Festival d’Avignon In 2018 : Le Grand Théâtre d’Oklahama

D’après Franz Kafka

Adaptation et mise en scène: Madeleine Louarn et Jean-Francois Auguste

Un K à l’envers et plus loin trois autres lettres, LOH suivies d’un A incliné. Des lettres imprimées au néon au fond du plateau noir. Des estrades et des tréteaux, des airs d’hippodrome désaffecté et affublé de dessins sortis d’un conte ou d’un rêve, le tout plongé dans une pénombre irréelle. C’est le décor du Grand théâtre d’Oklahama, une pièce de Madelaine Louarn et Jean-François Auguste, créée à partir de textes librement adaptés de Frantz Kafka. Présentée en création au Festival d’Avignon, la pièce tire son nom du dernier chapitre du roman inachevé de Frantz Kafka, Le Disparu (Amerika) et  met en scène des héros tirés de différents récits de l’emblématique auteur praguois. Théâtre dans le théâtre, le monde d’Oklahama sent la supercherie et le mensonge. On pressent d’emblée  que rien n’y est vrai des rêves qu’il fait miroiter. Ce monde qui semble onirique n’est que la transcription burlesque de l’administration qui  écrase les individus. En travaillant avec des acteurs handicapés mentaux, les metteurs en scène pointent du doigt l’oppression permanente que représente le regard de l’Autre. De Karl Rossmann, le personnage principal d’Amerika à Rougeaud, construit à partir du héros du Rapport pour une académie et d’Un Artiste de la faim,  l’artiste de la faim lui-même, Joséfine la cantatrice tyrannique ou la toujours enthousiaste Fanny, les personnages disent la difficulté d’exister dans le grand théâtre du monde où se joue des mécanismes de domination auxquels nul n’échappe. Reste à trouver une issue, une possibilité de survie en dehors de la honte, de la culpabilité et du sentiment d’infériorité qui minent le personnage kafkaïen. La métaphore théâtrale choisie par le duo de metteurs en scène Madelaine Louarn et Jean- François Auguste travaille l’idée de dédoublement et pointe l’aliénation dont il faut se déprendre.

Construit comme un récit avec une voix off émanée d’un haut parleur, la pièce suit les tribulations et les choix de vie de Karl Rossmann et de ses acolytes. Le paysage sonore, créé par Julien Perraudeau apporte  une touche d’étrangeté à cet univers. Entre sons mécaniques et musique militaire, la musique qui peut être actionnée par les acteurs, souligne ou arrête la quête des personnages, travaillant sans cesse le contrepoint ou l’emphase.

Les acteurs de la troupe Catalyse travaillent cet univers avec une singulière acuité, puisant dans leur écart par rapport à la norme et l’empreinte de la domination dont ils sont porteurs les instruments d’un travail artistique au service de l’univers kafkaïen. Magnifiquement chorégraphié par Agnieszka Ryszkiewicz, le spectacle reproduit pour chaque personnage la description en mouvement que Kafka affectionne, un individu marchant la tête penchée comme la cantatrice ou des allures de marionnette pour Karl.  A travers la particularité d’une élocution, l’étrangeté du regard que ces acteurs portent sur le monde, les thèmes de la honte, de la culpabilité et de la difficulté de se sentir libre prennent  sens naturellement. Dans le décor fantomatique et délabré de ce Grand théâtre d’Oklahama passe aussi la drôlerie que Kafka pensait inhérente à ses écrits. Fanny, l’amie de Karl déguisée en ange à la trompette déborde de ravissement du haut de sa tour et annonce au monde la bonne nouvelle du travail retrouvé, signé d’insertion. Le bureau d’embauche, perché en haut d’une tour sur roulette domine les prétendants à un emploi et les accepte ou non  au nom de principes obscurs, tel un chef d’orchestre capricieux. On rit et immédiatement on ressent aussi l’écrasement dont les individus peuvent être victimes dans la vie. Un jeu de cacahuètes jetées par l’artiste de la faim à Rougeaud accompagne un questionnement sur la vérité à la manière de Ponce Pilate « Qu’est-ce que la vérité ? ». Chacun trouvera-t-il sa place dans ce grand théâtre qu’est le monde ? Rougeaud s’inquiète de ce que l’affiche ne mentionne pas le salaire, Fanny affirme que chacun au moins aura une place. Hélas, malgré les mensonges des employés qui se prétendent ingénieurs, chacun se verra offrir un emploi qui semble arbitrairement choisi par la direction. Trouver sa place dans le grand théâtre du monde, en dépit du mécanisme de la domination, voilà ce que questionnent avec brio ces candidats à l’embauche en quête de sens.

