PREMIER AMOUR

2009, Sami Frey joue « Premier amour » au théâtre de l’atelier. 2012, Sami Frey joue « Premier amour » au théâtre de l’atelier. 2019, Sami Frey joue « Premier amour » au théâtre de l’atelier.

Comme un éternel retour, dans un art au combien mortel et éphémère. Sami Frey, comme l’homme qu’il interprète ne trouve pas le repos. 71 ans et il joue, 81 ans et il joue, encore et encore. Comme lui il ne parvient pas à sortir de scène.

Il y entre, comme sans le vouloir. Veut en sortir aussitôt, mais une porte lui claque au visage. Point de non retour. Enfermé au dehors (scène, vie, banc…), il faut attendre la fin. L’homme se décrit comme jeté dans le monde contre son gré, comme on est jeté sans fin hors de sa chambre, hors de sa loge. Voilà « Premier amour » de Samuel Beckett. Un titre de roman de gare pour une nouvelle crépusculaire.

Sami Frey, comme on tente de tuer le temps, se remémore, parle, comme une ballon gonflé d’air se vide. Interprétation sans effet, voix comme expirante. Il n’esquive pas l’aridité et la froideur du texte. Il s’y love, avec sa voix expirante, et enfantine. Sami Frey souvent comparé à un éternel jeune homme, prête ce corps jeune et vieux à cet homme qui attend la mort comme on attend une chambre libre dans le hall d’un hôtel. Cet homme qui subit tout de la vie dont il attend d’être délivré. Cet homme qui patiente dans les cimetières, son épitaphe toute prête : « Ci-gît qui y échappa tant, qu’il n’en échappe que maintenant ».

Sami Frey ne nous propose pas un théâtre de divertissement. Au sens où le divertissement c’est la distraction, pour oublier que nous allons mourir. C’est un théâtre de la – douce et drolatique-  cruauté. Un spectacle calme et effrayant.

« Memento mori » nous glisse-t-il à l’oreille, et aussi que la vie n’a pas de sens. Après cela on sort, il fait froid, on se sent seul. A notre tour.

index frey

photos Hélène Bamberger-Opale

Texte de Samuel Beckett

Mise en scène de et avec Sami Frey

Créateur lumière Franck Thévenon

Théâtre de l’Atelier, Place Charles Dullin 75018  Paris

Du Mardi 29 janvier au dimanche 3 mars 2019

À 19 h, du mardi au samedi À 11h, le dimanche.

http://www.theatre-atelier.com/premier-amour-lo2629.html

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LE SOURIRE AU PIED DE L’ECHELLE

Texte d’Henry Miller

Mise en scène Bénédicte Nécaille

       A treize ans déjà, acrobate, jongleur, monocycliste. Et après encore, peu doué avec la parole, il est corps étrange et céleste. Il est repéré au conservatoire par Antoine Vitez qui lui offre ses premiers pas, muets, sur scène pour incarner « le mouvement » dans son Orfeo de Monteverdi. Un corps circassien, très tôt, et un désir de clown, depuis toujours. En 2017, il déclarait : « Mon plan de navigation intime c’est d’être clown .» « Mon idéal », être ce «  poète de la piste ». On peut dire que Denis Lavant s’est préparé toute sa vie, apprentissage de l’art du clown, pour jouer enfin, être enfin, clown.

Sa création ici est toute à la fois touchante, virtuose, fragile et immense.

Qui d’autre, mieux que lui, pouvait incarner l’Auguste d’Henry Miller ? Lui l’Arlequin, le clochard , l’homme au mille visages, et double de Leos Carax. Sa composition se tresse avec sa vie même, comme une intimité ancienne. Auguste prend un coquillage pour y souffler un air maladroit, c’est dans la poche de Denis qu’il le trouve. Denis qui a toujours collectionné coquilles d’escargot ou coquillages, « dans l’attente ». Fortunes de saltimbanque. Qui est Auguste, le grand Auguste ? Rien, personne. Un masque qui efface, mange, vampirise, celui qui le porte. Un « type  génial », qui écrase ce pauvre et brave type d’Auguste. L’homme de chair. Malédiction du comédien, de l’artiste, disparaissant sous le poids de sa création. Mais après une énième représentation, un énième triomphe comique, le pauvre type se rebiffe et s’enfuit. Recueilli par un autre cirque il découvre, enfin, le bonheur en n’étant plus que lui-même, mais en vie. Jouissant de toutes les étincelles de bonheur. « A votre service ! », se répète-il sans cesse, comme on chantonne la formule magique du bonheur. Vivre dans l’ombre des tâches subalternes, des corvées, mais réchauffé par les sourires reconnaissants, alors il se desséchait sous les feux des bravos. Et puis il y a le sort, et l’embûche, sans lesquels il n’y a pas de clown. L’ironie du sort.

