Le dernier jour de Pierre

De Baptiste Zsilina

« Un conte contemplatif sans texte pour marionnettes à fils, ponctué de brèches noires horrifiques. »

Un temple antique se détache d’abord dans l’ombre…. Puis, dans la lumière qui monte, l’imposante architecture se révèle. En fait, un castelet géant, dont les grincements de machinerie (roue qui pivote, poids en action sur le fronton) laissent imaginer les coulisses : une très grande structure d’acier avec pont de manipulation, rails latéraux pour la circulation des décors pleins, machineries de levage, de patiences, machines à neige et autres éléments mobiles. Des séances où le public est invité à vivre le spectacle une deuxième fois, mais derrière ces coulisses, sont d’ailleurs organisées. Ce castelet géant posé en fond de scène a des modalités singulières, notamment celle de l’ouverture de la scène, presqu’au format 16/9, refermée par une vitre, façon bocal ou boule à neige. Une scène prête à accueillir une vingtaine de marionnettes à fils longs pour raconter « l’histoire de Pierre », promenade mélancolique et horrifiante dans l’univers esthétique et sonore de la compagnie Deraïdenz.

A l’entrée, on a remis aux spectateurs des jumelles, leur permettant de scruter les détails de finition des marionnettes, évidemment, mais aussi du décor: arbres chétifs, maisonnettes en pierre, fumée sortant des cheminées, feu dans le foyer, neige sur le village… L’environnement sonore, les bruitages, la musique et les éclairages sur les personnages (comme au théâtre) sont réalisés par l’équipe des marionnettistes elle-même ; tout maîtriser (de la construction des marionnettes à leur mise en valeur sonore et visuelle), tout réaliser ensemble leur paraissant la meilleure voie pour aboutir à une harmonie intime du spectacle. Les jumelles, tout en mettant à l’épreuve la qualité du travail artisanal des artistes de la compagnie Deraïdenz, nous permettent de varier le point de vue. Elles renforcent le sentiment d’une expérimentation nostalgique, rappelant les lunettes 3D utilisées autrefois au cinéma et aussi à la télévision: pour la diffusion de L’Étrange Créature du lac noir (1954) dans l’émission d’Eddy Mitchell La dernière séance, des lunettes 3D avaient massivement été distribués aux téléspectateurs. Même s’il n’avait pas répondu aux attentes, le dispositif avait néanmoins suscité curiosité et fascination. On peut aussi trouver à ces marionnettes un petits air de celles de la série télévisée anglaise Thunderbirds.

La référence au cinéma est assumée puisque les différentes scènes de cette histoire forment une succession de plans-séquences, ponctués de coupes  au noir avec différentes valeurs de plans : suivant les scènes, les marionnettes des personnages apparaissent en tout petit fondus dans le paysage, en plan américain ou en gros plan sur un visage attristé. Le spectacle reprend encore les codes cinématographiques des films d’épouvante par le bruitage sonore, la musique constante ainsi que les inquiétants corps et parties corporelles torturés et difformes pendus en l’air sur l’avant-scène pendant les coupes au noir. Des images gore (buste à trou béant, tronc d’arbre qui s’allonge) sur fond de bruitages de chaînes et de râles, qui se laissent deviner dans le noir et viennent de plus en plus fréquemment entrecouper l’histoire de Pierre, la marionnette de passage dans ce village italien ou balkanique très éloigné de notre époque. Un monde parallèle inquiétant, formant comme un nuage menaçant (peut-être une guerre qui guette) sur ce petit village et ses habitants comme l’insinue, vers la fin, le chevauchement de deux musiques, l’une avalant lentement l’autre. Un drame pendant qui explique peut-être ce sentiment étrange de nostalgie anticipée qui nimbe les scènes villageoises.

Vous avez encore jusqu’à la fin du festival pour courir vivre l’univers singulier de ce conte et de la compagnie Deraïdenz

Note : Le 23 juillet 2025, « Le dernier jour de Pierre » recevait le Prix Lueur de la Meilleure Création Visuelle

Conception, Dramaturgie, et Mise en Scène: Baptiste Zsilina
En collaboration avec Léa Guillec
Marionnettistes: Coline Agard, Léa Guillec, Hanna Malhas, Marion Piro
Régie plateau et manipulations: Églantine Remblier et Luce Causin,
Régie Générale et Création Lumière: Loris Lallouette
Construction Castelet et Machinerie: Nicolas Pautrat
Assisté par Thierry Hett et Coline Agard
Construction Marionnette et Décor: Baptiste Zsilina, Églantine Remblier, Marion Piro.
Costumes:  Sarah Rieu avec vec Martial Larregain, Joséphine Bevan, Blanche Piris,
Pablo Berthelon

Composition Musique: Baptiste Zsilina
Sound design et mixage: Arthur Bohl
Musiciens: Etienne Beauny, Soraya Chaubert, Théodora Carla, Sylvain Mazens, Fanfare Haut les Mains, Christophe Pottier, Baptiste Zsilina, Marlène Pianet, Alexis Borrely, Eric Chanas, Lelia Piris, Nico Maindiaux

Avignon Off
Du 18 au 25 juillet  (relâche le 24) à  10h20
 TRAIN BLEU (THÉÂTRE DU)
Durée 2h20 (trajet en navette compris, jusqu’à Sauveterre – Pole culturel Jean Ferrat)

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