Crédit photo: Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Avec: Tristan Cantin, Manon Carpentier, Guillaume Dromadaire, Christian Lizet, Christelle Podeur, Jean-Claude Pouliquen, Sylvain Robic

Chorégraphie: Agnieszka Ryszkiewicz
Dramaturgie: Pierre Chevallier
Musique: Julien Perraudeau
Scénographie: Hélène Delprat
Lumière: Mana Gautier
Costumes: Claire Raison
Régie générale: Thierry Lacroix
Régie son: Cyrille Lebourgeois

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Festival Avignon In 2018 : La reprise – Histoire(s) du théâtre

Ecriture collective
Conception et mise en scène: Milo Rau

Milo Rau porte sur scène l’histoire d’un fait divers sordide, le meurtre d’un jeune homosexuel, Ihsane Jafry, à Liège en 2012 par une bande de jeunes gens désœuvrés. Intitulé La Reprise-Histoire(s)du théâtre (I) en référence aux Histoire(s) de cinéma de Jean-Luc Godard, la pièce part d’une recherche documentée et circonstanciée d’un fait divers qui se mût en tragédie.

Milo Rau poursuit là un travail déjà ancien de questionnement de la violence théâtrale et celle de sa représentation. En suivant à la lettre les principes de son Manifeste de Gand, Milo Rau en artiste performer remodèle le réel, fait entendre plusieurs langues sur le plateau, opte pour un décor sobre. En revanche, il exhibe avec humour les conditions et la possibilité même de l’illusion théâtrale. La tragédie en forme de work in progress se déroule en cinq actes et à le fantôme d’ Hamlet pour héraut. Le spectre, rendu par un brouillard épais permet au metteur en scène d’introduire la question du personnage de théâtre. Comment construire un personnage de théâtre, comment choisit -on un comédien ou comment et pourquoi devient-on comédien ? La pièce débute très naturellement par un casting de comédiens amateurs, à qui l’on demande ce dont ils seraient capables sur scène et ce qu’il y a de singulier en eux. Filmés en vidéo, ils initient le jeu sur le réel et son double à l’œuvre dans la pièce. A la gardienne de chiens de riches, Suzzy Cocco le metteur en scène demande si elle serait capable de jouer nue, en particulier avec lui, ce qui ne manquera pas d’advenir ensuite. Choisie pour incarner la mère d’Ihsane, on la découvre ensuite nue avec le personnage du père et époux, en vidéo et en léger différé  sur le plateau. Les questions posées aux comédiens durant le casting qui renseignent sur leur vie véritable vont nourrir le drame qu’il joueront. Ces scènes doubles interrogent la vérité, la falsification inévitable  du réel. Que dire et que ne pas dire sur scène ou encore que représenter et que ne pas représenter, voilà les questions qui hantent la pièce.  Au comédien amateur choisi pour incarner le meurtrier et qui se retrouve toujours à jouer les méchants par délit de sale tête, on demande de gifler une femme avec force avant de lui enseigner à mimer la violence sans faire mal. Y a-t-il une indécence théâtrale à recréer sur le plateau la violence du fait réel sur quoi s’appuie la pièce ?  Cette violence qui a secoué la ville de Liège en 2012 après le meurtre sauvage et gratuit d’Ihsane Jafry, comment ne pas la rendre sur un plateau ? La Reprise suppose que la vérité de l’événement, forcément repensée par les protagonistes du drame relève d’un travail de récollection, c’est à dire que les faits sont réévalués par les protagonistes. En effet, puisque la victime est morte et que seuls les bourreaux peuvent raconter le drame, on ne connaîtra jamais la vérité. Le metteur en scène qui a travaillé en amont en sociologue, a documenté les faits et l’histoire des protagonistes du drame, en interrogeant l’ex petit ami d’Ihsane, ses parents, la vie des meurtriers et la ville sinistrée de Liège. L’un des comédiens, Sébastien Foucault, avait assisté au procès des trois assassins alors qu’il était au chômage et le travail de son ami Milo Rau s’est nourri des minutes du procès. Sans invoquer le déterminisme social, le metteur en scène ne saurait oublier la déshérence sociale des meurtriers, chômeurs dans une ville ouvrière sinistrée, Liège. Cette ville est le théâtre du réalisme social des films des frères Dardenne, dans lesquels les comédiens ont figuré, comme si jouer dans un film des frères Dardenne était l’unique possibilité d’incarner un petit rôle de comédien. Pour autant, ce qui intéresse Milou Rau semble au delà : à traquer au plus près la mécanique de l’horreur, à reconstituer pas à pas l’enchaînement fatal des événements qui ont conduit un jeune homme qui sortait d’un bar gay à se retrouver embarqué dans une voiture avec trois passagers qui vont le rouer de coups et l’abandonner nu dans une forêt, il semble invoquer une sorte de transcendance qui nous unirait dans un destin collectif. Il faut bien qu’il y ait dans cette tragédie dépourvue de dieux, un sens à ce déchaînement de violence qui semble gratuite. On cherche des signes, la coïncidence des anniversaires des protagonistes, la montée inexpliquée dans la voiture des meurtriers. Et une fois qu’on a monté une tragédie, comment la finir ? Comment sortir de scène ? Le comédien qui joue Ihsane termine sur une note musicale en interprétant un morceau de Purcell façon Klaus Nomi. Ne semblant pas satisfait, il réitère la fin en invoquant une scène de Wajdi Mouawad dans laquelle un acteur monte sur une chaise et s’apprête à se pendre, précisant qu’il peut rester la corde au cou environ vingt secondes après quoi il mourra si aucun spectateur ne daigne venir le sauver. Un spectacle habité et visionnaire.

