
de Camille Broquet et Marion Pouvreau
Mise en scène par Edward Decesari
On gage que la lecture imposée de Madame Bovary vous a laissé un goût amer en bouche. De l’inanité d’étudier les chefs d’œuvre de la littérature française comme Madame Bovary au lycée. Ou pas… C’est la question qui traverse le spectacle de Camille Broquet et Marion Pouvreau, Madame Bovary en plus drôle et moins long, fruit de l’ennui éprouvé durant leurs années lycéennes et qui rend paradoxalement un hommage appuyé, littéraire et féministe à ce roman culte. Mourir d’ennui au lycée devant les leçons passablement inspirées de son professeur de français peut être le gage d’une redécouverte enchantée vingt ans plus tard. Comme si l’ennui, celui des lycéennes et celui d’Emma se faisaient écho. La littérature est chose sérieuse et les autrices et interprètes le savent et le clament à leur manière, drôle et déjantée. Parce qu’il est vrai que l’on rit beaucoup et que l’on savoure en permanence le récit faussement décalé et l’histoire de l’illustre Emma raconté à l’aune de leur passé de lycéennes mourant d’ennui à la lecture de ce classique qui les dépasse. Et pour cause. Pas parce qu’on n’est pas sérieux quand on a 17 ans mais parce qu’il faut sans doute l’épaisseur du temps qui passe pour éprouver cet ennui qui est le cœur du roman de Flaubert. Et tout est là. Ces comédiennes ont tout compris à l’œuvre de l’illustre normand, avec la maturité et le font savoir. L’essentiel y est et la formule du café-théâtre choisie pour conter l’histoire d’Emma ne rompt absolument pas la pertinence de la compréhension qu’elles offrent de l’œuvre. Au contraire, et on jure que Flaubert aurait aimé cette façon crue de dire la bonté de Charles Bovary, la mélancolie et la duplicité de Léon, le ridicule du pharmacien Homais, incarnation de la bêtise crasse de la bourgeoisie, la masculinité triomphante et perverse de Rodophe, ou encore les comices et l’opération ratée du pied bot. L’épopée d’Emma est retracée dans chacun de ses contours essentiels, de la rencontre avec le gentil médecin Charles et de l’ascension possible qu’il représente vers une élévation synonyme pour Emma de bonheur, au bal chez les aristocrates qui constitue l’acmé de la félicité pour Emma, à la vie provinciale étriquée et pourvoyeuse d’ennui pour l’héroïne qui, l’âme emplie de rêves et d’idéal, ne peut se contenter de la réalité plate qui est le lot des femmes à l’époque. C’est aussi tout le mérite de cette création que de mettre l’accent sur la dimension féministe de l’œuvre, qui pointe du doigt l’impossibilité pour la femme de réaliser l’idéal d’une vie, hormis dans la passion amoureuse. Là est la gloire d’Emma et la honte de Rodolphe et de Léon, qui non contents de séduire une femme mariée, l’abandonnent une fois la satisfaction passée. On adore la réécriture de la lettre de rupture de ce Rodolphe, modèle du genre de l’infâme goujat qui a l’audace d’écrire une lettre à une femme qu’il ne désire plus en jouant la carte de la raison. Où les évocations de l’ennui existentiel d’Emma, incarnation d’un être empli des idéaux romantiques du siècle et que la plate réalité déçoit. On rit aussi beaucoup encore à la mention récurrente de cette pauvre enfant du couple Bovary, Berthe, qui n’intéresse personne, pas même Flaubert. C’est que l’œuvre de Flaubert est une charge contre son temps, la bourgeoisie bien sûr et sa bien pensance, l’absence de perspective autre que le mariage pour la femme, les Romantiques et leur idéalisme qui les enferme. En contrepoint à l’odyssée chagrine d’Emma, les comédiennes tissent un lien avec leur propre histoire, comme si l’histoire des femmes et celle de l’ennui trouvaient un écho par delà les siècles. Emma vit en Province, comme l’héroïne qui a quitté Paris avec l’abandon des rêves qui accompagne cet exode. Bravo à ces comédiennes qui paraissent si bien aimer Flaubert et son Emma et nous offre une version hilarante et euphorique d’Emma Bovary.


Interprètes : Camille Broquet et Marion Pouvreau (en alternance) / Sarah Boulnois (en alternance)
Avignon Off
du 4 au 26 juillet 2925 à 11h45 au théâtre des corps saints
Durée : 1h15