Le clown titulaire, un médiocre Antoine, tombe malade. Pensant pouvoir se muer en Mephisto, il lui impose un pacte : lui laisser sa défroque d’Antoine, pour un soir, et lui l’auguste Auguste, y insufflera son génie incognito. Lui offrant son talent et la gloire. Mais comment être diabolique quand on n’est qu’un pauvre diable ?

Bénédicte Nécaille offre un écrin poétique au comédien. Un barreau d’échelle devient une flûte, un praticable de bois se fait loge éclairée, roulotte…

Sa mise en scène simple et épurée, ainsi que la qualité propre de l’acteur à créer du présent partagé, tout nous suspend, plus d’une heure durant. Jeu, magie enfantine, projections d’ombres et lumières, permettent à Lavant d’accrocher sa nacelle à une lune maquillée sur le lointain.

Nacelle dans laquelle il nous emporte longtemps après les dernières acclamations d’un public enchanté, enfin.

LE SOURIRE AU PIED DE L ECHELLE - Photos de repetition - D apres l oeuvre de Henry MILLER - Adaptation : Ivan MORANE - Mise en scene : Benedicte NECAILLE - Traduction : Georges BELMONT - Avec : Denis LAVANT - Le 02 01 2019 - Photo : Vincent PONTET LE SOURIRE AU PIED DE L ECHELLE - Photos de repetition - D apres l oeuvre de Henry MILLER - Adaptation : Ivan MORANE - Mise en scene : Benedicte NECAILLE - Traduction : Georges BELMONT - Avec : Denis LAVANT - Le 02 01 2019 - Photo : Vincent PONTET

Photos  Vincent Pontet

Texte d’Henry Miller

Mise en scène Bénédicte Nécaille

Interprétation Denis LAVANT

Scénographie, lumière Ivan Morane

Son Dominique Bataille

Ombres Philippe Beau

Costume Géraldine Ingremeau

Théâtre de l’Œuvre : jusqu’au 17 février 2019 à 19h (du mercredi au dimanche)

Théâtre du Lucernaire : 27 mars 2019 – 14 avril 2019 à 19h (du mardi au dimanche)

LE FAISEUR DE THEATRE

De Thomas Bernhard

Mise en scène Christophe Perton

« Quoi ? Ici ? Dans cette atmosphère confinée ? »

Telle est la question par laquelle Bruscon introduit la pièce. C’est son «  To be, or not to be ? » à lui. La comparaison peut sembler incongrue, mais s’agissant de Bruscon : dramaturge se situant lui même comme un égal de Shakespeare (entre autres), et comme le « plus grand comédien de tous les temps », elle s’impose. Il va, peut être, « faire » sa grande comédie « La Roue de l’histoire », mais où ? Comment ? Et avec qui ?

Le Faiseur de théâtre est une grande pièce classique sur la faisabilité du théâtre, dans un monde où toutes les conditions sont rassemblées, pour qu’il n’ait pas lieu. L’idéal le plus haut empêché, sans cesse, par les conditions matérielles les plus triviales et vulgaires. Il faut peut être avoir vécu ces moments, en tant que comédien, metteur en scène, pour s’identifier totalement au propos. Régisseur peu concerné, poussière qui sèche la gorge et nourrit l’hypocondrie pharyngique du comédien, acteur qui se casse le bras la veille de la première… c’est tout cet envers de la création artistique qui passionne Bernhard et qu’il donne, étrangement, en spectacle.