Crédit photo: Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Avec Tom Adjibi, Sara De Bosschere, Suzy Cocco, Sébastien Foucault, Fabian Leenders, Johan Leysen

Conception et mise en scène: Milo Rau
Texte: Milo Rau, écriture collective
Dramaturgie: Eva-Maria Bertschy, Stefan Bläske, Carmen Hornbostel
Scénographie et costumes:  Anton Lukas
Lumière: Jurgen Kolb
Vidéo: Maxime Jennes, Dimitri Petrovic

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ANQUETIL TOUT SEUL

Adaptation théâtrale et mise en scène : Roland Guenoun 

D’après un roman de Paul Fournel 

 

La carrière du célèbre coureur cycliste au fil des souvenirs d’un admirateur : un narrateur nostalgique revoit les images, réelles ou inventées, de la carrière de Jacques Anquetil qui l’ont marqué depuis l’enfance. Le narrateur prend alors en charge tous les rôles (coureurs, directeur sportif, commentateur) qui gravitent autour du champion et de sa femme, divorcée de son médecin personnel et que le champion impose, bravant les mœurs machistes du peloton, comme manager, chauffeur, etc. 

Au centre de la scène, Anquetil s’échine sur son outil de travail, un vélo, jaune comme son maillot, qu’il remisera au clou pour n’y plus toucher, la carrière finie. Courbé sous l’effort et les souffrances de l’entraînement ou dans la solitude des compétitions -l’homme déteste s’agréger au peloton, il trace sa route. Derrière, sur une série discontinue de panneaux, défilent -projetées en vidéo- les lignes blanches de la route, le bitume, la nuit. Racé, le coureur fend l’air comme une caravelle. L’image du rouleur Anquetil, admiré mais mal aimé, et celle d’un froid champion, calculateur et moderne. C’est un spécialiste des contre-la-montre qui lui assurent un avantage décisif face aux grimpeurs fougueux, tels Poulidor.  

Mais l’Anquetil qui nous est révélé dans cette pièce tirée du roman de Paul Fournel est un dandy de la petite reine, scandaleux dans sa vie privée et parmi le peloton. Derrière le champion froid et conquérant, on ne soupçonnait pas autant de matière romanesque. Ce caractère rebelle transgresse tous les interdits, sans goût pour la bravade cependant. Il est simplement un esprit libre et franc, un échappé. Aux tristes rigueurs diététiques que les directeurs sportifs imposent aux coureurs (un fade régime à base de féculents et de légumes bouillis) il répond champagne, mets fins, cigarettes et caprices d’huîtres au petit déjeuner.  Bravant l’opinion, il s’opposera aux premières lois anti-dopage qu’il juge hypocrites. Le métier est dur, qu’imaginent-ils ? Toujours, il avouera courir pour l’argent. 

L’atmosphère de ce début des années 60 nous est restitué sur les panneaux de projection : des images d’archives, les extraits d’émission d’une télé aux angles arrondis et la file des personnages pris en charge par le narrateur (Raphaël Geminiani, Léon Zitrone, etc) qui nous paraissent d’abord plus imités que véritablement interprétés mais ajoutent finalement, touche après touche, leur couleur au tableau. 

La tension entre le flamboyant orgueil du champion, la griserie du succès, et les sacrifices endurés s’incarnent dans la silhouette longiligne du dandy gominé de sueur. La scène où le champion craque et pleure au bas de son vélo quand il manque d’abandonner son pari fou d’enchaîner un « Paris-Bordeaux » dans la foulée du « Tour du Dauphiné » (dont il a franchi la ligne d’arrivée en vainqueur seulement huit heures auparavant) est terriblement poignante. Une vie flamboyante et brève -il est mort à 54 ans- comme ce spectacle. 

 

Interprètes: Matila Malliarakis, Clémentine Lebocey, Stéphane Olivié Bisson
Scénographie: Marc Thiebault
Vidéo: Léonard
Musique: Nicolas Jorelle
Lumières : Laurent Béal
Son: Joann Pérez
Costumes : Lucie Gardie 

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