
Assistance à la mise en scène: Lucie Baumann
Avignon Off

Avignon Off
De Mohamed Kacimi
Mise en scène : Isabelle Starkier
Le personnage d’Ubu, et partant la série théâtrale, sortis de l’imagination potache des élèves du lycée fréquenté par Alfred Jarry à Rennes, ridiculisait un professeur de physique cruel et grotesque pesamment assis sur l’autorité institutionnelle. Prenant appui sur le texte d’Alfred Jarry, l’auteur, Mohamed Kacimi renouvelle en 2025 la critique et pulvérise les puissants, particulièrement les politiques à une époque où la farce et le grotesque se déploient autant sur la scène théâtrale que dans le paysage politique. On ne sait à quoi ressemblait le professeur de physique moqué par Jarry mais nous sommes depuis quelques années malheureusement familiers de ces bouffons populistes vulgaires et provocateurs, à la chevelure clownesque, qui, parvenus au pouvoir, revendiquent d’envoyer valdinguer toute forme de décence élémentaire (dans quelles mains, d’Ubu ou d’un vrai président auriez-vous placé une tronçonneuse? Et cette Merdre déversé d’un avion sur les gueux en colère par le président d’une des plus vieilles démocraties du monde?). La société du spectacle qui se vautre dans le grotesque et l’obscène, c’est tout Ubu.
Et c’est ainsi, donc, que débute, la geste présidentielle de l’Ubu d’aujourd’hui : un hasard, l’actualité ordurière habituelle, introduit les caméras d’une émission de télé-réalité dans un foyer des bas-fonds occupé à cogner afin de fournir au public sa dose de cris et de coups. Le quart d’heure de gloire qui lance un misérable à la conquête du pouvoir. Oui, cela vous dit quelque chose: des personnalités sortis de nulle part, ou d’extrêmes second rang, portés par quelque média, à la faveur d’un élan dégagiste, sur les sommets des courbes de popularité. Les sondages grimpent, Ubu lance son mouvement « À toute berzingue » (toute ressemblance avec un mouvement politique créé ex-nihilo et au nom à la connotation déambulatoire serait évidemment fortuite).
Dans un style « à la Jarry », cette réécriture nous entraîne dans un récit semblable à celui de l’oeuvre originale : la conquête du royaume (même si ici, c’est un président et non plus un roi qu’il faut occire) par un ignare brutal, cruel et ordurier. Les deux comédiens principaux déploient leurs multiples talents (claquettes, chant) dans une comédie musicale énervée, souvent rejoints par le trio des musiciens (eux-mêmes excellents comédiens) pour incarner les autres protagonistes (le maire et ministre ainsi que l’animatrice télé sont très drôles) et nous interpeller à intervalle régulier sur la liberté prise par rapport à l’oeuvre de Jarry. Le jeu des comédiens (père et mère Ubu qui roulent les yeux et les babines) s’inscrit dans la ligne de leurs costumes outranciers. La scène dégouline en effet de mauvais goût, notamment par les costumes boursouflés et clinquants de père Ubu tandis que mère Ubu explose les critères de beauté contemporains en exhibant une poitrine et un fessier abondants. Un spectacle politique, dans le sens large, qui n’épargne personne même si les populistes se sentiront plus particulièrement visés.
Jarry visionnaire ? On pourrait en effet croire que Ubu Roi fournit un exemple de réussite devant lequel tout semble se courber mais attention: à la fin, après ses premières mesures à la tête du gouvernement Ubu perd tout !…


Crédits photos : Elie Benzekri
Mise en scène : Isabelle Starkier
Avec : Stéphane Barrière (jeu, piano, chant), Michelle Brûlé (jeu, accordéon, chant), Stéphane Miquel (jeu, chant, danse claquettes), Michel Oberli (jeu, saxophone, chant), Clara Starkier (jeu, chant, danse claquette)
Musiques : Alain Territo
Du 4 au 25 juillet à 13h00 (relâche les 15, et 22 juillet)
Au théâtre de L’ARRACHE-CŒUR (Salle de l’Alizé)
Durée: 1h20
De Sébastien Bizeau
Mise en scène : Sébastien Bizeau
Plongée dans les méga-bassines de rétention d’eau, et tête la première, puisqu’à peine installé, le public se trouve témoin des premiers échanges entre les comédiens entrés avec les derniers spectateurs. Les personnages enchaînent alors une série de réunions ministérielles, publiques, conférences de presse, préparation de manifs, émission radio et télé, accrochant le spectateur au rythme trépidant de ce type d’affaire politico-médiatique. Tous ces personnages sont interprétés par quatre comédiens dans une mise en scène forcément vive, particulièrement dans les passages d’une scène à l’autre, ou les va et vient entre deux actions sur un même plateau. On passe de la tension feutrée des cabinets ministériels (sur le plateau) aux cavalcades boueuses des manifestants (à l’écran), projections qui ancrent ce « spectacle » au réel, l’apparemment mal-nommée compagnie « Hors du temps » ayant en effet l’ambition de porter des « créations théâtrales à impact » (« entendues comme des spectacles qui s’inscrivent dans un contexte sociétal sur lequel ils cherchent à avoir un effet de levier »). Vidéo brute, tirée du réel sans passer par la moulinette de la dramatisation des images, à l’air anodin mais lourdes de menaces (quand on voit les lanceurs de grenade en position de tir tendu).
Une variété de média et références est effet engagée dans la lutte: deux chansons pop (dont Un homme heureux de William Scheller qui donne le titre du spectacle avec sa première strophe, une scène imitant le rapport des simples soldats à l’Antigone de Jean Anouilh, un extrait du classique Bérénice (d’un autre Jean). Emprunts heureux et mélangés au grand siècle et à plus contemporain, s’incorporant adroitement au récit ; marques, aussi, du méli-mélo humain. « La vie c’est compliqué », pourrait se plaindre l’un des deux protagonistes du récit, tout jeune préfet amoureux d’une pétroleuse du collectif anti-bassines. La petite histoire dans la grande: une histoire d’amour écrasée par un système chargé d’une immense force d’inertie morale, politique, économique et médiatique, un ordre si difficile à renverser tant au niveau individuel que collectif. Il y a pourtant urgence : l’avertissement sur le changement climatique lancé en début de spectacle frappe malheureusement à la porte (à l’intérieur du théâtre, le fond sonore constant de la clim., aujourd’hui indispensable, nous le rappelle aussi). En documentant une lutte actuelle, « Pourquoi les gens qui sèment », alerte plus généralement sur les dérives autoritaristes d’un régime conduit à agiter le chiffon rouge du terrorisme pour mater la contestation (la question des lois récentes contre « l’éco-terrorisme » est clairement exposée). Un spectacle d’utilité publique, du théâtre engagé et vivant. On recommande ! …


Avignon OFF
Du 4 au 25 juillet à 11h20 (relâche les 15 et 22 juillet) au Théâtre des Gémeaux
Durée: 1h20