C’est peu de dire que la mise en scène de Christophe Perton, et le jeu d’André Marcon, sont parfaitement coalescents avec l’œuvre de Thomas Bernhard. Dans la forme, et dans le fond, ils en offrent la meilleure, la plus intelligente, et résonnante, interprétation possible.

Le décor est une reproduction en miroir de la salle du Déjazet. Dispositif qui crée d’emblée un sentiment d’inquiétante étrangeté. Les comédiens sont-ils notre reflet, ou l’inverse ? Existent-ils, ou ne sont-ils que des projections mentales, un songe éveillé, d’avant la représentation ? Un de ces rêves d’empêchement, où le désir n’est jamais satisfait. La dimension fantastique, et mentale, de cette pièce est rarement comprise. Christophe Perton semble lui dans une réelle intimité avec l’intention de l’auteur. Son plateau est un lieu lesté par les contingences physiques, les obstacles matériels à la représentation, mais il est aussi un espace purement conceptuel.

De même, le jeu d’André Marcon est un bloc de contradictions. Quelle raffinement dans le dire, quel souffle dans la litanie, quelle mise à nue des mots ! Et d’un autre côté une vulgarité dans la voix traînante et graissailleuse, la pesanteur atrabilaire, le corps viscéral d’un homme qui n’a de véritable existence qu’au moment d’ingurgiter bruyamment son « bouillon à l’omelette ». Il incarne magiquement Bruscon, rendant impossible de savoir jamais si ce type est une brute infatuée et bêtement mégalomane, ou un génie total rendu misanthrope par l’inefficience du monde à permettre l’avènement de son art.

Bruscon dit au début de la pièce : « L’essence d’une chose se trouve dans le contraire de cette chose. » Cet aphorisme de Bruscon/Bernhard, est une clé de compréhension de toute la pièce. Aimer le théâtre c’est le haïr . Représenter la vie sur scène, c’est être mort au monde.

Sans que l’on comprenne vraiment comment ils y parviennent, les faiseurs de théâtre que sont Marcon et Perton rendent tangible et troublante cette condamnation à mort de l’homme pour advenir artiste. Ce qui fut, comme Proust avant lui, le trajet même de Bernhard, malade chronique. Marcon frappe compulsivement les planches, de peur qu’elles ne soient pourries, fait nettoyer la poussière qui envahit tout, peste contre ce velours rouge qu’on lui a imposé. Il fait exister le confinement, « la réclusion », du comédien à l’intérieur des quatre planches capitonnées d’un cercueil. Et la question, systématique, qu’il pose partout où il joue : «  Comment est le cimetière ici ? Détrempé ? », ne peut être de hasard. Et d’ailleurs, sont elles bien vivantes, ces silhouettes qui s’agitent sur le plateau ? Ne sont-elles pas déjà mortes, enfermées en un huis-clos sartrien, où rien n’arrivera jamais. Si ce n’est en son contraire ; puisque on arrive jamais à « faire » du théâtre, et que c’est cela le théâtre. « La représentation ne pourra avoir lieu que si le pompier accepte l’extinction totale des groupes de secours ». Un théâtre sans espoir, sans issue de secours, sinon rien.

Cette confrontation au vide est ici magistrale. Ce ratage est ici un spectacle unique, qui résonne longtemps en nous.

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Photos Fabien Cavacas

De Thomas Bernhard

Mise en scène Christophe Perton

Avec :

Bruscon, faiseur de théâtre, André MARCON

Madame Bruscon, faiseuse de théâtre, Barbara CREUTZ

Ferruccio, leur fils, Jules PELISSIER

Leur fille, Agathe L’HUILLIER

L’Hôtelier, Éric CARUSO

Texte français Édith DARNAUD

Scénographie Christophe PERTON & Barbara CREUTZ

Création son Emmanuel JESSUA

Création costumes Barbara CREUTZ

THÉÂTRE DEJAZET

41 Bd du Temple Paris

DU 14 jANVIER AU 9 MARS 2019

Du lundi au samedi à 20H30

Informations réservations

www.dejazet.com

En tournée :

12 Mars 2019 à la Maison des Arts du Léman,

Thonon-les-Bains

15 Mars 2019 au Liberté, Toulon

Du 9 au 13 Avril 2019 au Théâtre des Célestins, Lyon

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