéressants quand, par exemple, un personnage dont on discute, surgit justement dans la cuisine, jovial ou mécontent. 

Mais surtout, cette colocation héberge des bobos et des artistes: Alceste nous est présenté comme un écrivain, accroché à son clavier (qui ne semble ni très productif ni en réussite), et Célimène comme une photographe. Dans son jusqu’auboutisme victimaire et orgueilleux (qu’importe s’il perd son procès!) de l’artiste incompris et brouillé avec le genre humain, les fulminations d’Alceste contre la société prennent alors un tour saisissant. 

Autre idée particulièrement pertinente: l’accent mis sur les technologies de la communication. Le téléphone portable est omniprésent, qu’il serve à une conférence téléphonique ou comme interphone pour annoncer l’entrée d’un personnage. C’est toute l’actualité de la pièce qui saute aux yeux! Aux hypocrisies dont se plaint avec véhémence Alceste correspond la bonne humeur obligée affichée sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui ainsi que les “j’aime” et les smiley que nous sommes sommés d’attribuer aux “amis” (puisque Facebook ne montre pas tout et qu’il faut bien indiquer ses préférences à l’algorithme). On sait que les réseaux sociaux ne sont pas un lieu de débat mais une bulle où, loin de “limer sa cervelle contre celle d’autrui” l’on conforte ses opinions, accentuant l’enfermement dans ses certitudes. Au pays du sourire, où chacun surveille sa popularité, la critique, et surtout l’ironie, sont malvenues.  Et que dire du risque, auquel nous sentons bien que nous sommes tous potentiellement exposés, de voir l’erreur d’un moment photographiée ou filmée, exposée à la vindicte sur les réseaux dans un emballement médiatique incontrôlable. La fameuse scène où Célimène, la photographe (et elle ne se prive pas de mitrailler qui lui chante), croque malignement les uns et les autres fait frémir. 

De bons jeux d’acteurs au service d’une pièce toujours actuelle !!  Ces œuvres-là traversent les époques, tel le poème du moyen-âge qu’Alceste oppose aux mauvais vers d’Oronte et qu’on retrouve chanté par Brassens en lever de rideau.

Auteur : Molière
Artistes : Mona Bausson, Philippe Colin, Fanny Heurguier, Thibault Infante, Adrien Lefebure, Stephan Ropert, Fanny Sutterlin, Patricia Varnay
Metteur en scène : Philippe Ferran

Représentations du samedi 1 février 2020 au dimanche 8 mars 2020.
Théatre Darius Milhaud.  80, allée Darius Milhaud 75019 Paris

LA GUERRE DES SALAMANDRES

D’après le roman de Karel Capek adapté par Evelyne Loew

Mise en scène: Robin Renucci

Un vieux loup de mer, à la capitaine Haddock, découvre sur une île perdue des mers lointaines un genre de loch ness tropical où subsistent depuis des millénaires des créatures bizarres. Il utilise l’intelligence de ces salamandres pour pêcher les perles… tout en leur apprenant à éliminer leur prédateur immémorial, les requins, qui les cloitraît dans cette île. Le capitaine, et l’industriel auquel il s’associe, deviennent incroyablement riches… incroyable comme le bond qu’accomplissent alors ces salamandres dans l’évolution de leur espèce. Et l’on peut bientôt employer cette main d’œuvre servile, rapidement devenue innombrable, à toutes sortes de travaux manuels… mais aussi intellectuels.
En avance de deux décennies sur «La planète des singes» de Pierre Boulle, le roman d’anticipation de Karel Capek se conclut par une révolte de cette race d’esclaves. Mais entre-temps, cette fable à l’ironie mordante aura dénoncé la folie des Hommes: la maximisation du profit, la compétition entre nations, la débilité médiatique, le mépris de l’environnement. « Un monde qui, en toute insolence et inconscience, entreprend de scier tranquillement la branche sur laquelle il est assis» traduit le metteur en scène, Robin Renucci.

Adapter à la scène ce roman foisonnant, incluant des suppléments documentaires, des coupures de presse, dont l’intrigue se déroule en de multiples endroits de la planète (système repris plus tard par les films catastrophe) et surtout sans réels personnages principaux, n’est pas une mince affaire. Evelyne Loew réussit la mission impossible par le truchement de deux journalistes, dont un lanceur d’alertes, utilisés comme fil conducteur. L’adaptation penche vers la fable environnementale plutôt que le conte philosophique en faisant notamment l’impasse sur le racisme et l’antisémitisme trivial du si sympathique «capitaine Haddock». Si ces défauts accentuent dans le roman la critique d’un monde occidental où racisme et exploitation d’autrui sont la norme, concourant de ce fait à sa ruine, il est en effet difficile de présenter au grand public un personnage raciste sous des dehors sympathiques, encore moins à des enfants. L’ironie voltairienne du conte philosophique n’est pas accessible à tous. C’est cependant dans une fantaisie joyeuse qu’apparaissent les parallèles entre la fable tirée du roman de Karel Capek et les menaces qui assombrissent notre actualité: dérèglements climatiques, fonte des glaces, montée des eaux, etc.

Sept comédiens au plateau interprètent une cinquantaine de personnages, passant souvent à vue de l’un à l’autre et s’arrêtant parfois pour commenter le cours des événements. Dans une esthétique de bois et de fer inspirée des années trente, ils traversent la salle de rédaction d’un quotidien national, le bureau d’un industriel en vue, la ruelle d’un port, une plage du Pacifique, une salle de marché boursier, la réunion d’un trust international, une assemblée de la Société des Nations. Les comédiens deviennent danseurs, changent eux-mêmes les décors et réalisent à vue certains bruitages comme ceux de la houle et des vagues pour une scène de baignade à la plage. On s’amuse follement de les voir, à l’arrière-plan, clapoter des mains dans l’eau d’une bassine et agiter un chiffon de plastique devant les micros, tout comme les professionnels du cinéma, en studio. Robin Renucci aime en effet « que la magie des bruitages et des techniques du théâtre soit visible du public pour créer un jeu ludique, un va-et-vient jubilatoire entre les personnages et les acteurs, entre le texte de 1935 et notre société du 20ème siècle. » Eh bien, c’est réussi! Le procédé rend en outre hommage à la tradition du théâtre de tréteaux, théâtre populaire par excellence. Ce spectacle plaira à tous.

Avec: Judith d’Aleazzo, Gilbert Epron, Solenn Goix, Julien Leonelli, Sylvain Méallet, Julien Renon, Chani Sabaty

Scénographie: Samuel Poncet

Objets, accessoires animés: Gilbert Epron

Lumière: Julie-Lola Lanteri-Cravet

Costume s et perruques: Jean-Bernard Scotto assisté de Judith Scotto et Cécilia Delestre

Bruitages: Judith Guittier